Archives municipales de Lannion  ·  Fonds relatif à Brélévenez
Guillaume Salaün, dit « le Dénonciateur »
Chronique d'une dénonciation civique et de ses suites judiciaires,
généalogiques et mémorielles à Lannion et Brélévenez (1758 – 1848)
Rapport établi le 26 juillet 2026

Avant-propos

Les documents transmis se composent de deux ensembles manuscrits distincts : d'une part un récit narratif de trente et une pages consacré à « Salaün le dénonciateur », relatant la dénonciation, en floréal an II (avril 1794), de deux prêtres réfractaires — les abbés André Le Gall et Lageat — cachés à Tréguier chez Mme Taupin, aïeule d'Ernest Renan, et le procès qui s'ensuivit devant le tribunal criminel de Lannion ; d'autre part vingt-deux pages d'extraits généalogiques (actes de baptême, de mariage et de décès des registres paroissiaux et de l'état civil de Brélévenez), s'échelonnant de 1758 à 1848, ainsi que des notes de tradition orale recueillies auprès de témoins locaux. Le présent rapport réunit l'intégralité de ces notes, sans en omettre aucun détail, et les restitue selon l'ordre chronologique des événements plutôt que selon la pagination originale des deux liasses, laquelle est toutefois indiquée en référence à chaque paragraphe.

Ce réagencement chronologique impose une exigence méthodologique : distinguer, à chaque étape du récit, la nature de ce qui est avancé. Le présent rapport s'efforce d'employer, chaque fois que la distinction importe, l'un des cinq degrés suivants : certain (établi par un acte — baptême, mariage, procès-verbal), probable (identification d'une personne malgré une variation orthographique ou documentaire), possible (identification concurrente par homonymie), tradition (récit transmis oralement ou postérieurement aux faits) et reconstruction (interprétation ou mise en contexte proposée par le rédacteur des notes, ou par le présent rapport). Corrélativement, le rapport s'attache à distinguer systématiquement trois voix qui se croisent dans les sources : celle des documents d'archive eux-mêmes (procès-verbaux, actes), celle du rédacteur des notes manuscrites du XIXe ou du XXe siècle qui les a compilées et commentées, et celle, enfin, de la présente édition critique. Des formules comme « le procès-verbal indique », « les notes rapportent », « selon la tradition recueillie » ou « on peut supposer » sont employées à dessein pour signaler à chaque fois de laquelle de ces voix relève l'affirmation.

Table des matières
  1. I. Origines familiales (1758–1789)
  2. II. Le foyer Salaün à l'aube de la Révolution (1789–1793)
  3. III. L'an II : la dénonciation et l'arrestation (février–avril 1794)
  4. IV. Le transfert et le procès de Lannion (1er–3 mai 1794)
  5. V. Suites généalogiques (an III – 1848)
  6. VI. La mémoire orale : Salaün dans la tradition populaire
  7. VII. Remarques critiques sur les sources
  8. Conclusion
  9. Annexe : tableau chronologique synoptique
  10. Sources et fonds d'archives cités
  11. Notes

I.Origines familiales (1758 – 1789)

I.1Naissance et baptême de Guillaume Salaün —

Selon l'extrait des registres paroissiaux de Brélévenez, Guillaume Salaün naît le et est baptisé le jour même. Il est le fils légitime de Philippe Salaün et de Mathurine Le Coz. Son parrain et sa marraine, Guillaume Le Borgne et Ysabelle Le Mattrait, savent signer ; l'acte est reçu par le recteur, dont le nom est transcrit « Bouchehen ».1

I.2Premier mariage — Guillaume Salaün et Marie Le Luron —

Les bans sont publiés les 20 et 27 juillet, puis le 3 août 1783. Guillaume Salaün, fils de Philippe Salaün et de Mathurine Le Coz, épouse alors Marie Le Luron, fille mineure des défunts François Le Luron et Catherine Philippe. Celle-ci avait été autorisée en justice par la baronnie de Coatfrec le 10 août précédent, ainsi qu'en atteste l'extrait du greffe signé du sénéchal Jagois Bromenguy. La bénédiction nuptiale est donnée en présence de Philippe Salaün, père de l'époux (qui ne signe pas), et d'Augustin Le Luron, Yves Poléat et Jacques Le Borgne, signataires. L'acte est reçu par Jean Le Bris, curé de Brélévenez.2

I.3Naissance d'Anne Françoise Salaün —

Une fille naît du mariage : Anne Françoise Salaün, baptisée le jour même de sa naissance. Ses parrain et marraine, François Le Coz et Anne Le Luron, ne savent pas signer ; le père, Guillaume Salaün, signe l'acte, reçu par le curé Jean Le Bris.3

I.4Mort de Marie Le Vuron, première épouse —

Marie Le Vuron — la même que Marie Le Luron, le registre faisant varier l'orthographe du patronyme — meurt « dans la communion de l'Église » le 12 mars 1788, âgée d'environ vingt-neuf ans, et est inhumée le lendemain dans le cimetière paroissial, en présence d'Yves Boléat et de Guillaume Salaün, son mari, tous deux signataires.4

I.5Le contexte révolutionnaire selon les notes —

Avant que le récit ne revienne au foyer Salaün, le rédacteur des notes juge utile de rappeler, à sa façon, le cadre national dans lequel s'inscrira, cinq ans plus tard, la dénonciation de Guillaume. Ce passage doit être lu comme un témoignage sur la représentation de la Révolution par le rédacteur des notes, probablement écrit bien après les faits, plutôt que comme une synthèse historiographique de 1789 proposée par le présent rapport.

