Cette étude propose une analyse détaillée du propre du diocèse de Saint-Brieuc contenu dans les Missae Propriae ad usum Dioecesis Briocensis, publiées à Tours chez Mame en 1921, revues et approuvées par la Sacrée Congrégation des Rites le 22 juin 1921 sous Benoît XV, et publiées sur ordre de Mgr Julius-Laurentius Morelle, évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier. Ce fascicule est lié au Missale Romanum réformé par Pie X et promulgué par Benoît XV, dont il constitue le supplément diocésain. Il offre ainsi une image précieuse de l'identité liturgique briochine au lendemain de la Première Guerre mondiale : à la fois fidèle à la tradition romaine tridentine réformée et attentive à la mémoire spirituelle bretonne. L'étude s'attache à traduire les principales citations latines et à en dégager les enjeux théologiques, en s'appuyant sur l'analyse des oraisons, des lectures bibliques et des pièces propres. Ce fascicule, loin d'être un simple appendice rituel, révèle comment un diocèse breton a su, au début du XXᵉ siècle, articuler la romanisation post-pie-X, les sensibilités dévotionnelles locales et une ecclésiologie marquée par la Bretagne insulaire des saints fondateurs.
Structure générale du fascicule 3
Le Calendarium perpetuum de 1914 4
Saints bretons et identité diocésaine 5
Spiritualité et accents théologiques 6
La messe de saint Guillaume 14
La translation de saint Gulielmus 21
La translation de saint Yves 22
Les martyrs de la Rochefoucauld 24
La Bienheureuse Vierge Marie Mère de Sainte Espérance 26
Bienheureux Jean-Marie Vianney 27
L'Apparition de saint Michel en Mont-Saint-Michel 29
Analyse transversale des pièces 31
Comparaison avec le propre de 1876 33
Le fascicule s'ouvre sur un double acte d'autorité ecclésiastique. D'abord, un décret de la Sacrée Congrégation des Rites, signé le 22 juin 1921 par le Cardinal A. Vico, préfet, et Alexander Verde, secrétaire, accordant au diocèse de Saint-Brieuc l'insertion dans son Missel de plusieurs Préfaces propres, déjà concédées à d'autres Églises de France, notamment la Préface pour le temps de l'Avent, pour la Très Sainte Eucharistie, pour saint Jean-Baptiste, pour la Solennité de Tous les Saints et pour la Dédicace d'église. Ce décret, daté du 22 juin 1921, est accordé sous Benoît XV sur la demande du Révérendissime Seigneur Julius-Laurentius Morelle, évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier.
Le second acte est la Licentia et Approbatio Ordinarii — « Licence et approbation de l'Ordinaire » — signée par Julius-Laurentius-Benjaminus Morelle, évêque de Saint-Brieuc et de Tréguier, le 10 septembre 1921. Ce document rappelle que le Pape Pie X, par décret de la Sacrée Congrégation des Rites du 20 janvier 1914, avait accordé que le diocèse puisse adopter le Calendrier de l'Église universelle tout en y ajoutant ses propres fêtes diocésaines, et que les Offices propres avaient été imprimés avec la licence accordée à l'imprimeur R. Prud'homme, après vérification de leur conformité au décret romain. Cette double authentification — romaine et épiscopale — souligne le soin avec lequel le diocèse de Saint-Brieuc a adapté ses traditions locales au cadre liturgique rénové par la réforme pie-X.
Le fascicule des Missae Propriae ad usum Dioecesis Briocensis de 1921 se présente comme un supplément au Missale Romanum reformé par Pie X et publié sous Benoît XV (édition de 1920, dont il accompagne la 25ᵉ impression). Il comprend :
Un Kalendarium perpetuum ad usum Dioecesis Briocensis, revu et approuvé par la Sacrée Congrégation des Rites le 20 janvier 1914, qui intègre les fêtes propres dans le cadre renouvelé par la réforme de 1911–19141. Ce calendrier remplace l'ancien qui accompagnait le missel de 1851.
Les Missae Propriae proprement dites, organisées par mois liturgique, allant de décembre à novembre. Les fêtes proprement diocésaines reçoivent soit une messe entière avec propres (Introït, Oratio, Épître ou Leçon, Graduel, Alléluia ou Tractus, Évangile, Offertoire, Secrète, Communion, Postcommunion), soit seulement une Oratio propre encadrée dans une messe du Commun, soit enfin une simple référence à une autre fête.
L'ensemble reflète un effort de rationalisation liturgique : les saints purement locaux ou aux offices trop peu étayés par la tradition reçoivent une simple oraison2 et un renvoi au Commun3, tandis que les saints majeurs (Brieuc, Guillaume, Yves, Anne) bénéficient de formulaires propres complets et soigneusement construits.
Le calendrier perpétuel du diocèse de Saint-Brieuc, approuvé par Rome le 20 janvier 1914, est issu de la grande réforme liturgique amorcée par Pie X avec son motu proprio Abhinc duos annos (1913) et achevée avec la refonte du bréviaire de 1911. Cette réforme avait pour but de redonner aux dimanches et aux féries leur importance face à la multiplication des fêtes de saints4.
Le calendrier briochin de 1914 présente plusieurs traits remarquables. D'abord, la hiérarchie des fêtes : saint Brieuc demeure patron principal du diocèse avec fête de 1ère classe et octave (1er mai) ; saint Guillaume reste co-patron principal avec son propre rang élevé (29 juillet) ; saint Yves est maintenu comme patron secondaire de la Bretagne (19 mai) ; sainte Anne est promue patronne principale de la Province de Bretagne (26 juillet).
