Le dossier examiné ici rassemble les notes de travail d'un généalogiste, dont l'activité semble se situer entre la fin du XIXe et la première moitié du XXe siècle, dont une adresse parisienne — rue François Miron — et une mention adressée à Montreuil-sur-Ille laissent supposer qu'il correspondait avec d'autres chercheurs ou des membres de la famille étudiée[1]. Ces notes ne constituent pas une œuvre rédigée mais un ensemble de relevés bruts : extraits d'ouvrages imprimés sur la noblesse bretonne, copies d'actes de baptême, mariage et sépulture puisés dans les registres paroissiaux de Brélévenez, transcription d'un acte d'état civil révolutionnaire, et même le compte des frais de recherche engagés par leur auteur. Leur intérêt documentaire tient précisément à cette hétérogénéité : elles permettent de reconstituer, sur près de trois siècles, la trajectoire d'une famille de petite noblesse trégorroise, les Le Borgne, et, en filigrane, la vie quotidienne d'une paroisse alors distincte de Lannion.
Le présent rapport propose une mise en forme chronologique et thématique de ces notes, complétée — pour la seule section consacrée à l'édifice religieux — par des éléments d'histoire de l'art recueillis dans la littérature existante sur l'église de Brélévenez, laquelle demeura une paroisse autonome jusqu'à son rattachement à Lannion en 1961[2]. Les folios du dossier original sont cités entre parenthèses (f. 1 à f. 45) pour permettre au lecteur de retrouver la source de chaque information.
Le nom Le Borgne apparaît, dès le XVIIe siècle, dans deux ouvrages généalogiques consacrés à la noblesse bretonne que le compilateur du dossier a pris soin de recopier : les Mémoires sur l'état de la Noblesse de Bretagne du révérend père Toussaint de Saint-Luc, et surtout l'Armorial breton composé en 1667 par Guy Le Borgne, écuyer, sieur de Treuzcoët, conseiller du roi, alloué et bailli en la juridiction royale de Lannion — lui-même issu, en juveigneurie, de la maison de Goasven (f. 3-4)[3]. Fait rare et précieux, l'auteur de l'armorial appartient lui-même à la famille qu'il décrit. Cette proximité constitue un intérêt documentaire particulier, mais impose aussi une certaine prudence quant à la généalogie qu'il rapporte : Guy Le Borgne avait aussi tout intérêt à valoriser sa propre ascendance.
Les sources distinguent en réalité plusieurs branches Le Borgne, portant des armes différentes mais que les généalogistes du XVIIe siècle rattachaient, par tradition, à une origine commune :
L'Armorial de 1667 précise que la première branche — celle qui nous occupe — se ramifiait, outre Goasven « près Lannion », vers Kernidou, Parc-an-Prévost en Plouguerneau, Kerfrval, Kerivalan en Ploubezre, le Trensié en Taulé, Goasdanou et Kermoustre en Lanmeur, « avec différentes marques de juveigneurie en la plupart de ces maisons-là » — formule technique qui désigne le statut de cadet, hérité par ces branches d'une maison mère plus ancienne (f. 4). Selon la tradition généalogique recueillie par Guy Le Borgne lui-même, ces branches, quoique armoriées différemment, « prennent leur origine d'une mesme Source » et se réclament d'un ancêtre commun, un certain Guillaume Le Borgne, vicomte de Plouhaën et seigneur de la Roche-Suart (f. 5) — personnage dont l'existence et la filiation ne sont pas établies ici par des actes contemporains, invoqué comme un « centre » dont dérive, selon les mots mêmes du texte recopié, « la Circonférence de leur origine ».
Le dossier fait apparaître des Le Borgne appartenant à la génération qui précède ou entoure celle de Gilles Le Borgne, seigneur de Goasven mort en 1667 (voir § II), sans que le lien de filiation entre eux soit établi par les pièces conservées : des actes de baptême rédigés en latin dans les années 1640 mentionnent un « nobilis Alanus Le Borgne » marié à Marguerite de Kerguézay, sieur du Goarquer (1644), puis, en 1646, le mariage de « Guido [Guy] Le Borgne du Treuzcoat » — vraisemblablement l'auteur même de l'Armorial breton de 1667 — avec Anne de Goazbriand (f. 13). Suivent, entre 1648 et 1657, les baptêmes de Marie, Jeanne et sans doute d'autres enfants de cette génération, ainsi que la mention d'un « Rolland Le Borgne prêtre », peut-être identifiable au recteur de Ploubezre cité en 1677 (f. 13) — indice supplémentaire, à côté de Guillaume Rolland (voir plus bas), du nombre de prêtres que la famille donna à l'Église durant tout le XVIIe siècle.