Selon les notes, donc, l'Assemblée constituante se serait divisée, dès le début de la Révolution, en trois grands partis — aristocrates, monarchistes et patriotes, ces derniers ayant à leur tête Robespierre — et le renvoi du ministre Necker aurait précédé de peu la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, présentée par le rédacteur comme « le signal de l'anarchie à Paris et en province », où châteaux et couvents auraient été brûlés et des gentilshommes massacrés, excès que Barnave et Mirabeau, toujours selon les notes, auraient approuvés en pleine assemblée.5

Les notes esquissent également, en ouverture du dossier, le portrait moral de Guillaume Salaün lui-même. Elles en dressent un tableau particulièrement sévère, insistant sur son manque d'instruction et sur une intelligence qu'elles jugent limitée, et lui attribuent une ambition disproportionnée à sa condition : un « mélange complexe de religiosité et de stupidité bouchée », dont « la méchanceté part d'un fond plutôt bête que haineux » — homme « pas instruit », « d'une culture intellectuelle plutôt médiocre », dont l'intelligence « bornée » n'était « guère susceptible de formation sérieuse », et qui « se croyait appelé à de grandes choses ». C'est cet homme, précisent les notes, qui « accueillait avec plaisir » la prise de la Bastille, le massacre du roi, la chute de Louis XVI et son arrestation à Varennes.6 Simple garde forestier, sa condition modeste ne lui donnait guère l'occasion de sortir de l'ombre ; élevé catholique et fervent comme beaucoup de cultivateurs bretons — il faisait chaque dimanche les quatre kilomètres séparant son village de l'abbaye de Tréguier pour la messe paroissiale — il n'en était pas moins, selon les notes, « outré » dans son hostilité nouvelle à la religion lorsqu'éclata la Révolution.7

I.6Second mariage — Guillaume Salaün et Honorée Mordellé —

Devenu veuf de Marie Le Luron, Guillaume Salaün se remarie la même année que la prise de la Bastille. Les bans sont publiés trois dimanches consécutifs, les 12, 19 et 26 juillet 1789, avec Honorée Mordellé, fille majeure des défunts François Mordellé et Marie Kercluz. Le mariage est célébré le , en présence de Jean et Louis Salaün, frères de l'époux (qui déclarent ne savoir signer), de Guillaume Raudault, beau-frère de l'épouse, et de Rolland Le Gall, entre autres signataires (Yves Sugeat, G. Roudot, Jacques Guezou, Efflam L'Hostis). L'acte est reçu par Jean Le Bris, curé de Brélévenez.8

II.Le foyer Salaün à l'aube de la Révolution (1789 – 1793)

II.1Le mariage de Jean Salaün et d'Yvonne Yezequel —

Jean Salaün, frère de Guillaume, fils majeur des défunts Philippe Salaün et Mathurine Le Coz, épouse Yvonne Yezequel, fille majeure des défunts Michel Yezequel et Marie Allain, également de Brélévenez. Le premier ban est publié le dimanche 18 novembre ; les fiançailles sont célébrées en face de l'église, munies d'une dispense des deux bans obtenue de Monseigneur Jacob, évêque du département des Côtes-du-Nord, datée du . Le mariage est célébré le — « l'an premier de la République » — par le curé provisoire (signant « Grall le Cam »), en présence d'Yves Le Cam, signataire, et de Jean Reumeury, beaux-frères de l'époux, ainsi que de Jean Jozequel et François Yezequel, frère de l'épouse, ces derniers ne sachant signer.9

II.2L'organisation de l'état civil à Brélévenez —

Le conseil général de la commune de Brélévenez, par délibération du , élit Jean Perron pour dresser les actes de naissance, de mariage et de décès des citoyens de la commune — fonction qu'il exercera l'année suivante lors du contrat de mariage de Marie Salaün, sœur de Guillaume (voir § III.1).10

III.L'an II : la dénonciation et l'arrestation (février – avril 1794)

III.1Le trente pluviôse an II —

Ce jour concentre, selon les deux liasses de notes, deux actes qui se recoupent. D'une part, un contrat de mariage est passé devant Jean Perron entre le citoyen Olivier Pinonf, marchand, et la citoyenne Marie Salaün, fille de feu Philippe et de Mathurine Le Coz — donc sœur de Guillaume — domiciliée en la ferme de Ruscuer chez Jeanne Courtin, marchande veuve Thomas. Parmi les témoins du côté de Marie Salaün figure « le citoyen Guillaume Salaün, frère de la future, garde des bois nationaux, âgé de trente-cinq ans ».11

D'autre part, à la maison commune de Brélévenez, une fille du village, Hélène Le Rahmany, épouse devant l'officier de l'état civil un cultivateur nommé Jean Salaün, que les notes identifient au frère de Guillaume déjà marié à Yvonne Yezequel en 1792 — identification probable, mais non démontrée, qui pourrait tout aussi bien recouvrir une homonymie entre deux Jean Salaün ou une confusion des notes elles-mêmes ; le présent rapport la restitue sans trancher. La bénédiction nuptiale leur est donnée postérieurement, le jour même, à onze heures du matin, par le curé constitutionnel de Brélévenez. L'un des témoins du marié est son frère Guillaume Salaün, garde de bois.12

C'est à l'occasion de ce mariage, rapportent les notes, que Guillaume, « curieux de savoir si les nouveaux époux s'étaient contentés de la bénédiction de l'Intrus » — c'est-à-dire du prêtre constitutionnel — interroge son frère et sa belle-sœur. Jean, en toute confiance, ne cache rien : lui et sa femme ont été secrètement unis par un « bon prêtre », réfractaire aux lois de la République — l'abbé Lageat — qui vit caché dans une maison de Tréguier avec un autre prêtre également proscrit, tous deux y recevant les fidèles venus, par des intermédiaires sûrs, réclamer leur ministère. Jean indique même approximativement à son frère l'emplacement de cette maison, où lui-même, sans nul doute, avait pénétré.13

III.2Le geste du dénonciateur

Guillaume Salaün n'était pas, précisent les notes, l'un de ces « pédants dévoyés », alors si nombreux, qui se targuaient d'être nourris des grands exemples de l'Antiquité ; mais il avait fréquenté les clubs où les orateurs ne cessaient d'exalter les rigueurs des Anciens — rigueurs alors extrêmement populaires et citées en modèle à tous les patriotes. Le garde forestier de Brélévenez se crut « obligé d'imiter ce Romain fameux » et s'adressa à l'agent national de Lannion, rédigeant ce court billet.14

III.3La « Dénonciation civique » —

Dénonciation civique.
« Je soussigné Guillaume Salaün, vrai sans-culotte de la commune de Brélévenez, ayant juré de maintenir les lois de la République et, en bon républicain, de dénoncer les abus, je demande au citoyen agent national du district de Lannion que, contre les ordres et décrets de l'Assemblée nationale, il y a des ex-prêtres déportés dans une maison en la ville de Tréguier, chez la veuve de Guillaume, dont l'agent [?] fils en est un.
Lannion, le dix floréal, l'an deuxième de la République.
Guillaume Salaün. »

Source : Archives du greffe de Saint-Brieuc (Procès Taupin).15

III.4La mission de Cadillan à Tréguier —

L'agent national du district de Lannion, Yves-Jean-Thomas Cadiou, dispose d'un homme habile et sûr : le capitaine des canonniers Joseph Marie Cadillan, expert-priseur de profession, déjà employé à rechercher dans les paroisses les prêtres insermentés16. Muni de la dénonciation de Salaün, Cadillan part aussitôt pour Tréguier : il se présente à la mairie, exhibe ses pouvoirs, expose sa mission, s'adjoint l'officier municipal Lollain Penan, épicier17, réquisitionne vingt hommes du bataillon des volontaires d'Étampes casernés au ci-devant palais épiscopal, et vient, à la tête de sa troupe, mettre le siège devant le logis qu'occupe la veuve Taupin, en haut du Marhait.

