C'était un mercredi de novembre, voilà trois ans. Le crachin tombait. Je traversais Lannion en direction de Trégastel, quand, brusquement, comme ça, sans vraie raison, je décidai de prendre la route du Croissant et de tourner à droite vers Brélévenez. J'entrai à l'église ; je descendis dans la crypte, dont l'absolu silence joint à la pénombre fait frémir. Je sortis pour jeter un coup d'œil sur ma ville natale.
Le temps portait aux nostalgies. Un ciel de serpillière rasait les toits de Lannion que surmontaient les antennes de la télévision. Les murs de l'église Saint-Jean du Baly avaient des couleurs blêmes, et, au loin, sur la gauche, par delà Saint-Marc, les bois de Keryvon disparaissaient dans une sorte de suaire. Sale crachin, qui envahit l'âme d'une tristesse morne et pesante, et la trouble jusque dans ses fondements les plus solides. Si lointaine aux beaux jours, voilà que la mort, soudain, se fait toute proche et sans miséricorde. Il y a le trou... Et après, après...
Lannion stagnait dans une immobilité blafarde. Aucun mouvement. Aucun souffle. Pas de bruit non plus, si ce n'est la rumeur des automobiles. Est-ce qu'elle mène quelque part la route de la vie ? Y a-t-il une espérance pour la détresse humaine ? C'est ainsi que s'interroge le pauvre homme de la terre quand la grisaille bouche l'horizon et serre les cœurs. L'arrogance du siècle n'y est pour rien... C'est ainsi... A ces moments-là, il n'est d'autre solution que de se secouer, remuer, bouger.
Je marchai le long du muret qui surplombe Le Stanco. Tout à coup, mon attention fut attirée par une stèle de granit, sans tombe, surmontée d'une croix, et présentant en son milieu une photo que protégeait un cercle de verre bombée. J'approchai. Je lus. « A la mémoire de Gabrielle Le Yaudet, décédée en son ermitage, à Jérusalem, le 5 juillet 1881, à l'âge de 42 ans... »
Une femme de Brélévenez, ermite à Jérusalem... Voilà qui était bien étrange. Piqué, j'essuyai le verre de la photo mouillé par le crachin. Je découvris un visage arrondi, aux cheveux enveloppés dans une coiffe blanche, comme les femmes en portaient chez nous voilà plus de cent ans.Les yeux profondément enfoncés sous la ligne droite et sombre des sourcils, donnaient une impression de sérénité, de fermeté surtout. Un : j'observe. Deux : je décide. Trois : je vais jusqu'au bout...
Je quittai la butte de Brélévenez résolu à savoir qui était Gabrielle Le Yaudet. Bien des surprises m'attendaient.
Elle était née dans le quartier de Saint-Roch. Son père exerçait la profession de batelier et elle-même, dès l'âge de 13 ans, sait naviguer sur le Léguer. Elle ne va pas à l'école ; elle ne parle que breton. Quand le choléra frappe Brélévenez, son village de Saint-Roch surtout, faisant plus de cent morts en trois mois, on la voit allant de maison en maison. Elle soigne ; elle encourage. Autour d'elle, on pense : c'est à l'évidence une future religieuse !
Mais la route la prend. Maigres sous en poche, elle s'en va vers Rumengol, Sainte-Anne la Palud, Sainte-Anne d'Auray. Jusqu'ici rien d'extraordinaire. Ma grand-mère, qui me disait avec fierté être née sous Napoléon III, partait chaque année, à pied, au pardon de Guingamp, dès quatre heures du matin, et revenait, à Tonquédec, le soir-même, toujours à pied. La voie précède souvent la vérité et nombreux étaient les pèlerins en ce temps-là.
Mais voilà que, justement, Gabrielle Le Yaudet — Gabrielle ar Yeodet — commence à sortir de l'ordinaire. Elle annonce qu'elle part à Rome, voir le Pape. On s'étonne : « Qu'est-ce qu'elle a dans la tête au juste ? ». On hoche la tête. On déconseille si dangereuse aventure. Toute seule. Sans ressources... C'est loin Rome... Elle répond qu'au rythme de soixante kilomètres par jour, elle sera bientôt de retour à Brélévenez... En route, habillée de noir, la coiffe blanche sur la tête. Et le regard droit en avant...
Elle sait mener son affaire. Deci, delà, elle a appris quelques mots de français. Elle s'arrête à Rennes et obtient un mot de recommandation de l'archevêque. En route, des étoiles jusqu'aux étoiles.
— Le chemin pour Rome.
— Par là-bas ! Vers le sud.
Eau des sources et des fontaines. Nourriture de hasard. Logement dans les communautés ou les presbytères. En avant, à la cadence de quinze lieues par jour. En gros, la distance qui sépare Lannion de Saint-Brieuc.
L'arrivée en Italie complique les choses. Comment se faire comprendre ? A deux reprises, elle racontera :
Un jour passa, sans nourriture. Je trouvai une maison. Une femme me pria d'entrer. Mais elle n'entendait rien à mes paroles. Soudain, je dis, en latin : « Panem nostrum da nobis hodie ». La dame ouvrit une armoire pleine de pain et je mangeai de bon appétit.
Rien de plus réaliste et de plus pratique qu'une vraie mystique.