Notons également la présence de nouveaux saints canonisés ou béatifiés entre 1876 et 1921, notamment le bienheureux Jean-Marie Vianney (curé d'Ars, béatifié en 1905 par Pie X et non encore canonisé — il ne le sera qu'en 1925 par Pie XI —, mais déjà inscrit au calendrier briochin sous le titre de Beatus), sainte Jeanne d'Arc (patronne secondaire de la France, rangs attribués après sa béatification en 1909), les martyrs de la Rochefoucauld (Jean-Marie du Lau, François-Joseph et Pierre-Louis de la Rochefoucauld, évêques massacrés en 1792 lors des massacres de septembre, dont le culte diocésain est antérieur à leur béatification officielle par Pie XI, qui n'interviendra qu'en 1926 — postérieure au propre de 19215), et la Bienheureuse Marie Vierge sous le titre de Mère de Sainte Espérance (31 mai), fête propre à la Bretagne.
Le calendrier intègre aussi avec soin la réforme des octaves6 : plusieurs octaves de l'ancien propre sont conservées mais plusieurs sont simplifiées, distinguant clairement les octaves communes des octaves simples selon les nouvelles rubriques romaines.
Le propre de 1921 dessine un « panthéon » diocésain sensiblement élargi et remodelé par rapport à 1851–1876. On y retrouve les figures épiscopales fondatrices (Tugdual, Corentin, Brieuc, Guillaume, Samson, Paterne, Magloire, Mélaine, Maclou, Clair) mais dans une économie renouvelée, où quelques figures bretonnes peu connues disparaissent ou sont réduites à une simple commemoraison7, tandis que d'autres font leur entrée dans le propre diocésain.
Parmi les nouveautés notables, saint Gildas (abbé, 29 janvier) reçoit une mention, montrant que sa mémoire demeure présente dans le calendrier diocésain. Saint Guénaël (Guengualoeus, abbé, 3 mars) et saint Convojon (abbé, 5 janvier) illustrent la dimension monastique de la sainteté bretonne, complémentaire du modèle épiscopal dominant dans le propre de 1876. Saint Meven (abbé, 21 juin) et saint Germain d'Auxerre (31 juillet) font leur apparition au calendrier, signe de l'intégration croissante de la Bretagne dans un réseau hagiographique galloromain. La Bienheureuse Françoise-Amboise (4 novembre), duchesse de Bretagne, figure à la fois comme sainte locale et comme représentante de la dignité aristocratique chrétienne.
La cathédrale de Saint-Brieuc, sous le titre de saint Étienne, conserve sa fête de Dédicace le 16 septembre (1ère classe avec octave), et la Translation de saint Brieuc est maintenue au 21 octobre avec un propre de rang duplex majus. La messe de la Translation des reliques de saint Yves demeure au 29 octobre. Ces deux translations animent le propre d'automne et confirment l'importance de la présence physique des reliques dans la spiritualité diocésaine bretonne.
Le propre de 1921 reflète plusieurs évolutions spirituelles et théologiques par rapport à celui de 1876. La réforme liturgique de Pie X avait insisté sur la centralité de l'eucharistie et de la communion fréquente, ainsi que sur la participation active des fidèles à la liturgie, et ces accents se répercutent dans la manière dont les formulaires propres articulent les mystères des saints avec la vie sacramentelle de l'Église.
On note une accentuation du thème de la caritas pastoralis — « charité pastorale » — dans les oraisons des évêques fondateurs, qui insistent sur la dimension sociale du ministère épiscopal dans un contexte où l'Église bretonne doit faire face à la laïcisation croissante de la société française après la loi de séparation de 1905.
Deux thèmes nouveaux émergent par rapport au propre de 1876 : d'une part, la dimension martyre et confessante de la foi, illustrée par la commémoration des martyrs de la Rochefoucauld et par la mémoire de sainte Jeanne d'Arc comme patronne secondaire de la France ; d'autre part, la dimension mariale et espérantielle, illustrée par la fête propre de la Bienheureuse Vierge Marie sous le titre de Mère de Sainte Espérance, qui cristallise une dévotion spécifiquement bretonne.
La présence du bienheureux Jean-Marie Vianney, curé d'Ars et patron des curés de France depuis 1905, s'inscrit dans ce même souci de valoriser le ministère paroissial ; sa notice développe ce point plus en détail.
Saint Tugdual, évêque et confesseur, est fêté le 1er décembre avec le titre de « Ep. et Conf. » — « Évêque et Confesseur » — dans le propre de 1921. Sa messe est celle du Commun des pontifes confesseurs, première place (de Communi Conf. Pont. 1° loco), à l'exception de l'Oratio propre.
L'oraison demande à Dieu de rendre les fidèles, par l'intercession du beatus Tugdualdus Confessor tuus atque Pontifex — « le bienheureux Tugdual, ton confesseur et pontife » —, toto corde subjectos — « soumis de tout leur cœur » — et, spiritu caritatis repletos — « comblés de l'esprit de charité » —, de les purifier des terrestres cupiditates — « convoitises terrestres » — et de les conduire à la gloire de la beatitudo caelestis — « béatitude céleste ». La formule, proche de celle du propre de 1876, résume une théologie du détachement des biens terrestres et de la sujétion aimante à Dieu, considérée comme l'essentiel de l'héritage spirituel de ce saint évêque gallois fondateur. Il est fait mention de la Feria in Adventu — « la fériation dans l'Avent » — dans la commémoraison, signe de l'intégration de Tugdual dans le tissu pénitentiel et attendant de l'Avent.
Le fait que Tugdual reçoive une oraison soigneusement conservée depuis le propre précédent indique la stabilité de son culte et la force de son enracinement dans la conscience diocésaine : il est le premier des évêques fondateurs de la Bretagne chrétienne, et sa fête en décembre inaugure l'année liturgique proprement bretonne au seuil de l'Avent romain.
Saint Corentin, évêque et confesseur, est commémoré le 12 décembre dans le propre de 1921, avec une messe du Commun des pontifes confesseurs (2ème place), et une Oratio propre qui résume la même ecclésiologie de la caritas pastoralis.