III.5La perquisition et l'arrestation —

Au nom de la loi, les portes sont ouvertes ; les soldats, suivant Cadillan, pénètrent dans la maison, visitent le rez-de-chaussée, montent aux étages, poussent jusqu'aux combles. Une porte fermée à clef est enfoncée : dans la pièce, sur une table, trois bréviaires, quelques verres et quatre bouteilles de vin dont une presque vide. Dans le grenier voisin, les militaires découvrent un fusil à deux coups, chargé, que Mme Taupin — occupée alors au coucher de ses enfants — reconnaît appartenir à son mari, alors émigré.18

Le tumulte redouble : des fenêtres s'ouvrent ; un soldat aperçoit, blotti sur le toit, un homme en veste brune ; sommé de se rendre, il est saisi par deux volontaires qui se hissent par la lucarne et se laissent glisser dans la gouttière. Un second homme, aperçu sur le pignon, cherche à fuir par le toit voisin ; il gagne de vitesse les soldats qui s'aventurent sur la pente, puis disparaît soudain, s'étant jeté dans l'étroite ruelle entre deux murs ; les hommes postés en bas l'empoignent néanmoins et l'amènent à leur chef.19

Note marginale — 1re liasse, p. 9 Renseignements fournis par le R. P. Taupin : son père, Yves-Louis, âgé de dix ans en 1794, en voyant entrer les soldats, mit dans sa poche la cuiller d'argent dont il se servait — seul souvenir qui lui resta de la maison du Marhait.

III.6Premier interrogatoire de Mme Taupin, à Tréguier

Cadillan, « triomphant », interroge Mme Taupin : connaît-elle ces individus trouvés chez elle ? Qui sont-ils ? Fièrement, avec une exaltation qu'attestent les termes du procès-verbal, elle répond :

« Certes, elle les connaît ! Ce sont d'honnêtes gens pour qui elle a beaucoup de considération… Depuis trois ans qu'elle est persécutée, elle est contente de mourir à l'instant pour son roi et pour sa religion, malgré qu'elle laisse cinq enfants qui seront martyrs. »

Elle refuse cependant de nommer les deux proscrits : prise au dépourvu, visiblement émue, elle déclare seulement que l'un s'appelle Thomas, l'autre Pépi — sans en savoir davantage, ignorant même depuis combien de temps ils se trouvaient là.20

Le procès-verbal ne permet pas de restituer l'émotion suscitée par l'arrestation dans la maison du Marhait. Les notes elles-mêmes invitent à mesurer ce que les documents judiciaires laissent nécessairement dans l'ombre : la réaction des enfants, l'inquiétude des proches et les conséquences immédiates de la dispersion de la famille. On sait en revanche, de façon certaine, que presque tous les officiers municipaux s'abstiennent de paraître à la mairie où Cadillan fait conduire ses prisonniers, à l'exception de deux d'entre eux, de Pommerit et de Lan-Réonan, qui s'adjoignent au commandant des volontaires et au notable Roux, déjà présent à la perquisition.21

III.7Interrogatoire des deux prêtres, à Tréguier

L'agent national Guillou et Cadillan procèdent aux interrogatoires. Le premier prévenu, vêtu d'une veste brune, d'un gilet blanc et d'une culotte de peau, cheveux châtains, nez relevé, teint rouge, déclare se nommer André Le Gall, prêtre, ancien vicaire à Cavan, âgé de trente-cinq ans. Il erre dans le pays, vivant du pain qu'il achète au hasard de ses courses ; il n'est à Tréguier, dit-il, que depuis la veille au soir, et refuse d'indiquer le lieu de ses précédentes retraites.22

Le second, vêtu d'une redingote sombre, d'un gilet gris et d'un pantalon bleu, haut front dénudé, nez retroussé, yeux roux : c'est l'abbé Lageat, âgé de trente et un ans, dont les parents tiennent une petite auberge au hameau de Pont-Loquet, à mi-route de Lannion. Il se refuse à révéler depuis combien de temps il est à Tréguier et le nom de la personne qui lui a offert refuge, ne subsistant, dit-il, que de la charité des fidèles. Ni lui ni son confrère ne reconnaissent leur appartenir les trois bréviaires trouvés au grenier — s'efforçant manifestement, notent les commentateurs, de protéger leur hôtesse.23

La tradition locale, que les notes rapportent avec prudence, veut qu'outre les abbés Lageat et Le Gall, Mme Taupin ait également recueilli un M. de Sallier, prêtre de Tréguier, et un M. Guillaume, prêtre de la Roche-Derrien — l'abbé Durand, ancien curé de Tréguier, notant dans ses papiers ce « on dit que… ». La même tradition veut que les greniers de Mme Taupin, comme ceux d'autres personnes pieuses de la ville, communiquassent par un pont dérobé avec les greniers de la maison voisine, ce qui expliquerait qu'un troisième prêtre eût pu s'échapper.24

III.8Second interrogatoire de Mme Taupin

Amenée à son tour, Mme Taupin — ancienne femme de charge de l'évêque de Tréguier, occupée depuis la Révolution du seul soin de ses cinq enfants — répond avec calme : elle connaît les deux individus arrêtés chez elle, mais, ignorant leurs noms, n'aurait pu les nommer. Il y a un mois, confesse-t-elle, qu'elle leur donna asile « pour les obliger » ; elle ne leur a demandé aucun papier et n'a pas déclaré leur séjour à la municipalité.25