Une branche cousine, les Le Borgne de Guergozlay (ou Kerfoslay), barons du Cludon, porte un blason distinct — vairé d'or et de gueules — et une devise guerrière, « Aide-toi Guergoslay & Dieu t'aidera ». Le dossier rapporte qu'un seigneur de cette maison, partisan de Charles de Blois, périt à ses côtés à la funeste bataille d'Auray, le 29 septembre 1364 (f. 10) — l'un des épisodes les plus marquants de la guerre de Succession de Bretagne. Deux devises supplémentaires sont associées aux rameaux de Brélévenez : celle de Goasven, « Attendant mieux », et celle de la branche de Saint-Milivay, laconique et fière : « Tout ou rien » (f. 10).
C'est Goasven, seigneurie sise dans la paroisse même de Brélévenez, aux portes de Lannion, qui constitue le cœur du dossier. Les registres paroissiaux permettent d'y suivre une lignée sur plusieurs générations.
La mention la plus ancienne concerne « Messire Gilles Le Borgne, Seigneur de Goasven et de sa paroisse », inhumé le 11 février 1667 « près l'autel de St Loup » dans l'église de Brélévenez (f. 33) — indication précieuse qui situe une chapelle ou un autel dédié à saint Loup dans l'édifice à cette date, et qui atteste du droit d'inhumation privilégié, à proximité du chœur, dont jouissait la famille seigneuriale.
Le 2 août 1676, à onze heures du soir, naît « noble Joseph Joachim Le Borgne », fils d'écuyer René Le Borgne et de dame Louise de Sauvaget, « sieur et dame du Goasven » ; il est baptisé le lendemain matin, son parrain étant François de Boulogne et sa marraine une demoiselle de Limen, « servante domestique dans ladite maison » — détail qui renseigne sur la place de la domesticité dans l'entourage de la maison de Goasven (f. 27). Quelques années plus tôt, le 15 juin 1677, ce même Joseph-Joachim, alors enfant, sert déjà de parrain à un fils de la famille Le Guerrou, aux côtés de sa mère « dame du Goasven » et d'une demoiselle de Crésolles (f. 26).
Devenu prêtre, Joseph-Joachim Le Borgne, sieur de Goasven, fut successivement recteur de Cavan (mentionné en 1701, 1706 et 1708) puis recteur de Brélévenez (f. 12). Le dossier conserve d'ailleurs l'acte même de sa prise de possession de ce bénéfice, dans des circonstances notables. Le recteur en exercice, Messire Guy Le Goffic, mourut le 2 mars 1706 et fut inhumé le lendemain près du reliquaire de la chapelle de Notre-Dame de Cité. Or Joseph-Joachim Le Borgne bénéficiait d'une démission consentie par avance en sa faveur par l'évêque et comte de Tréguier. Selon l'acte, il « a pris possession du bénéfice de ladite paroisse de Brélévenez environ deux heures avant la mort dudit Sr Le Goffic » (f. 14-15). Une autre note du dossier, plus synthétique, situe simplement son rectorat « en 1709 » (f. 12) ; l'écart entre les deux dates tient sans doute à la différence entre prise de possession de fait et confirmation ou mention postérieure, sans que le dossier permette de trancher.
Comme recteur, Joseph-Joachim Le Borgne signe de nombreux actes durant plus de quinze ans : baptêmes, mariages, sépultures (f. 15-21, 25). Il meurt sieur de Goasven et recteur de Brélévenez le 8 août 1722 et est enterré, le lendemain, dans l'église paroissiale elle-même, en présence notamment d'un représentant de la famille de Créanna (f. 25).