La prière invoque Dieu qui populo suo indulgentia consulit et amore dominatur — « pourvoit à son peuple par sa miséricorde et règne par son amour » —, qui établit des pasteurs comme vicarios caritatis — « vicaires de sa charité » —, et qui est supplié, par l'intercession du beatus Corentinus, d'accorder à ceux qui président à l'Église d'abonder toujours en spiritu sapientiae et gratiae — « l'esprit de sagesse et de grâce ». Le terme de vicarius caritatis — « vicaire de la charité » — est l'une des formules théologiques les plus denses du propre briochin, et sa conservation à l'identique depuis le propre de 1876 jusqu'à celui de 1921 atteste son importance pour l'ecclésiologie du diocèse.
L'Évangile noté pour Corentin est Nemo lucernam accendit — « Personne n'allume une lampe pour la mettre sous le boisseau » —, emprunté à la fête de saint Martin (11 novembre). Ce renvoi, inhabituel, dit en creux que la sainteté de Corentin est perçue comme une lumière publique pour l'Église, analogue à celle du grand patron médiéval des Gaules.
Saint Gildas (Gildasius), abbé, est honoré le 29 janvier dans le propre de 1921 avec une messe du Commun des abbés. Sa mention comme Com. S. Gildasii Abb. dans le calendrier perpétuel montre qu'il est intégré au cycle des saints bretons sans toutefois recevoir de formulaire développé.
Gildas le Sage (v. 500–570) est l'auteur du De Excidio et Conquestu Britanniae — « De la ruine et de la conquête de la Bretagne » —, seul document contemporain sur la Bretagne insulaire du VIᵉ siècle. Sa présence dans le propre briochin illustre l'attention du diocèse à ses racines dans la Bretagne galloise et à la dimension prophétique de la sainteté : Gildas n'est pas seulement un fondateur monacal mais un témoin de la vérité, un homme qui ose interpeller les rois de son temps au nom de l'Évangile. Le fait que son propre soit minimal (simple commémoration avec renvoi au Commun des abbés) reflète à la fois la sobriété liturgique de la réforme pie-X et la discrétion de son culte dans un diocèse qui ne conserve pas ses reliques.
Saint Guénaël (Guengualoeus), abbé, est honoré le 3 mars dans le propre de 1921, avec une simple mention de la messe du Commun des abbés (Os justi, de Communi Abbatum). La rubrique précise Nisi occurrat in Quadragesima, tunc fit Commemoratio — « S'il n'y a pas conflit avec le Carême, la fête est célébrée ; sinon, il n'y a que commémoraison » —, reflet des priorités liturgiques post-tridentines réaffirmées par Pie X.
Guénaël (ou Gwenaël) est le disciple et successeur de saint Winwaloe à l'abbaye de Landévennec, le grand monastère breton fondé au Vᵉ siècle sur la presqu'île de Crozon, dans le Finistère. Sa présence dans le propre briochin manifeste la conscience que le diocèse de Saint-Brieuc partage avec les autres diocèses bretons un fonds monastique commun, héritage des moines insulaires qui ont évangélisé l'Armorique. L'absence d'oraison propre pour Guénaël — contrairement à Tugdual ou Corentin — illustre la hiérarchisation interne du propre briochin : les fondateurs diocésains reçoivent une formule propre, les saints monastiques voisins bénéficient d'une mémoire mais sans développement autonome.
La messe de saint Brieuc (Sancti Brioci Episcopi et Confessoris), patron principal du diocèse, est célébrée le 1er mai comme duplex 1 cl. cum Octava communi — « double de première classe avec octave commune » — dans le propre de 1921. C'est la fête la plus solennelle du calendrier briochin, avec un formulaire propre complet et développé, incluant un Introït original tiré d'Ézéchiel 34, une Oratio propre, une Épître tirée de la première lettre aux Corinthiens (1 Cor. 3, 4–11), un Graduel, un Alléluia et un Évangile de Matthieu 10.
L'Introït, tiré d'Ézéchiel 34, ouvre sur la promesse divine d'un bon pasteur : « Suscitabo super oves meas pastorem qui pascat eas, alleluja ; et scient quia ego Dominus, alleluja : cum contrivero catenas jugi eorum, alleluja, alleluja » — « Je susciterai sur mes brebis un pasteur qui les paîtra, alléluia ; et elles sauront que je suis le Seigneur, alléluia : quand j'aurai brisé les chaînes de leur joug, alléluia, alléluia ». Ce texte prophétique christologique, appliqué à Brieuc, fait de l'évêque breton le représentant local du Bon Pasteur, celui qui libère son peuple du joug de l'ignorance et du paganisme. Le psaume d'accompagnement (Ps. 125, 1) ajoute la dimension de la joie et de la consolation après la captivité : « In convertendo Dominus captivitatem Sion : facti sumus sicut consolati » — « Quand le Seigneur a ramené les captifs de Sion, nous étions comme des gens dont les songes se réalisent ».
L'Oratio place la prédication et les miracles de Brieuc comme instruments divins de la lex vitae et disciplinae — « loi de vie et de discipline » — parmi les primitiae gentis nostrae — « premiers fruits de notre nation ». La formule est identique à celle du propre de 1876 et reflète une continuité théologique remarquable : Brieuc y est toujours le christianisateur fondateur, celui qui a fait entrer la Bretagne dans l'ordre de la grâce et de la Loi évangélique.
L'Épître de 1 Corinthiens 3 sur la plantation et l'arrosage de l'Église est à nouveau sélectionnée pour cette messe. Le choix met en avant une théologie de la mission fondatrice : Brieuc est un sapiens architectus fundamentum posui — « sage architecte qui a posé le fondement » — de l'Église bretonne. L'Évangile de Matthieu 10 sur l'envoi en mission des disciples, avec l'injonction « Euntes, praedicate, dicentes : Quia appropinquavit regnum caelorum » — « Allez, prêchez en disant : le royaume des cieux est proche » —, confirme la figure missionnaire de Brieuc.