Loin de s'arrêter là par compassion, les commissaires pressent et harcèlent la femme, « résolus à se montrer impitoyables », rapportent les notes, « il faut qu'elle soit irrémédiablement compromise ». Elle tient tête, « héroïquement » selon les notes : pourquoi ne se soumet-elle pas à cette déclaration ? — Parce que ses hôtes en seraient pris et perdus. — Les suppose-t-elle donc coupables ? — Elle sait qu'ils sont prêtres insermentés. Une note ajoute qu'à la faveur d'une clef égarée le 30 avril, la porte de communication étant restée fermée, un ou plusieurs proscrits durent chercher issue par le toit.26

À la question décisive — n'a-t-elle point dit qu'elle est contente de mourir pour son roi et pour sa religion ? — elle répond : « Oui — il y a trop longtemps que je souffre ! » Sans qu'on lui réponde, on lui fait signer sa déposition, et les soldats la conduisent en prison.27

La perquisition, commencée vers une heure, et les interrogatoires qui suivirent occupèrent toute l'après-midi. Dans le crépuscule d'avril, un groupe silencieux s'attroupe devant la fenêtre du corps de garde où les trois prisonniers sont enfermés ; Cadillan, « au nom de l'humanité », requiert la municipalité de veiller aux soins des enfants de la citoyenne Taupin. On appréhende dans ce groupe un cultivateur de Plouguiel, François Lanier, surpris par le commandant du poste, Simonneau, saluant à travers les barreaux l'abbé Le Gall.28

Les cinq enfants sont expulsés de la maison du Marhait, où les scellés sont apposés, et dispersés : la veuve Saudel prend chez elle l'aînée des fillettes ; le citoyen Demorgan se charge de la seconde ; Marie-Pétronille est recueillie par Pierre Serleau ; Yves-Louis, dix ans, est logé chez Louise Gaubert ; le citoyen Toussaint Cassel recueille le plus jeune.29 Les sources consultées ne permettent pas de connaître ce que Mme Taupin éprouva alors, dans la solitude du cachot, ni ce qu'elle savait du sort de ses enfants ; les notes elles-mêmes, en une méditation propre à leur rédacteur, relèvent que « c'est là, seulement, qu'est le drame vrai ; les documents le taisent ».30

IV.Le transfert et le procès de Lannion (1er – 3 mai 1794)

IV.1Le transfert vers Lannion —

Le lendemain, premier jour de mai, Cadillan, à la tête de vingt-cinq hommes de troupe, prend au corps de garde Mme Taupin et les deux prêtres pour les transférer à Lannion, au tribunal criminel présidé par Le Roux Cheffdubois. La route de Tréguier à Lannion, longue de quatre lieues et demie, traverse les landes par de longs vallonnements ; un peu avant le Guindy se trouve le hameau de Pont-Loquet, où l'on montre encore le cabaret qu'habitaient en 1794 les parents de l'abbé Lageat. Aucune source consultée ne dit si le convoi s'y arrêta ; les notes se bornent à observer que les parents virent ainsi passer leur fils, les mains liées, entouré de soldats.31

Au-delà du Guindy s'étend le hameau de Servel, où se trouve une vieille chapelle. Les notes prêtent au cortège — deux hommes à tournure ecclésiastique, une femme, des soldats en armes — un passage par les campagnes environnantes jusqu'au centre de Lannion, par la rue de Tréguier et la rue du Parseven, où se trouvaient jadis les halles couvertes, séparées par un étroit passage de l'auditoire ; aucune pièce du dossier ne permet cependant de préciser ni l'itinéraire exact, ni l'attitude des trois captifs au passage de la chapelle, ni celle des habitants qui purent les voir passer.32

L'auditoire, où siégeait le tribunal, était un élégant bâtiment surmonté d'un étage de combles, précédé d'un perron à double rampe en fer à cheval et d'un balcon porté par deux piliers. Un couloir souterrain, sous le perron, communiquait avec la prison : c'est là que s'engouffrèrent les soldats escortant les trois prévenus, remis sur-le-champ au geôlier Durand.33

IV.2Le réquisitoire —

Sa mission achevée, Cadillan rend compte à l'agent national, qui lui paie vingt livres pour sa peine, et remet l'affaire, conformément à la loi, au citoyen Beone, accusateur public — ancien avocat au parlement puis à Saint-Brieuc, nommé dès la formation du tribunal criminel. Beone relève aussitôt que l'emprisonnement des prévenus est entaché d'illégalité, la municipalité de Tréguier n'ayant pas pouvoir de décerner un mandat d'arrêt — manquement à l'article 4 du décret relatif à la police de sûreté générale ; les prévenus se trouvaient donc irrégulièrement détenus, faute bientôt réparée par un écrou régulièrement consigné sur le registre de la prison par l'huissier du tribunal.34

L'accusateur public occupe la matinée du à élaborer son réquisitoire. Pour les deux prêtres, la tâche est simple : le décret du 30 vendémiaire ordonne la mise en jugement et l'exécution, dans les vingt-quatre heures, de tout ecclésiastique insermenté qui se serait soustrait à la déportation.35

La situation de Mme Taupin est différente. Si le même décret punit de la même peine tout citoyen coupable d'avoir recélé un prêtre déportable, rien n'y était dit des citoyennes, et le tribunal criminel des Côtes-du-Nord s'était montré, en pareil cas, indulgent : en février de cette même année, il avait refusé de frapper de mort la mère de l'abbé Servel, prêtre du diocèse de Saint-Brieuc, bien qu'elle eût donné asile à son fils ; un peu plus tard, semblable indulgence fut accordée à une filandière, Jeanne Richelot, chez qui fut pris un prêtre de Morlaix ; un menuisier de Pleumeur ne fut lui-même condamné qu'à la déportation, bien qu'il eût facilité l'évasion d'un capucin réfugié chez lui.36

Mme Taupin échappait donc vraisemblablement à la peine capitale, le tribunal ne devant guère se montrer exceptionnellement inexorable envers une mère de cinq enfants. Beone s'attache alors à l'inculper d'un autre crime : avoir tenu, lors de son interrogatoire, des « propos tendant au rétablissement de la royauté », au mépris des décrets des 4 et 16 décembre 1792. Les notes relèvent cependant que Mme Taupin était bien innocente d'un tel attentat : ces décrets, qui punissaient de mort quiconque proposerait d'établir la royauté ou de démembrer la République, étaient ici invoqués pour un simple cri de désespoir échappé sous le coup de l'arrestation.37

Les notes rapportent enfin, sous réserve, une tradition locale selon laquelle Le Roux Cheffdubois aurait cherché à réduire Mme Taupin, « depuis longtemps désirée », à l'alternative de céder ou de mourir — imputation infamante pesant depuis plus d'un siècle sur sa mémoire, mais que rien dans les pièces officielles ne permet d'établir. Les rédacteurs des notes estiment cependant que la tradition, lorsqu'elle s'accorde avec les documents et les éclaire sans les contredire, ne saurait être écartée par l'historien.38

Beone remet son réquisitoire le jour même à Le Roux Cheffdubois, qui décerne acte de la plainte et renvoie le jugement au lendemain, occupant son après-midi à d'autres affaires.