Le dossier signale par ailleurs qu'à une date qu'il ne précise pas, « Me René Le Borgne » — homonyme du père du recteur Joseph-Joachim, ou peut-être un cousin — était « propriétaire de l'autre partie de Goasven », qu'il avait acquise de Mme Sédanel, née Le Roux, sœur de Mme Morand (f. 14). Cette mention, brève, indique que la terre noble de Goasven ne formait plus, à un moment donné, un seul tènement entre les mains d'un unique seigneur, mais se trouvait partagée entre plusieurs propriétaires ou co-héritiers, sans que le dossier permette de préciser à quelle date ni dans quelles circonstances ce partage était intervenu.
Après la mort du recteur Joseph-Joachim, la terre de Goasven paraît revenir à Marie-Anne Le Borgne, dame de Goasven, présentée dans un acte de dénombrement comme héritière « fille prophète » — lecture incertaine du terme employé dans l'acte, sans doute une déformation ou une graphie fautive de « fille propre », c'est-à-dire héritière directe — « par bénéfice d'inventaire » du défunt (f. 11). Dès le 7 janvier 1715, elle avait reçu la bénédiction nuptiale à Dol avec Messire Claude-Hyacinthe de Créanna (orthographié aussi Ereanna), seigneur de Trémaria, de la paroisse de Cléden-Cap-Sizun, en présence de plusieurs témoins issus de la petite noblesse trégorroise et cornouaillaise : Allain Le Borgne, sieur de Coëtquef, et son épouse Catherine de Keroullas, dame de Coëtquiv, François-Auguste de Kergoff, sieur de Coatalien, et Charles du Hallégouët (f. 18-19).
Le couple eut au moins deux filles, baptisées à Brélévenez : Marie-Malone (ou Marie Malonne) le 21 novembre 1715, dont le parrain, resté absent, fut le puissant Malo de Nevet, marquis dudit lieu, représenté à l'église par « Yves Le Goas et Anne Le Cosse, pauvres mendiants de la paroisse » — le parrain de haut rang ne s'était donc pas déplacé et s'était fait représenter par des indigents de la paroisse (f. 20) ; puis Louise-Claude, née le 3 septembre 1717, dont le parrain fut Allain Le Borgne, sieur de Coëtquef, et la marraine Louise de Launay, « dame douairière de Goasven, grand-mère de l'enfant » (f. 18).
Au-delà de la seule généalogie, le dossier restitue par touches la texture sociale de la paroisse de Brélévenez aux XVIIe et XVIIIe siècles.
L'un des passages les plus saisissants concerne le service solennel célébré le 23 novembre 1715 dans l'église de Brélévenez « pour le repos de l'âme de très haut & très puissant & très excellent Prince Louis quatorzième […] Roy très Chrétien de France & de Navarre », mort au château de Versailles le 1er septembre précédent. La cérémonie, ordonnée par Monseigneur Olivier Jégou de Kervilio, évêque et comte de Tréguier, réunit « les gentilshommes de ladite paroisse & plusieurs habitants » ; le dossier a conservé la liste des signataires, parmi lesquels Jean Le Goffic, Thomas Salaün, l'organiste J. de Courtin, Jean-François de Lesormel — qualifié de « capitaine de Brélévenez » — et le recteur lui-même (f. 19). Ce document offre un instantané rare de la petite société paroissiale rassemblée autour d'un événement national.
Un autre épisode, dramatique, concerne le naufrage survenu le 21 mai 1724 dans la rivière de Lannion, près du quai : un bateau revenant d'un pèlerinage à Notre-Dame du Guiaudet sombra, causant la mort de vingt-six personnes (f. 28). Sur ordre du lieutenant général de l'amirauté de Tréguier siégeant à Morlaix, les corps furent inhumés le 22 mai dans le cimetière de Saint-Jean-du-Baly, paroisse de Lannion même — et non à Brélévenez, ce qui confirme la distinction entre les deux paroisses voisines. Le dossier détaille l'identité de nombreuses victimes : le maître du navire, Philippe de Rieu, originaire de Bréville (évêché de Coutances), des familles entières comme les Cudernec ou les Laurent, ainsi que plusieurs habitants de Louannec et de Perros (f. 28). Le nombre et la diversité géographique de ces victimes donnent une idée de l'ampleur que pouvait prendre, localement, le pèlerinage marial du Guiaudet.