La Secrète demande que le peuple, instruit des doctrines sacrées (sacris intenta doctrinis), suive quaecumque justa et sancta sunt — « tout ce qui est juste et saint » —, et la Postcommunion implore que ceux que Brieuc a libérés des ténèbres de l'erreur adhèrent plus fermement aux enseignements de la vérité divine. Ces formulaires, repris avec une légère évolution de ton, attestent une continuité doctrinale solide : Brieuc est perçu comme le fondateur qui a arraché la Bretagne à l'obscurité intellectuelle et spirituelle.
Saint Guillaume (Sancti Gulielmi Episcopi et Confessoris), patron co-principal du diocèse (Patroni Co-Principalis Dioec. Briocensis), est fêté le 29 juillet avec une messe propre complète. Son titre de duplex 1 cl. cum Octava communi — « double de première classe avec octave commune » — lui confère le même rang que saint Brieuc, signalant une co-paternité diocésaine qui distingue le calendrier briochin de 1921 de celui de 1876, où Guillaume n'avait pas encore ce rang égal.
L'Introït, tiré du Psaume 77, est repris à l'identique : « Elegit Dominus servum suum pascere hereditatem suam, et pavit eos in innocentia cordis sui » — « Le Seigneur a choisi son serviteur pour paître son héritage, et les a nourris dans l'innocence de son cœur ». Ce texte du Pasteur choisi de Dieu, appliqué à Guillaume, insiste sur la dimension de service et d'innocence du pontife breton.
L'Oratio invoque Dieu qui beatum Gulielmum Pontificem angelica puritate, misericordia in pauperes, et in tuendis Ecclesiae juribus constantia mirabilem effecisti — « a rendu le bienheureux Guillaume admirable par sa pureté angélique, sa miséricorde envers les pauvres et sa constance dans la défense des droits de l'Église ». Cette triple caractérisation est importante : la pureté angélique de Guillaume, sa charité envers les pauvres et sa défense des droits de l'Église forment le triptyque de sa sainteté épiscopale. La demande qui suit — ejus nobis intercessione concede ; ut strenue pro justitia decertantes, ac indigentibus ultro subvenientes, ita carnis vitemus contagia, ut ad Agni nuptias admitti mereamur — « accorde-nous, par son intercession, qu'en combattant vaillamment pour la justice et en venant spontanément au secours des nécessiteux, nous évitions les contagions de la chair, afin de mériter d'être admis aux noces de l'Agneau » — articule les dimensions sociale (justice, secours aux nécessiteux) et ascétique (fuite des contagions charnelles) de la sainteté chrétienne dans une perspective eschatologique.
La lecture biblique de la messe de saint Guillaume, tirée du livre de Job (Job 29, 11–20), est particulièrement développée dans le propre de 1921. Le passage retrace le portrait du juste qui rend justice aux pauvres, aux orphelins et aux veuves, qui brise les machoires de l'inique et arrache la proie de ses dents, qui se couvre de justice comme d'un vêtement. Ce choix scripturaire rapproche Guillaume du type du juste de Job, dont la sainteté est définie par la dimension sociale et judiciaire de sa charité : figure qui annonce, par anticipation, le saint Yves du 19 mai. Le Graduel reprend les textes classiques de l'Ecclésiastique 45 sur le testamentum pacis — « testament de paix » — et le princeps sanctorum — « prince des saints », et l'Évangile de Jean 15 (discours de la persécution du monde) rappelle que la fidélité du pasteur au Christ attire inévitablement la persécution des puissants de ce monde, allusion discrète aux conflits de Guillaume avec les autorités séculières au XIIIᵉ siècle.
Saint Yves (Sancti Yvonis Confessoris), patron secondaire de la Bretagne (Patroni Secundarii Britanniae), est fêté le 19 mai avec une messe propre développée, de rang duplex 2 cl. cum Octava communi. La messe reprend l'Introït du Commun des confesseurs non-pontifes (Justus ut palma florebit, Ps. 91), mais les pièces propres font apparaître une théologie de la charité judiciaire et sociale qui constitue l'apport distinctif du culte briochin à la liturgie universelle.
L'Introït de saint Yves, tiré du Psaume 91, dessine un portrait de la sainteté comme croissance lente et enracinée : « Justus ut palma florebit, sicut cedrus Libani multiplicabitur : plantatus in domo Domini, in atriis domus Dei nostri » — « Le juste fleurira comme un palmier, il grandira comme un cèdre du Liban : planté dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison de notre Dieu ». Le contraste avec l'Introït treguiérois du XVIIIᵉ siècle — qui mettait en scène la fresque judiciaire de Job au tribunal — est notable : la liturgie du XIXᵉ et du XXᵉ siècle uniformise la figure d'Yves sur le type universel du justus, tout en préservant ses traits distinctifs dans les pièces propres.
L'Oratio principale désigne Yves comme insignem ministrum — « ministre éminent » — donné par Dieu ad animarum salutem et pauperum defensionem — « pour le salut des âmes et la défense des pauvres ». La structure binaire de cette oraison, conservée depuis le propre de 1876, est théologiquement décisive : en posant la pauperum defensio — « défense des pauvres » — comme co-finalité explicite du ministère d'Yves, la liturgie briochine singularise ce saint dans l'ensemble du Commun des confesseurs, où la mention des pauvres est fréquente mais rarement si configurante de l'identité du saint.
La Leçon du livre de l'Ecclésiastique (3, 32–34 et 4, 1–11) déploie le programme éthique de la sainteté yvonnienne : « Fili, eleemosynam pauperis ne defraudes… animam esurientem ne despicias… rogationem humiliati ne abjicias… congregationi pauperum affabilem te facito… in judicio esto pupillis misericors ut pater » — « Mon fils, ne frustre pas le pauvre de son aumône… ne méprise pas l'âme affamée… ne rejette pas la supplication de l'humble… rends-toi aimable à l'assemblée des pauvres… dans le jugement sois miséricordieux envers les orphelins comme un père ». Cette Leçon sapientielle, reprise sans changement d'une génération à l'autre, confirme la stabilité du profil spirituel de saint Yves dans la liturgie briochine.