IV.3L'ouverture du procès —

Les débats s'ouvrent dans la grande salle du rez-de-chaussée de l'auditoire. Le Roux Cheffdubois préside, assisté des citoyens Jacques Le Bihan, Louis Garnier et Julien Le Forestier ; Beone occupe le siège de l'accusation, assisté du greffier Gourlay.39

Interrogatoire de l'abbé Le Gall, laconique, soucieux de ne compromettre personne :

Es-tu expatrié ?

Non, je me suis caché.

Dans quelle commune et chez qui ?

Dans la commune de Tréguier ; je n'ai pas à répondre à l'autre partie de la demande.

As-tu connaissance de la loi du 30 vendémiaire ?

Je n'en ai aucune connaissance.

Qui pouvait te nourrir ?

J'avais de l'argent ; un homme que j'avais obligé m'a rendu service. J'ignore son nom.

Il signe son interrogatoire.

Interrogatoire de l'abbé Lageat, empreint de la même discrétion :

Es-tu resté caché ?

Oui.

Une chose cachée ne se dit pas. Quand t'es-tu caché ?

Quand il a été question de prêter le serment.

Sur quelle municipalité as-tu résidé ?

Je n'en ai aucune idée : j'ai toujours été seul.

Il signe posément sa déposition.

Appelée à son tour, la femme Taupin comparaît libre et sans fers, ainsi que le prescrit la loi. À la demande de son nom, elle répond :

« Je m'appelle Ursule Courier, originaire de Montfort-l'Amaury, mon père s'appelait Jean-Baptiste Courier, ma mère Catherine Binet ; j'ai trente-huit ans ; j'étais épouse de Pierre Taupin. »

Le président et l'accusée se reconnaissent : durant dix ans, habitant le même quartier de Tréguier, dans l'entourage de l'évêque, ils avaient vécu dans la familiarité provinciale du voisinage. Il avait vu grandir, tout petits, les enfants de Mme Taupin jouant sous les vieilles halles du Marhait ; elle savait, de son côté, par quels reniements il était parvenu à l'emploi qu'il occupait désormais. Les notes insistent : contrairement à ce qu'on a pu prétendre, Le Roux Cheffdubois, loin de s'acharner contre elle, chercha au contraire à la sauver, lui offrant à plusieurs reprises les moyens de se rétracter — tactique, précisent-elles, également employée par d'autres magistrats de sensibilité monarchiste, peu suspects pour cette raison de partialité en sa faveur.40

Ton mari n'est-il pas émigré ?

Oui, il est avec Monseigneur.

Quel est le seigneur dont tu parles ?

L'évêque de Tréguier.

N'as-tu pas recelé chez toi deux prêtres ?

Oui, Monsieur.

— la transcription communiquée s'interrompt à ce point de l'interrogatoire —

IV.4Le dénouement, d'après une source complémentaire

Cette page ne provient pas des deux liasses de notes qui constituent le fonds principal du présent dossier ; elle s'appuie sur un récit publié, cité en référence, qui permet de combler brièvement l'interruption de la transcription. Le tribunal condamne à mort les trois accusés. Les abbés Le Gall et Lageat sont guillotinés à Lannion le jour même. Par une aggravation délibérée de la peine, Le Roux Cheffdubois ordonne que l'échafaud soit transporté à Tréguier pour l'exécution de Mme Taupin, qui a lieu le lendemain, 4 mai 1794, presque devant sa propre demeure.41

Pierre Taupin, mari de la condamnée, se trouvait alors en exil à Jersey auprès de l'évêque de Tréguier, Mgr Le Mintier, qu'il avait suivi en émigration dès 1791. Il n'apprend l'exécution de sa femme que plusieurs mois plus tard. Au printemps 1796, il rentre clandestinement en Bretagne et, dans la nuit du 30 mai, pénètre dans le manoir de Chef-du-Bois, où Le Roux Cheffdubois — enrichi entre-temps par l'achat, comme bien national, du domaine dont il tirait ce nom — s'est retiré après avoir quitté la présidence du tribunal criminel. Le Roux y est abattu à bout portant. L'enquête, très sommaire, ne permet pas d'identifier formellement les auteurs du crime, mais la rumeur publique, presque unanime, désigne aussitôt Taupin comme le meurtrier de celui qui avait envoyé sa femme à l'échafaud.41

Arrêté l'année suivante sous la simple accusation d'émigration — l'administration se gardant d'instruire ouvertement le soupçon d'assassinat qui pesait sur lui — Pierre Taupin est déporté à Cayenne fin 1797. Il s'évade en 1799 avec un groupe de compagnons de captivité, gagne par la mer les possessions hollandaises puis l'Angleterre, et revient clandestinement en Bretagne où il rejoint les rangs de la chouannerie ; il y meurt au combat à Tréglamus, non loin de Lannion, le 10 février 1800.41

La mémoire de ce drame se transmit ensuite dans la descendance des enfants Taupin, dispersés en 1794 puis partiellement retrouvés des décennies après. Selon la même source, l'un des petits-fils du couple entra dans la Compagnie de Jésus et devint, sous le nom de R. P. Taupin, préfet des études dans un collège parisien ; c'est lui, précise le récit, qui fournit une partie des souvenirs familiaux sur lesquels s'appuie ce chapitre — la cuiller d'argent conservée par son propre père, alors enfant, le jour de l'arrestation de 1794, en est un exemple déjà signalé plus haut (§ III.5) dans les notes elles-mêmes.41

V.Suites généalogiques (an III – 1848)