Le 12 mai 1687, deux cloches furent bénies — l'une nommée « Glorieux Saint-Mathurin », l'autre « Marie, Mère douloureuse » — en l'honneur de Notre-Dame de Cité, et le 19 mai suivant, une croix fut bénite « au bas de la place des Chanoines » (f. 2, 44). Le clocher fut par ailleurs frappé par la foudre en 1719 (voir § IV). Un incendie plus tardif, en 1839, est également évoqué à propos de l'application de la loi du 21 mars 1817 sur les incendies (f. 17), sans que le dossier en précise la portée exacte — édifice, presbytère ou dépendance.
Jusqu'à son intégration à la commune de Lannion en 1961, Brélévenez constituait une paroisse — puis une commune — à part entière, distincte de Lannion dont elle domine pourtant le centre historique depuis la colline du Crec'h Tanet[5]. C'est précisément cette autonomie paroissiale, reflétée dans le dossier par la tenue de registres propres et par la mention systématique de « la paroisse de Brélévenez » comme entité distincte de Lannion, qui explique la richesse de la documentation relative aux Le Borgne, seigneurs locaux dont l'ancrage territorial coïncidait avec les limites mêmes de la paroisse.
Pour mémoire, on rappellera seulement ce qui est bien connu de l'édifice actuel : fondation traditionnellement — mais sans preuve formelle — attribuée aux Templiers ou aux Trinitaires[6] ; architecture de transition entre roman et gothique, avec chœur et crypte de la fin du XIIe siècle, nef romane et transept/clocher-porche gothiques du XIVe siècle[7] ; célèbre escalier d'environ cent quarante marches menant, depuis un calvaire de 1583, au sommet de la colline du Crec'h Tanet[9]. Ces éléments, bien documentés par ailleurs, ne sont pas repris ici en détail ; on s'attache plutôt à ce que le dossier permet d'ajouter à cette histoire déjà connue.
Le principal apport du dossier tient au recoupement de plusieurs traditions dévotionnelles ou architecturales attestées par ailleurs. Ainsi le calvaire de 1583 est dédié à saint Mathurin[9] ; or l'une des deux cloches bénies le 12 mai 1687 porte précisément le nom de « Glorieux Saint-Mathurin » (f. 2, 44) — recoupement qui atteste la continuité, sur un siècle au moins, de cette dévotion particulière dans la paroisse. De même, la crypte actuelle abrite depuis le XVIIIe siècle une Mise au tombeau et fut remaniée en 1809[8] ; le dossier montre que le vocable de « Saint-Sépulcre » y était déjà employé à Brélévenez dès 1692, à propos de l'inhumation d'un écuyer nommé Jean Rogon « dans la Chapelle du St Sépulcre » (f. 35) — soit environ un siècle avant le décor sculpté qui l'illustre aujourd'hui. Enfin, la tradition locale situe dans cette même crypte la sépulture du recteur Guillaume Rolland, mort en 1716[4] — dont l'identification avec le « Dom Guillaume Rolland » cité en 1677 a été proposée plus haut, avec les réserves qui s'imposent (voir § II).
Le dossier documente en outre un épisode absent des notices habituelles consultées pour ce rapport : le 24 août 1719, la foudre endommagea le clocher, ou une partie de la tour ; la réparation, achevée en mai 1720 par François Le Gwen de Kerampont (f. 23), constitue une campagne de travaux qui ne semble pas mentionnée dans ces notices, à intercaler entre la construction gothique du XIVe siècle et le remaniement de la crypte en 1809.
Le dossier permet surtout de reconstituer, en partie, la topographie intérieure de l'édifice avant ses remaniements : l'autel Saint-Loup où fut inhumé le seigneur de Goasven en 1667 (voir § II) est identifiable à la chapelle nord, où une statue de ce saint subsiste aujourd'hui aux côtés de celle de saint Gilles[10] ; et une chapelle ou un reliquaire de Notre-Dame de Cité, mentionnée en 1706 lors de la sépulture du recteur Le Goffic (f. 15) et de nouveau en 1687 à propos des cloches (f. 2, 44).
Le dossier consacre enfin, à titre de curiosité et sans lien direct avec la généalogie des Le Borgne, une note à la famille de Crésolles (en breton, Kersolès), voisine et alliée des Le Borgne (voir § II), dont le manoir originel se trouvait à Keranstang, en Brélévenez : leurs armoiries, martelées mais encore lisibles au XIXe siècle, subsistaient sculptées au-dessus de la porte cintrée du moulin des Brettes, ce qui indique que ce moulin relevait autrefois du vieux manoir de Keranstang (f. 40).