Le Graduel (Ps. 40 sur Beatus qui intelligit super egenum et pauperem — « Heureux qui comprend le pauvre et le nécessiteux ») et l'Alléluia, qui nomme explicitement le saint (« Sancte Yvo, cujus praeconium tot et tantis claret miraculis, tuae piae precis praesidium tuis confer devotis famulis » — « Saint Yves, dont la renommée brille par tant de miracles, accorde la protection de ta pieuse prière à tes dévoués serviteurs »), confortent l'image d'un patron réputé pour ses miracles autant que pour sa charité. La mention nominative d'Yves dans l'Alléluia est liturgiquement remarquable : elle fait de ce chant un acte d'adresse directe au saint, presque une acclamation liturgique.
L'Évangile de Luc 12, 32–34 (ou 36 selon la version retenue8) — « Nolite timere, pusillus grex… vendite quae possidetis, et date eleemosynam… ubi enim thesaurus vester est, ibi et cor vestrum erit » — « Ne craignez pas, petit troupeau… vendez ce que vous possédez et donnez l'aumône… car là où est votre trésor, là aussi sera votre cœur » — est le même Évangile que dans le propre treguiérois du XVIIIᵉ siècle. Sa continuité sur trois siècles de culte yvonnien est frappante : la liturgie bretonne a toujours lu la sainteté d'Yves à la lumière de cet appel évangélique au détachement et à l'aumône, qui dit en quelques mots tout le programme de vie du confesseur breton.
L'Offertoire (Job 29, 14–15) et la Secrète complètent le portrait de la messe en insistant sur le vêtement de justice comme propre du saint, et en demandant que les fidèles, nourris de l'Eucharistie, reçoivent par l'intercession d'Yves la grâce de gloriosam meritis et precibus — « à la fois par ses mérites et par ses prières ». La Postcommunion demande enfin que les sacrements reçus aident les fidèles à être libérés de tous les maux imminents par l'intercession du confesseur.
Sainte Anne, mère de la Vierge Marie (Matris B. Mariae Virg., Patronae Principalis Britanniae), est fêtée le 26 juillet avec une messe propre complète de rang duplex 1 cl. cum Octava communi — « double de première classe avec octave commune » —, titre qui fait d'elle la patronne principale de la Province de Bretagne. C'est, à mes yeux, l'une des additions les plus significatives du propre de 1921 par rapport à celui de 1876 : la promotion de sainte Anne à ce rang majeur reflète la dévotion populaire bretonne à la grande sainte d'Auray et de la région, et pourrait s'inscrire dans un mouvement plus large — attesté par ailleurs dans la piété catholique française du début du XXᵉ siècle — de valorisation de la Bretagne comme « pays de la Vierge et de sainte Anne », sans que le seul missel permette d'établir l'ampleur de ce mouvement.
L'Introït de la messe de sainte Anne (Gaudeamus omnes in Domino, diem festum celebrantes sub honore beatae Annae — « Réjouissons-nous tous dans le Seigneur, célébrant le jour de fête en l'honneur de la bienheureuse Anne ») est le même que pour les fêtes mariales majeures, associant sainte Anne à la joie de la cour céleste et à la louange angélique. Ce choix d'Introït dit en creux que la sainteté d'Anne est contemplée dans sa relation à Marie et au mystère de l'Incarnation : Anne est la mère de celle qui est devenue Mère de Dieu, et sa fête est donc une anticipation de la fête mariale.
L'Oratio demande à Dieu qui beátae Annae grátiam conferre dignátus es, ut Genetrícis Fílii tui unigéniti mater éffici mererétur — « a daigné accorder à la bienheureuse Anne la grâce de mériter de devenir mère de la Mère de ton Fils unique » — de concéder aux fidèles que, célébrant les solennités d'Anne, ils soient aidés par ses intercessions auprès de Dieu. La formulation est théologiquement précise : la sainteté d'Anne est ici définie essentiellement par sa maternité à l'égard de Marie, ce qui inscrit son culte dans une dimension proprement christologique et mariale, évitant toute dérive vers un culte indépendant de la médiation christique.
La Leçon tirée de Genèse 26, 2–5 (la bénédiction d'Abraham à Isaac, et la promesse de la descendance comme les étoiles du ciel) est un choix remarquable : en l'appliquant à sainte Anne, la liturgie invite à lire la maternité d'Anne comme l'accomplissement de la promesse abrahamique — c'est par elle que la descendance bénie du Seigneur est entrée dans le monde sous la forme de Marie et de Jésus. Cette lecture génétique et spirituelle de l'histoire du salut est caractéristique d'une théologie liturgique attentive aux préfigurations de l'Ancien Testament. L'Évangile de Matthieu 1, 1–16 (la généalogie de Jésus-Christ) complète ce dispositif en situant Anne et Marie dans la longue chaîne des générations qui va d'Abraham au Christ, confirmant que la fête de sainte Anne est liturgiquement une fête de la préhistoire de l'Incarnation.
La fête de la Translation des reliques de saint Guillaume, célébrée le 30 juillet (octave du 29), reçoit dans le propre de 1921 un formulaire renvoyant à la messe du 29 juillet avec commémoraison de l'octave de sainte Anne et des saints Abdon et Sennen martyrs. Ce dispositif montre comment le calendrier liturgique articule les grands patrons diocésains et les fêtes universelles dans un équilibre subtil.
La Postcommunio de la messe de la fête principale (29 juillet) implore que divina participatione sacramenti refectum, adjuvet beati Gulielmi Pontificis intercessio ; ut castitatem et justitiam inviolabili fide sectetur, ac beneficentiae studio, misericordiam promereatur aeternam — « réconfortés par la participation divine au sacrement, nous soyons aidés par l'intercession du bienheureux pontife Guillaume, afin que, en pratiquant la chasteté et la justice avec une foi inviolable, et par le zèle pour la bienfaisance, nous méritions la miséricorde éternelle ». La triple articulation de la chasteté, de la justice et de la bienfaisance comme chemin vers la miséricorde éternelle résume la théologie de l'épiscopat selon Guillaume : un ministère pastoral qui est à la fois ascèse personnelle, équité envers tous et charité active envers les plus démunis.