V.1Signatures comparées —

Les archives municipales de Brélévenez conservent, pour l'an III, quatre reproductions de la signature de Guillaume Salaün, rassemblées à des fins de comparaison paléographique — sans qu'un acte précis y soit rattaché dans les notes disponibles.42

V.2Le mariage de Marie Salaün et d'Olivier L'Antanff —

Quelques mois après le procès de Lannion, un contrat civil de mariage est passé entre le citoyen Olivier L'Antanff et Marie Salaün. Il s'agit vraisemblablement de la même union que celle contractée en pluviôse précédent avec un certain « Pinonf », les deux formes du patronyme (Pinonf/Lutanf/L'Antanff) paraissant désigner le même individu sous des graphies fluctuantes propres aux actes de l'époque — identification probable, toutefois, et non formellement démontrée. Guillaume Salaün y est de nouveau cité comme témoin : garde des Bois nationaux, domicilié section du Rusquec, âgé de trente-cinq ans.43 Une note complémentaire précise que Marie Salaün, mariée civilement à Olivier Lutanf, était alors domestique (« bonne ») chez la citoyenne Jeanne Courtin, marchande, à Pen an Hary.44

V.3Deux actes de décès pour l'année 1848

Les notes rassemblent, pour l'année 1848, deux actes distincts, dont le rapprochement pose une difficulté de critique interne exposée plus loin (§ VII).

Acte n° 31 — Registre des décès de Brélévenez Du deuxième jour de septembre 1848, huit heures du matin : acte de décès de Salaün Guillaume Posteau, né à Brélévenez, âgé de quatre-vingt-dix ans, propriétaire, décédé la veille () à une heure du matin, fils de Salaün Philippe et de Le Goz Mathurine, veuf en premières noces de Mordellé Aimée, en secondes noces de Marie Le Vuron, et en troisièmes noces de Marie Jeanne Le Gozic. Déclarants : François Perron, cultivateur, cinquante-deux ans, beau-fils du défunt, et Ollier Saget, maître maçon, cinquante-trois ans, également beau-fils du défunt (ce dernier seul sachant signer). Acte constaté par Jean Salaün, maire et officier de l'état civil.45
Extrait des registres ecclésiastiques de Brélévenez, n° 36 Le douze septembre 1848, sur permis du maire du même jour, le corps de Guillaume Salaün, époux de Marie Le Vuron, décédé la veille () à Brélévenez, âgé de cent deux ans, est inhumé au cimetière paroissial, en présence de Jacques Montier et de J. Garland — ce dernier, note-t-on, probablement sacristain de la paroisse. Signé : P. M. Le Goster, vicaire.46

VI.La mémoire orale : Salaün dans la tradition populaire

Un dernier ensemble de notes, non daté, consigne des souvenirs et traditions orales recueillis localement, probablement bien après les faits, sur la figure de Salaün « le dénonciateur ». Bien que dépourvues de date précise, elles sont rapportées ici à leur place logique, en clôture du dossier, telles qu'elles furent recueillies.

VI.1Le témoignage du chanoine Bocher

Monsieur le chanoine Bocher, alors vicaire à Lannion, rapporte — par le témoignage amical de ses « recrues de l'Humeau » — une entrevue entre Monseigneur Riou [nom incertain dans la transcription], évêque, et Salaün le dénonciateur :

Monsieur Salaün, voyons, Salaün, regrettez-vous l'acte que vous avez commis en dénonçant les abbés Layec et Le Gall ?

En cela, je n'ai fait qu'obéir aux lois de mon pays.

On racontait dans le pays qu'en dehors de cette réponse, Salaün donnait par la suite des marques de repentir : il aurait pris l'habitude de garder fréquemment un chapelet, qu'il aimait à tenir même dans sa poche.47

VI.2Le témoignage de Louis Fromonquet

M. Louis Fromonquet, âgé de quatre-vingts ans au moment de son témoignage, dit avoir connu le dénonciateur. Ses souvenirs, notés de façon très fragmentaire, évoquent une tradition plus courte sur « Warren » (probablement Coat-an-Warren), un fait situé « au mois de mars », la mort d'un certain « Thoudet » qualifié de « vilain », et un épisode où, se rendant à Coat-Warren, quelqu'un « le taquinait » en lui offrant de l'argent par charité. D'autres bribes mentionnent une fille « herbière » et son gendre, ainsi qu'un vieux valet sourd de Kerruz, Alain Cadon.48

Une autre main — « ma maman » — ajoute des souvenirs domestiques : des clochettes légères que l'on cachait autour des tas d'ajoncs de Saint-Aymer, des culottes mille fois reprisées aux genoux, un vieux valet de bois sourd de Kerruz déjà cité, des noms — Terrou, Salaün, Efflam Salaün — et le souvenir d'un homme « connu perruquier, relieur ».49

VI.3La prière avant l'acte

Les notes rapportent enfin, comme un motif récurrent de la légende locale, que Salaün, se rendant sur la voie qui menait à Coat-an-Warren entre Lannion et Brélévenez, avait coutume, à l'endroit d'où l'on découvre la cloche de Notre-Dame-de-la-Clarté, de s'arrêter en prière pour implorer la force et demander à la Vierge de lui venir en secours — geste que les rédacteurs des notes rapprochent, non sans une pointe d'ironie implicite, de son « mélange complexe de religiosité » — une formule qui fait écho au portrait moral dressé dans les premières notes du dossier (§ I.5). Une note conclut prudemment : « le temps n'est pas encore venu de tout écrire — mais qu'on se rassure, l'histoire ne perd aucun de ses droits à l'indiscrétion ».50

VI.4Le mot de Charles Le Goffic

Les notes rapprochent enfin la figure de Salaün d'un jugement du poète et essayiste Charles Le Goffic sur le caractère du peuple breton : « grand enfant de Dieu qu'un tel peuple, ni miraculeusement il n'est incapable de faire emploi de ses dons, ne feignant le tout ensemble si malléable, entêté et sensible, expansif et ombrageux, appartenant ardemment au passé qui fait le présent »51. Le rédacteur des notes y ajoute son propre commentaire : « c'est ce que nous voyons tous les jours, en particulier au moment des élections : le Breton appartient à celui qui lui aura payé la dernière chopine ».