Le dossier documente un dense réseau d'alliances entre la petite noblesse du Trégor, dont voici les principales maisons citées aux côtés des Le Borgne :
Ce maillage d'alliances dessine un espace social cohérent centré sur le diocèse de Tréguier et débordant vers Lesneven, Vannes et Quimper. Dans les limites de cet échantillon, il est cohérent avec la tendance, bien attestée pour la noblesse provinciale d'Ancien Régime, à se marier avant tout en son sein, à l'intérieur d'un cercle géographique et social restreint — tendance que les registres paroissiaux de Brélévenez illustrent ici sans permettre, à eux seuls, de la généraliser au-delà de ce cas.
Il faut se garder de croire que seule la branche noble de Goasven portait le nom Le Borgne à Brélévenez. Le dossier relève, dès le dernier tiers du XVIIe siècle, plusieurs familles Le Borgne manifestement roturières, distinguées dans les registres par un surnom de terroir : les Le Borgne « du Modest » — dont un Gilles, mort en 1712 à soixante ans après un grand délire (f. 22), et un Gilles antérieur, mort en 1694 à cinquante-sept ans (f. 34) — et les Le Borgne « du Merden », dont un Yves, baptisé à Brélévenez le 27 juillet 1703, fils d'un autre Yves et de Marie Canguy (f. 16). Ces lignées, que l'on retrouve mêlées aux Le Borgne nobles dans les mêmes actes de baptême et de sépulture sans qu'aucun lien de parenté n'y soit jamais explicité, montrent que le patronyme était déjà largement répandu dans la paroisse bien avant la Révolution — ce qui invite à la prudence quant à une filiation directe entre les seigneurs de Goasven et la lignée qui va suivre.
C'est dans ce terreau que s'inscrit, à la fin du XVIIIe siècle, la lignée de laboureurs et de rentiers dont rien n'indique dans les notes qu'elle ait conservé de titre nobiliaire, mais dont l'aisance matérielle et le rôle social restent notables : Jacques Le Borgne, cultivateur, fut « procureur spécial de la paroisse de Brélévenez » en 1777 (f. 44), et son homonyme (ou lui-même) figure en 1756 comme membre « du corps politique » de la paroisse (f. 44) — c'est-à-dire de son assemblée délibérante, marque d'une notabilité locale bien réelle bien que non armoriée.
C'est le fils de ce Jacques Le Borgne, Gilles-André Le Borgne, né le 30 novembre 1767 à Brélévenez, qui fait l'objet de l'acte le plus complet conservé dans le dossier : son mariage avec Marie-Perrine Le Marchand, célébré le 25 floréal de l'an V de la République (14 mai 1797) devant Daniel-Hyacinthe-Épiphane Prichet, agent municipal de la commune de Lannion (f. 6-8). L'acte, rédigé selon les formes nouvelles de l'état civil révolutionnaire, mérite d'être cité pour sa valeur de témoignage :
« […] sont comparus en la maison commune pour contracter mariage d'une part le Citoyen Gilles-André Le Borgne, âgé de vingt-neuf ans six mois, vivant de ses rentes, domicilié de cette commune, fils de Jacques Le Borgne & Marie Le Coz, d'autre part la citoyenne Marie-Perrine Le Marchand, âgée de vingt-cinq ans cinq mois quinze jours, fille de Julien Le Marchand et défunte Marie Grégoire des Aulnays […] »
Acte de mariage, Lannion, 25 floréal an V — f. 6
Les témoins — le père du marié, cultivateur à Brélévenez, âgé de soixante-neuf ans ; le père de la mariée, rentier de Saint-Brandan, âgé de cinquante-huit ans ; deux amis de la famille — furent entendus, ainsi que la lecture des actes de naissance des deux époux, avant que l'agent municipal ne prononce l'union « au nom de la loi » (f. 7-8). Vingt-deux signatures suivent l'acte, dont celles des deux époux, de leurs parents, et de nombreux témoins et voisins (f. 8) — abondance de signataires qui contraste avec la sobriété habituelle des actes paroissiaux d'Ancien Régime.