La fête de la Translation des reliques de saint Yves, célébrée le 29 octobre avec le rang duplex — soit duplex majus selon le calendrier — reçoit dans le propre de 1921 un formulaire propre complet, avec un Introït du Psaume 33, une Oratio propre, une Leçon du livre de la Sagesse (Sap. 10, 10–14), et l'Évangile de Luc 12, 32–36.
L'Introït de la Translation — « Oculi Domini super justos, et aures ejus in preces eorum : unde immittet Angelum suum in circuitu invocantium eum et liberavit eos » — « Les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles sur leurs prières ; c'est pourquoi il enverra son Ange autour de ceux qui l'invoquent et il les délivrera » — peint une image de protection divine environnante, presque militante. Dans le contexte post-révolutionnaire et post-séparation (1905), cet Introït dit que le saint intercesseur entoure son peuple d'une protection angélique contre les adversités d'un monde qui méconnaît la foi.
L'Oratio de la Translation invoque Dieu qui a orné Yves d'innombrables miracles (innumeris decorasti miraculis), et implore que, célébrant aujourd'hui sa translation, les fidèles ressentent ses mérites et ses prières comme une protection (patrocinia) auprès de Dieu. La Leçon de la Sagesse (10, 10–14), qui retrace le chemin du juste accompagné par la Sagesse divine au travers des épreuves — « Justum deduxit Dominus per vias rectas, et ostendit illi regnum Dei » — « Le Seigneur a conduit le juste par des chemins droits et lui a montré le royaume de Dieu » — est une relecture théologique de la vie entière d'Yves : homme de Dieu guidé au travers des pièges du monde judiciaire et de la séduction des puissants vers la clarté éternelle.
Par rapport au propre treguiérois du XVIIIᵉ siècle, où la translation était surtout une fête des reliques physiques (ossa pio amore veneramur), le propre de 1921 universalise et spiritualise la translation : c'est moins la vénération locale d'un corps saint que la proclamation universelle d'un patronage actif et miraculeux. L'évolution reflète la piété du XXᵉ siècle, plus attentive à l'intercession céleste du saint qu'à sa présence physique dans la terre bretonne.
La fête commémorant Jean-Marie du Lau, François-Joseph de la Rochefoucauld et Pierre-Louis de la Rochefoucauld, évêques et compagnons martyrs (Pontificum ac Sociorum Martyrum), est célébrée le 2 septembre avec une messe du Commun de plusieurs martyrs (Missa Intret, de Communi plurim. Mart. 1° loco) et une Oratio propre. En 1921, ces prélats et leurs compagnons, massacrés en 1792, ne sont pas encore officiellement béatifiés — cette reconnaissance canonique n'interviendra qu'en 1926 — mais leur culte est déjà attesté localement, comme c'est souvent le cas pour des martyrs dont la mémoire est vivante avant la procédure romaine.
L'Oratio demande à Dieu qui a décoré ces évêques et leurs compagnons de la palme du martyre (martyrii palma decorasti), après qu'ils ont défendu vaillamment la foi catholique et les droits de l'Église, de leur accorder que, fortifiés par l'esprit de force (spiritu fortitudinis roborati), les fidèles restent fidèles au service de Dieu jusqu'à la mort. La formule catholicum fidem et jura Ecclesiae strenue profitentes — « défendant vaillamment la foi catholique et les droits de l'Église » — évoque directement le contexte des massacres de septembre 1792, lorsque ces ecclésiastiques furent tués pour avoir refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé.
L'insertion de ces martyrs dans le propre de 1921 possède une dimension liturgique et mémorielle importante : le diocèse de Saint-Brieuc rattache leur mémoire à la fidélité au Christ jusqu'au martyre, présentant ces victimes de la Révolution non seulement comme des victimes de la violence, mais comme des témoins de la foi en acte. Dans le contexte de la reconstruction catholique après la loi de 1905, leur commémoration rappelle que l'Église de France a déjà traversé une période de persécution.
La commémoraison de saint Étienne roi de Hongrie (Et fit Com. S. Stephani Regis, Conf.) associée à cette fête des martyrs français est théologiquement significative : cette juxtaposition rapproche deux figures de sainteté, celle du souverain chrétien bâtisseur d'Église et celle des pasteurs morts martyrs de leur fidélité.
La fête de la Beatae Mariae Virginis sub titulo Matris Sanctae Spei — « de la Bienheureuse Vierge Marie sous le titre de Mère de Sainte Espérance » — est célébrée le 31 mai avec une messe propre complète, incluant un Introït original tiré du Psaume 44, une Oratio propre, une Leçon de l'Ecclésiastique 24, un Graduel, un Alléluia, et l'Évangile de l'Annonciation (Luc 1, 26–38).
L'Introït (« Vultum tuum deprecabuntur omnes divites plebis : adducentur Regi virgines post eam : proximae ejus adducentur tibi in laetitia et exsultatione » — « Tous les grands du peuple chercheront à voir ton visage : des vierges seront conduites au roi à ta suite, tes compagnes seront amenées à toi dans la joie et l'allégresse ») peint Marie comme une reine dont la beauté attire le cortège des vierges et des nations. Ce texte du Psaume 44, classiquement appliqué à Marie dans la liturgie nuptiale, prend ici une coloration espérantielle : Marie est celle dont le visage attire les hommes vers l'espérance.
L'Oratio demande que les fidèles qui se réjouissent sous le puissant patronage (validissimo patrocinio laetantur) de Marie, Mère de Sainte Espérance, soient délivrés de tous les maux terrestres par sa pieuse intercession et parviennent aux joies éternelles. L'accent mis sur la Spes — « l'Espérance » — comme vertu et comme titre marial peut être replacée dans le contexte religieux et social de l'après-guerre, marqué par les épreuves de la déchristianisation : Marie, Mère de Sainte Espérance, apparaît alors comme une réponse mariale à un monde qui a besoin d'être affermi dans la vertu théologale de l'espérance.