Le destin continue de lui être favorable. Gênes. Des vêtements noirs et une coiffe blanche au milieu de la foule italienne, bruyante et colorée. Un homme approche qui parle en français.
— « D'où venez-vous ?
— De Basse-Bretagne.
— Pas à pied, tout de même.
— Pardon monsieur. A pied.
— Où allez-vous ?
— A Rome. Voir le Pape.
Comme si on voyait le Pape à volonté.
— Venez. Suivez-moi !
L'homme la conduit à la gare, lui achète un billet.
— Gardez bien cette carte. Quand le chef de train la réclamera, vous serez à Rome. »
Le destin lui donne l'occasion de nouvelles rencontres.
— Ha c'houi aman ? Et vous, ici ?
C'est un Rochois qui tient hôtel dans la ville éternelle. Il l'accueille, la recommande. Elle sera reçue par le pape... Elle revient à Brélévenez qu'elle avait quitté avec deux francs en poche...
Cette fois, on pense qu'elle va jeter l'ancre et rester tranquille. Mais son horizon s'est encore élargi et elle annonce qu'elle va partir pour Jérusalem. On s'interroge à nouveau.
— Qu'est-ce qui la pousse ? Finira-t-elle par s'arrêter.
En route. Toujours vêtements noirs, coiffe blanche, et maigres sous en poche. Toujours quinze lieues dans la journée. Pitance et gîte au gré des circonstances. Arrêt à Lyon — Lyon sur Rhône, comme on disait en ce temps-là — dans un couvent de religieuses. Malade. Guérie. Les forces revenues, départ pour Marseille, où elle séjourne un mois et demi à la recherche d'un bateau en partance vers le Moyen-Orient. Un capitaine finit par l'accueillir. Des menus sont distribués aux passagers.
— Pardon capitaine. Je ne sais pas lire et je n'ai que quelques monnaies. Je voudrai seulement un peu d'eau pour mouiller mon pain.
Le capitaine lui offre une cabine de première classe et des repas à l'avenant.
Le bateau mouille à Jaffa, et elle gagne Jérusalem. Elle visite aussi Bethléem, Nazareth, le mont Thabor. Après un séjour de trois mois, elle trouve un bateau. Tempête. Épidémie. Elle soigne et encourage. A Marseille, le capitaine lui fait un discours en public et ouvre sa bourse pour faciliter le retour vers Brélévenez.
Court arrêt chez sa sœur. Puis elle fait savoir qu'elle va se retirer à Lyon dans le couvent qui l'a naguère hébergée. Elle quitte Brélévenez pour toujours. Mais elle ne se plaît pas à Lyon. Elle ne s'y sent pas à l'aise. Jérusalem à nouveau l'attire. Et en route encore pour l'ultime voyage, depuis les étoiles de l'aurore, jusqu'aux étoiles de la nuit. Cette fois, Gabrielle sait où elle arrêtera ses pas...
De nouveau, une place gratuite pour Jaffa, mais cette fois, sans le couvert. De nouveau, la tempête. Elle fera écrire à sa sœur :
Tous les passagers étaient malades. Mais je me suis bien portée. J'encourageais les autres qui s'attendaient à voir couler le navire. Comme témoignage de reconnaissance, ils m'engageaient à prendre le café avec eux. J'acceptais. Je n'étais pas nourrie à bord. Le peu d'argent que je possédais m'obligeait à de grandes privations. »
Jaffa. Jérusalem. Mais qu'a-t-elle donc en tête ? Tout simplement bâtir un ermitage sur le mont des Oliviers. C'est au moins aussi difficile que de voir le pape. Elle s'obstine encore. Elle y arrive, grâce au père de Ratisbonne, juif converti, qui facilite son installation.
Les gens de la montagne connaissent notre Bretonne et la saluent avec déférence et respect. Les enfants lui témoignent beaucoup de confiance et de respect. Il n'est pas rare de l'entendre chanter, dans le soir, des cantiques bretons, surtout « Jésus, pagen bras eo ».
5 mai 1881 : Elle entre dans son oratoire. Nuit du 4 au 5 juillet de la même année : elle meurt, sans doute d'une maladie des reins. Elle a demandé qu'on l'enterre dans la crypte du couvent voisin, construit sur le lieu de l'Ecce Homo. Sur son lit de mort, elle est revêtue de son habit de bretonne. Le regard s'est éteint. La route est finie...
Voilà quelques années, des Bretons de Lannion et des alentours ont cherché ses traces à la lueur d'une baladeuse, ils ont pénétré dans une petite salle obscure et silencieuse. Creusée dans le roc, à la manière antique, une tombe. Un simple nom : Gabrielle Le Yaudet.
C'était l'époque où la science, considérée comme la plus noble des activités humaines, paraissait ouvrir aux yeux d'un grand nombre la nouvelle route du bonheur. On créait chemins de fer, moteurs à explosion, bateaux à vapeur. On progressait dans l'optique, l'astronomie, l'électromagnétisme. On perfectionnait aussi les premières mitrailleuses... Renan écrivait :
— Il viendra un jour où l'humanité ne croira plus, mais où elle saura, car la science est la seule manière légitime de connaître.
Mais, lucide, il ajoutait :
— Ce que me donne la science ne me suffit pas... j'ai faim encore...
Que dirait-il aujourd'hui ? La faim subsiste surtout peut-être par les jours d'immobile et morne grisaille.
E. Ollivro