Le dossier note enfin, en marge, le décès d'Yves Le Borgne, âgé de 90 ans, père de Jacques, le 16 février 1793 — et précise que Jacques Le Borgne, le grand-père, « ne savait signer » (f. 8) : détail d'apparence anodine, mais qui, mis en regard des signatures nombreuses et assurées de 1797, fournit un indice du chemin parcouru, en une génération, vers l'aisance sociale de cette branche de la famille.
La postérité de Gilles-André Le Borgne et Marie-Perrine Le Marchand est bien représentée dans le dossier. Le couple eut plusieurs enfants dont les actes de naissance sont relevés : Marie-Julienne Le Borgne (16 frimaire an IX), Gabriel-Toussaint-André Le Borgne (21 floréal an XI) — qui vivra jusqu'à soixante-neuf ans, veuf en secondes noces de Claire Le Roussel (f. 26, 45) —, Eugénie Le Borgne (8 février 1823) et Alexandre-Vassou Le Borgne (13 mars 1811) (f. 45).
Une autre alliance, extérieure à la descendance directe de Gilles-André, mérite mention : le mariage de François Briand et d'Anne-Jacquette Le Borgne, le 9 septembre 1819 (f. 27), qui rattache un nom appelé à une certaine notoriété locale — celui d'un avocat lannionnais — à la famille Le Borgne. Le dossier confirme ce lien une génération plus tard, par le décès à Lannion, le 25 septembre 1864, d'Annette Le Borgne, âgée de 69 ans, née à Brélévenez, fille de défunts Pierre Le Borgne et Vincente Guégou, épouse de François Briand, expressément qualifiée d'« aïeule de M. Briand avocat » (f. 23).
Un acte de succession du 8 mars 1810 concernant Jacques Le Borgne, mort à Brélévenez le 14 septembre 1809, mérite attention pour l'histoire économique locale : l'état mobilier de la succession s'élève à 2 499 francs, auquel s'ajoutent divers « droits de convenancier » — c'est-à-dire des droits attachés au régime du domaine congéable, mode de tenure foncière propre à la Basse-Bretagne — sur les villages du Louézec (ou Goajillis), de Coat-Blanche (ou Crec'h-Lan) et de Coat-Pontégan, pour un total de plusieurs milliers de francs (f. 24). Ces chiffres, modestes mais non négligeables pour une famille de laboureurs, confirment que cette branche « roturière » des Le Borgne avait su, sur plusieurs générations, accumuler un patrimoine foncier réel.
Le dossier s'achève, pour cette lignée, sur un mariage qui referme la boucle ouverte par l'histoire nobiliaire des premières pages : le 27 avril 1840, un fils de Gilles-André Le Borgne, devenu notaire, épouse Agathe-Louise-Françoise-Marie de Kerganon de Locmaria, née le 8 janvier 1819 (f. 45). Rappelons que cette lignée roturière, distincte de la maison noble de Goasven (voir § VI), était déjà établie à Brélévenez avant la Révolution ; ce qui change, sur les trois générations couvertes par le dossier (Jacques, Gilles-André, puis leur descendance), c'est son enrichissement — par la terre, puis par une profession libérale — jusqu'à cette alliance de 1840 avec une particule de la noblesse bretonne, rapprochement social que ce seul mariage suffit à documenter, sans qu'il faille en tirer une règle plus générale.
Une dernière série de notes, souvent négligée dans ce type de fonds mais riche d'enseignements, documente le travail matériel du compilateur : un compte de « frais et recherches » énumère des visites au greffe, à l'enregistrement, à la mairie de Lannion, chez les notaires Marand et Briaud, et à Brélévenez même, pour un total consigné de soixante-dix-huit francs (f. 41), complété par un second relevé de frais de déplacement — vingt-trois jours de route facturés 495 francs (f. 42). Ces montants, la mention de « douze recherches », et l'évocation d'un « supplément de droits de mutation » témoignent d'une enquête généalogique menée avec un sérieux et des moyens certains, probablement pour le compte d'un descendant soucieux d'établir ses titres ou sa filiation.