La Leçon de l'Ecclésiastique 24, qui reprend les paroles de la Sagesse divine (Ego mater pulchrae dilectionis, et timoris, et agnitionis, et sanctae spei — « Je suis la mère du bel amour, et de la crainte, et de la connaissance, et de la sainte espérance »), donne à la fête son fondement scripturaire et théologique : Marie est lue, selon une interprétation mariale traditionnelle de la Sagesse personnifiée, comme la figure par excellence de la spes sancta — « sainte espérance ». L'Évangile de l'Annonciation place cette fête dans la perspective de l'Incarnation : c'est en acceptant de devenir Mère du Fils de Dieu que Marie est devenue Mère de Sainte Espérance pour l'humanité entière.
Le bienheureux Jean-Marie Vianney (Beati Joannis Mariae Vianney, Conf. et Parochorum Patroni) est célébré le 9 août avec une messe propre complète, incluant un Introït original tiré de Galates 6, 14, une Oratio propre, une Leçon d'Ézéchiel 33, et l'Évangile de Matthieu 9, 35–38 et 10, 1.
L'Introït de la messe du bienheureux Vianney est d'une originalité frappante dans le propre briochin : « Mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus crucifixus est, et ego mundo » — « Qu'il m'arrive loin de me glorifier, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde m'est crucifié et moi au monde » (Gal. 6, 14). Ce verset paulinien de la theologia crucis est rarement choisi comme Introït dans les propres diocésains ; son application au curé d'Ars peut être lue comme une manière de rattacher la sainteté de Vianney à la participation à la Croix du Christ, à l'ascèse pénitentielle et à la compassion pour les pécheurs.
L'Oratio invoque Dieu omnipotens et misericors — « tout-puissant et miséricordieux » — qui a rendu le bienheureux Jean-Marie admirable par son zèle pastoral, sa prière persévérante et son ardeur pénitentielle (pastorali studio et jugi orationis ac poenitentiae ardore mirabilem effecisti), et demande que les fidèles puissent, par son exemple et son intercession, gagner des âmes au Christ et parvenir avec elles à la gloire éternelle. La formule animas fratrum lucrari Christo — « gagner les âmes des frères au Christ » — est au cœur de la théologie du ministère paroissial selon Vianney, qui a fait du confessionnal le lieu central de sa pastorale.
La Leçon d'Ézéchiel 33 est un texte prophétique sur la responsabilité du guetteur (speculator) chargé par Dieu d'avertir le peuple, sous peine d'être tenu responsable du sang des pécheurs qui ne seraient pas convertis. Ce choix scripturaire audacieux transpose le ministère du curé d'Ars dans la perspective prophétique : Vianney est lu comme un guetteur pastoral, un intercesseur qui prend sur lui la responsabilité de la conversion des âmes. L'Évangile de Matthieu 9–10 sur la compassion du Christ pour les foules comme brebis sans pasteur, et l'envoi des Douze pour la moisson, complète ce portrait en insérant Vianney dans la dynamique missionnaire et apostolique du Christ.
La présence du bienheureux Jean-Marie Vianney dans le propre de Saint-Brieuc de 1921 est doublement significative. D'abord, Vianney n'était pas encore canonisé (il le sera en 1925 par Pie XI), mais il avait été béatifié en 1905 et déclaré patron des curés de France dès 1905 par Pie X (le patronage universel de tous les curés du monde ne viendra qu'en 1929, sous Pie XI) ; le propre briochin adopte donc rapidement ce nouveau patron du clergé paroissial. Ensuite, l'insertion d'une figure aussi contemporaine dans le propre d'un diocèse breton traduit la réceptivité du clergé de Saint-Brieuc aux inflexions de la pastorale catholique française d'après la loi de séparation : dans un monde où les curés sont devenus plus vulnérables et plus isolés, Vianney incarne le pasteur qui tient par la prière et la pénitence, modèle pour un clergé breton lui aussi confronté aux défis de la modernité.
La fête de l'Apparition de saint Michel Archange (In Apparitione Sancti Michaelis Archangeli et Dedicatione Basilicae in Monte Tumba) est célébrée le 16 octobre avec une messe propre complète, incluant un Introït du Psaume 102, une Oratio propre, une Leçon de l'Apocalypse 12, un Graduel de l'Apocalypse 4, un Alléluia du Psaume 137, et l'Évangile de Matthieu 18, 1–10.
Cette fête est spécifique à la région normando-bretonne. La présence de cette fête dans le propre montre que le diocèse de Saint-Brieuc intègre à son calendrier l'un des sanctuaires les plus célèbres de l'Occident médiéval. La basilique du Mont-Saint-Michel, alors en territoire normand mais à la frontière immédiate du monde breton, était et reste un lieu de pèlerinage majeur pour les Bretons. L'insertion de cette fête dans le propre briochin peut être interprétée comme le signe que le Mont-Saint-Michel était perçu, dans la mémoire diocésaine, comme un lieu saint partagé aux confins de la Bretagne et de la Normandie.
L'Oratio invoque Dieu qui nos singulari praerogativa, gloriosa beati Michaelis Archangeli Apparitione recreari dignatus es — « qui a daigné nous réjouir par la glorieuse Apparition du bienheureux Michel Archange comme d'un privilège singulier » — et demande d'être défendus par sa présence terrestre et de jouir éternellement de sa compagnie dans les cieux. La Leçon de l'Apocalypse 12 (la guerre de Michel et ses anges contre le dragon) place cette fête dans une eschatologie de combat cosmique, où le sanctuaire normand-breton du Mont-Saint-Michel est le point d'ancrage terrestre d'une victoire céleste. La fête de la Dédicace de la basilique du Mont-Saint-Michel (et Dedicatione Basilicae) associée à l'Apparition confirme la dimension ecclésiale et sanctuaire de cette mémoire liturgique.