VII.Remarques critiques sur les sources

Plusieurs incohérences internes aux notes méritent d'être signalées, sans qu'il appartienne au présent rapport de les trancher. Chacune est ici rapportée à la grille de fiabilité exposée en avant-propos :

a) [Certain contre certain — contradiction non résolue.] L'âge de Guillaume Salaün est donné comme trente-cinq ans à deux dates distinctes — le 30 pluviôse an II (18 février 1794) et le 13 frimaire an III (3 décembre 1794) — soit un intervalle de plus de neuf mois. Né le 1er décembre 1758, Guillaume aurait en réalité atteint trente-six ans le 1er décembre 1794, quelques jours seulement avant le second acte : l'âge de « trente-cinq ans » qui y figure encore pourrait donc résulter soit d'une simple reconduction d'usage de la mention précédente par le rédacteur de l'acte, soit d'une erreur de transcription — deux hypothèses également possibles, qu'aucune pièce supplémentaire ne permet pour l'heure de départager.

b) [Certain contre certain — identification possible seulement.] Les deux actes de décès de 1848 posent une difficulté plus sérieuse. Le premier (« Salaün Guillaume Posteau », mort le 1er septembre 1848) lui donne quatre-vingt-dix ans, ce qui correspondrait presque exactement — à quelques mois près — à l'âge qu'aurait eu Guillaume Salaün né en 1758. Le second (mort le 11 septembre 1848, « époux de Marie Le Vuron », ce qui semble renvoyer à la première épouse du dénonciateur) lui donne cent deux ans, ce qui reporterait sa naissance vers 1746, soit douze ans avant la date attestée par l'acte de baptême de 1758. Les deux actes ne peuvent, en toute rigueur généalogique, désigner le même individu avec la même fiabilité ; il est possible que le qualificatif « Posteau » désigne un surnom distinctif propre à un autre Guillaume Salaün de la paroisse — l'homonymie étant, on l'a vu, fréquente dans cette famille — ou que l'un des deux âges soit simplement erroné. Le présent rapport restitue les deux actes tels quels, sans arbitrage : leur rapprochement en un seul et même individu ne dépasse le statut de simple possibilité.

c) [Probable, non démontré.] Le mariage civil de Jean Salaün et Hélène Le Rahmany, situé le 18 février 1794 dans le récit narratif (§ III.1), semble concerner le même Jean Salaün que celui déjà marié à Yvonne Yezequel le 27 novembre 1792 dans les extraits généalogiques : soit il s'agit de deux frères homonymes (l'acte de 1792 mentionne d'ailleurs un autre frère, Louis, lors du mariage de Guillaume en 1789), soit les deux sources font référence, par un télescopage de la mémoire ou des notes de recherche, à un seul et même événement diversement daté. Faute d'élément supplémentaire, les deux mentions sont conservées à leurs places respectives, et l'identification entre les deux Jean Salaün reste au rang de simple probabilité.

Conclusion

Le dossier permet d'établir avec une assez grande certitude que Guillaume Salaün fut bien l'auteur de la dénonciation du 29 avril 1794, et que celle-ci conduisit directement à l'arrestation des deux prêtres et de Mme Taupin. En revanche, les documents disponibles ne permettent pas de déterminer avec la même certitude les motivations personnelles de Salaün, ni de suivre avec continuité son existence après l'an II. Son portrait de « dénonciateur » appartient donc à deux histoires distinctes : celle, documentée, de son acte de 1794 ; celle, beaucoup plus incertaine, de la mémoire que cet acte a laissée dans la tradition locale.

De la dénonciation civique rédigée le 10 floréal an II par un garde forestier de Brélévenez à l'interrogatoire de Mme Taupin devant le tribunal criminel de Lannion, en passant par les mariages, baptêmes et décès qui jalonnent un siècle de vie paroissiale, le dossier reconstitué ici donne à voir, sur près d'un siècle, la trajectoire d'une famille de cultivateurs et de gardes forestiers bretons prise dans les remous de la Révolution. Les rédacteurs des notes originelles, revenant sur leur propre méthode au fil du récit, rappelaient que les archives ne montrent « que le cadavre du passé », et qu'il appartient au lecteur de leur « rendre l'âme » — souffrances, passions, pensées et vie — que les froides constatations des procès-verbaux ne consignent jamais. C'est dans cet esprit que le présent rapport a tenté, en réordonnant chronologiquement des notes éparses, de restituer aussi fidèlement que possible le fil d'une histoire locale dont la transcription communiquée s'interrompt, sans dénouement connu, au cœur même de l'interrogatoire du 3 mai 1794.

Annexe : tableau chronologique synoptique

Ce tableau reprend, sous forme synoptique, les repères de date déjà exposés dans le corps du rapport (§ I à VII) ; il est placé ici à des fins de repérage rapide plutôt qu'en ouverture, pour ne pas anticiper sur la narration.

Repères chronologiques établis d'après les deux liasses de notes
DateÉvénementRéf.
1er déc. 1758Baptême de Guillaume Salaün à Brélévenez.2e liasse, p. 16
11 août 1783Mariage de Guillaume Salaün et Marie Le Luron.2e liasse, p. 21-22
19 avr. 1787Baptême d'Anne Françoise Salaün, fille du couple.2e liasse, p. 20
12 mars 1788Décès et inhumation de Marie Le Vuron (Le Luron), première épouse.2e liasse, p. 17
14 juil. 1789Prise de la Bastille ; contexte révolutionnaire national.1re liasse, p. 2-3
12–26 juil. 1789Publication des bans du second mariage de Guillaume Salaün avec Honorée Mordellé.2e liasse, p. 18
27 juil. 1789Second mariage de Guillaume Salaün et Honorée Mordellé.2e liasse, p. 19
18–21 nov. 1792Bans et dispense pour le mariage de Jean Salaün (frère) et Yvonne Yezequel.2e liasse, p. 9
27 nov. 1792Mariage de Jean Salaün et Yvonne Yezequel.2e liasse, p. 10
13 janv. 1793Élection de Jean Perron comme officier de l'état civil de Brélévenez.2e liasse, p. 7
30 pluviôse an II (18 févr. 1794)Contrat de mariage de Marie Salaün (sœur) et Olivier Pinonf, témoin Guillaume Salaün ; le même jour, mariage civil de Jean Salaün et Hélène Le Rahmany à Brélévenez, témoin Guillaume Salaün — confidence de Jean à son frère sur son mariage religieux secret.2e liasse p. 7-8 ; 1re liasse p. 4
10 floréal an II (29 avr. 1794)Rédaction de la « Dénonciation civique » de Guillaume Salaün.1re liasse, p. 6
11 floréal an II (30 avr. 1794)Perquisition chez Mme Taupin à Tréguier ; arrestation des abbés Le Gall et Lageat et de Mme Taupin ; interrogatoires à Tréguier.1re liasse, p. 7-18
1er mai 1794Transfert des trois prisonniers de Tréguier à Lannion.1re liasse, p. 18-21
2 mai 1794Remise de l'affaire à l'accusateur public Beone ; rédaction du réquisitoire.1re liasse, p. 22-27
3 mai 1794Ouverture des débats au tribunal criminel de Lannion ; interrogatoires des abbés Le Gall, Lageat, et de Mme Taupin (transcription interrompue).1re liasse, p. 28-31
13 frimaire an III (3 déc. 1794)Contrat civil de mariage entre Olivier L'Antanff et Marie Salaün, témoin Guillaume Salaün.2e liasse, p. 11
an III (1794-1795)Comparaison de signatures de Guillaume Salaün conservées aux archives de Brélévenez.2e liasse, p. 6
1er–2 sept. 1848Acte de décès de « Salaün Guillaume Posteau », âgé de 90 ans.2e liasse, p. 12
11–12 sept. 1848Inhumation de Guillaume Salaün, « époux de Marie Le Vuron », âgé de 102 ans.2e liasse, p. 15
s. d.Traditions orales recueillies sur Salaün le dénonciateur (témoignages du chanoine Bocher, de Louis Fromonquet, citation de Charles Le Goffic).2e liasse, p. 1-5 ; p. 13