Le dossier contient également une liste de quatre-vingt-un mariages célébrés en 1872 (f. 43), sans lien apparent avec la famille Le Borgne, qui suggère que le compilateur a dépouillé plus largement les registres de la paroisse — pratique que l'on retrouve chez d'autres généalogistes amateurs de l'époque, qui ne se limitaient pas toujours strictement à leur famille d'étude et relevaient, chemin faisant, tout ce qui leur semblait digne d'intérêt pour l'histoire locale.
Ce dossier de notes, en apparence disparate, dessine en réalité une trajectoire familiale complète de la petite noblesse bretonne. La maison des sieurs de Goasven est documentée depuis les années 1640 et confirmée dans sa noblesse par les réformations de 1669 ; alliée aux maisons de Créanna, Nevet, Kerguézay et Moëllien, elle fournit à l'Église un recteur, Joseph-Joachim Le Borgne, qui gouverna la paroisse pendant plus de quinze ans jusqu'à sa mort en 1722. La terre de Goasven reste attestée entre des mains Le Borgne au moins jusqu'à cette date, et la dernière héritière connue de la branche, Marie-Anne Le Borgne, épouse encore en 1715 un seigneur de Trémaria.
Une lignée Le Borgne roturière — sans lien de parenté établi avec la précédente (voir § VI) — est par ailleurs attestée à Brélévenez dès avant la Révolution, qu'elle traverse pour refaire, par la terre puis par le notariat, son chemin vers la notabilité locale au XIXe siècle.
Autour de cette double généalogie, c'est toute la vie d'une paroisse indépendante — ses cloches, son clocher foudroyé, son naufrage, son hommage au vieux roi défunt, son église de granite aux origines templières supposées — qui affleure, page après page, dans ces notes de travail restées, jusqu'ici, inédites.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1364 | Mort d'un Le Borgne de Guergozlay aux côtés de Charles de Blois, bataille d'Auray (f. 10) |
| 1667 (11 fév.) | Sépulture de Gilles Le Borgne, seigneur de Goasven, près l'autel Saint-Loup (f. 33) |
| 1667 | Rédaction de l'Armorial breton par Guy Le Borgne, sieur de Treuzcoët (f. 4) |
| 1669 | Arrêts de maintien de noblesse pour les Le Borgne de Lesquiffiou et de Goasven (f. 3) |
| 1676 (2 août) | Naissance de Joseph-Joachim Le Borgne, futur recteur de Brélévenez (f. 27) |
| 1687 (12 & 19 mai) | Bénédiction de deux cloches et d'une croix à Brélévenez (f. 2, 44) |
| 1706 (2-3 mars) | Mort du recteur Guy Le Goffic ; prise de possession par Joseph-Joachim Le Borgne (f. 14-15) |
| 1715 (7 janv.) | Mariage de Marie-Anne Le Borgne, dame de Goasven, et Claude-Hyacinthe de Créanna (f. 18) |
| 1715 (23 nov.) | Service solennel à Brélévenez pour Louis XIV (f. 19) |
| 1719-1720 | Foudre sur le clocher ; réparation par François Le Gwen de Kerampont (f. 23) |
| 1722 (8 août) | Mort du recteur Joseph-Joachim Le Borgne, sieur de Goasven (f. 25) |
| 1724 (21 mai) | Naufrage sur la rivière de Lannion : 26 morts (f. 28) |
| 1767 (30 nov.) | Naissance de Gilles-André Le Borgne à Brélévenez (f. 7) |
| 1777 | Jacques Le Borgne, procureur spécial de la paroisse (f. 44) |
| 1793 (16 fév.) | Mort d'Yves Le Borgne, 90 ans (f. 8) |
| 1797 (25 floréal an V) | Mariage de Gilles-André Le Borgne et Marie-Perrine Le Marchand (f. 6-8) |
| 1809-1810 | Succession de Jacques Le Borgne (f. 24) |
| 1839 | Incendie mentionné à propos de la loi du 21 mars 1817 (f. 17) |
| 1840 (27 avril) | Mariage d'un fils Le Borgne, notaire, avec Agathe de Kerganon de Locmaria (f. 45) |
| 1961 | Rattachement de la commune de Brélévenez à Lannion |
Ces ressources n'ont servi qu'à situer le contexte architectural général de l'édifice (§ IV) ; elles n'étayent aucune des affirmations généalogiques du rapport, qui reposent exclusivement sur le dossier manuscrit.