Sources et fonds d'archives cités

Notes

  1. Registre paroissial de Brélévenez, « Baptêmes 1758 » — extrait de naissance et de baptême de Guillaume Salaün (2e liasse, p. 16).
  2. Registre paroissial de Brélévenez (2e liasse, p. 21-22).
  3. Registre paroissial de Brélévenez, « Enfants de Salaün » (2e liasse, p. 20).
  4. Extrait du registre des sépultures de Brélévenez (2e liasse, p. 17).
  5. 1re liasse, p. 3.
  6. 1re liasse, p. 1.
  7. 1re liasse, p. 2.
  8. Registre paroissial de Brélévenez (2e liasse, p. 18-19).
  9. Registre paroissial de Brélévenez, mariage de Jean Salaün et Yvonne Yezequel (2e liasse, p. 9-10).
  10. 2e liasse, p. 7.
  11. Archives communales de Brélévenez, « Contrat de mariage passé entre Jan Salaün… l'an deux de la République française » (2e liasse, p. 7).
  12. 1re liasse, p. 4.
  13. 1re liasse, p. 4-5.
  14. 1re liasse, p. 5.
  15. Archives du greffe de Saint-Brieuc (Procès Taupin) — 1re liasse, p. 6.
  16. Joseph Marie Cadillan était l'oncle et le parrain de Madeleine Pager, mère d'Ernest Renan — 1re liasse, p. 7, note 1.
  17. Lollain Penan avait été capitaine de barque — 1re liasse, p. 7, note 2.
  18. Procès-verbal de la perquisition opérée chez la citoyenne Taupin, 11 floréal an II. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc, signé de Cadillan, A. Lollain Penan, du notable Roux et de deux officiers du bataillon d'Étampes, Demaine (commandant) et Proton (adjudant-major) — 1re liasse, p. 8.
  19. 1re liasse, p. 9.
  20. Premier interrogatoire de Mme Taupin à Tréguier. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc — 1re liasse, p. 10.
  21. 1re liasse, p. 11.
  22. Interrogatoire de l'abbé Le Gall, né à Pluzunet, district de Pontrieux, fils de Charles Le Gall et de Marie Le Mello, ancien vicaire à Penvénan puis Cavan. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc — 1re liasse, p. 12.
  23. 1re liasse, p. 13 : fils de Guillaume Lageat et de Marie-Jeanne Le Gars, ancien vicaire à Louargat puis Ploumilliau.
  24. 1re liasse, p. 14.
  25. Interrogatoires. Archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc — 1re liasse, p. 14-15.
  26. 1re liasse, p. 15.
  27. Interrogatoire de Mme Taupin, archives du greffe du tribunal de Saint-Brieuc — 1re liasse, p. 16.
  28. Archives de Saint-Brieuc — 1re liasse, p. 16, note 2.
  29. Renseignements fournis par M. Gempis, ancien archiviste des Côtes-du-Nord — 1re liasse, p. 17.
  30. 1re liasse, p. 18.
  31. 1re liasse, p. 19.
  32. Ancien cadastre, archives de la mairie de Lannion — 1re liasse, p. 20, note 1.
  33. Dessin conservé à la Chambre littéraire de Lannion — 1re liasse, p. 21, note 1.
  34. Helmon, p. 53 et p. 34 — 1re liasse, p. 22.
  35. Décret du 30 vendémiaire, art. 14 et 15 — 1re liasse, p. 23.
  36. Geslin de Bourgogne et de Barthélémy ; Helmon p. 50 et note manuscrite rectificative — 1re liasse, p. 24.
  37. Décrets du 4 et du 16 décembre 1792. Archives du greffe de Saint-Brieuc, dossier du procès — 1re liasse, p. 25-26.
  38. 1re liasse, p. 26-27.
  39. 1re liasse, p. 28.
  40. Helmon, p. 53 — 1re liasse, p. 31.
  41. Georges Lenôtre, « Taupin », in Bleus, blancs, rouges, Paris, 1913. Source imprimée, extérieure aux deux liasses de notes manuscrites ; certaines formulations de ces dernières en paraissent d'ailleurs très proches, ce qui suggère une filiation ou une source commune, sans que le présent rapport puisse l'établir avec certitude.
  42. Archives municipales de Brélévenez — 2e liasse, p. 6.
  43. 2e liasse, p. 11.
  44. 2e liasse, p. 8.
  45. Registre des actes de décès de Brélévenez, n° 31 — 2e liasse, p. 12.
  46. Extrait des registres ecclésiastiques de Brélévenez, n° 36 — 2e liasse, p. 15.
  47. 2e liasse, p. 1.
  48. 2e liasse, p. 2-3.
  49. 2e liasse, p. 3-4.
  50. 2e liasse, p. 5.
  51. 2e liasse, p. 13.