Emploi récurrent du Commun des pontifes
Comme dans le propre de 1876, les messes des évêques bretons (Tugdual, Corentin, Paterne, Samson, Mélaine, Maclou) sont le plus souvent construites sur la trame du Commun des confesseurs pontifes (de Communi Conf. Pont.), soit en première soit en deuxième place, avec une Oratio propre. Ce recours systématique au Commun traduit la sobriété liturgique héritée de la réforme tridentine et confirmée par la réforme pie-X : il n'est pas nécessaire de créer de nouvelles pièces pour chaque saint local, l'essentiel de l'identité spirituelle du saint passant dans la seule Oratio propre.
Nouvelles pièces propres pour les nouveaux saints
Pour les saints plus récents (Vianney, martyrs de la Rochefoucauld, Bienheureuse Vierge Marie Mère de Sainte Espérance), le propre de 1921 propose des Introïts, Leçons et Évangiles soigneusement sélectionnés, qui traduisent les inflexions spirituelles du début du XXᵉ siècle : la theologia crucis pour Vianney, l'ecclésiologie martyre pour les martyrs de la Rochefoucauld, la mariologie espérantielle pour la fête du 31 mai.
La parabole des talents comme leitmotiv episcopal
La parabole des talents (Matthieu 25, 14–23) est encore utilisée dans les messes de saint Brieuc (Translation du 21 octobre) et de saint Guillaume (29 juillet), ce qui en fait un motif récurrent de la représentation du ministère épiscopal dans le propre briochin : l'évêque y est figuré comme un gérant fidèle des dons reçus de Dieu.
Saint Anne et le Mont-Saint-Michel : deux extensions géographiques du propre
L'élévation de sainte Anne au rang de patronne principale de la Province de Bretagne et l'intégration de la fête du Mont-Saint-Michel relèvent, du point de vue des procédés liturgiques, de la même logique : l'une comme l'autre introduit dans le calendrier briochin une pièce propre complète pour une dévotion qui déborde le strict cadre diocésain — régional pour Anne, régional et frontalier pour le Mont-Saint-Michel. Les enjeux théologiques et historiques propres à chacune sont développés dans leurs notices respectives et repris dans la comparaison finale.
La comparaison entre les propres de 1876 (missel de 1851) et de 1921 révèle à la fois une remarquable continuité et des évolutions significatives dans la manière dont le diocèse de Saint-Brieuc a construit son identité liturgique au fil d'un demi-siècle de transformations politiques, spirituelles et ecclésiales.
La continuité est d'abord visible dans la conservation des oraisons majeures : l'Oratio de Tugdual, celle de Corentin, celle de Brieuc, celle de Guillaume (29 juillet) et celle de saint Yves (19 mai) sont reprises à l'identique ou avec de très légères modifications. Cette continuité dit la stabilité d'une mémoire spirituelle diocésaine qui traverse les réformes liturgiques sans se dissoudre dans elles. Les grandes figures restent les mêmes — Brieuc le christianisateur, Guillaume le pontife juste, Yves le défenseur des pauvres — et leur profil théologique ne change pas dans l'essentiel.
Les évolutions sont cependant perceptibles à plusieurs niveaux. D'abord, la simplification des formulaires pour les saints mineurs : plusieurs saints qui avaient une Oratio propre dans le propre de 1876 (Osmane, Maurilius, Jeanne de Valois) se retrouvent soit simplement maintenus dans la commémoration, soit supprimés du propre. La réforme de 1911–1914 avait en effet réduit le nombre des fêtes locales, et le propre de 1921 applique cette réforme avec rigueur.
Ensuite, l'addition de nouveaux saints et de nouvelles dévotions : Vianney, les martyrs de la Rochefoucauld, la Bienheureuse Vierge Marie Mère de Sainte Espérance, sainte Anne comme patronne de Bretagne — autant de figures qui n'existaient pas ou avaient un rang moindre dans le propre de 1876. Ces additions illustrent l'ouverture du diocèse aux nouvelles dévotions locales et aux mémoires de martyrs récemment mises en valeur, ainsi qu'à des dévotions régionales et nationales qui se sont développées au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle.
Enfin, le ton général du propre de 1921 est légèrement différent de celui de 1876. Dans le propre de 1876, l'accent était fortement mis sur la restauration post-révolutionnaire : la liturgie servait à reconstruire une identité catholique blessée par la Révolution française. Dans le propre de 1921, l'accent se déplace vers la consolidation et l'affirmation d'une identité catholique bretonne dans un contexte de laïcisation républicaine et de sortie de la Grande Guerre : les martyrs, les nouveaux modèles pastoraux comme le bienheureux Vianney, la dévotion mariale espérantielle témoignent d'une Église qui a traversé de nouvelles épreuves et qui en sort avec une identité plus affirmée et plus plurielle.
Ces deux propres forment ainsi un diptyque de l'identité liturgique briochine à un siècle de distance : le propre de 1876, construit dans la sobriété ultramontaine du XIXᵉ siècle, et le propre de 1921, construit dans la clarté réformée de la liturgie pie-X, témoignent ensemble de la capacité du diocèse de Saint-Brieuc à articuler mémoire locale et norme romaine, sainteté bretonne et catholicité universelle, à travers les transformations de deux siècles d'histoire ecclésiale.
La réforme de Pie X s'est déployée en plusieurs étapes distinctes qu'il convient de ne pas confondre avec la tradition tridentine du missel romain qu'elles réorganisent : le motu proprio Divino afflatu (1911) refondit le psautier et le calendrier du bréviaire ; le décret Abhinc duos annos (1913) et les années suivantes en précisèrent l'application ; l'édition du Missale Romanum de 1920 en tira les conséquences pour le missel. L'ensemble visait à redonner aux dimanches et aux féries leur place prépondérante dans l'année liturgique, face à la multiplication excessive des fêtes de saints qui avaient tendance à « écraser » les offices du temps ordinaire, avec pour résultat une réduction du nombre de fêtes d'obligation et une simplification des octaves.↩︎
L'Oratio (ou Collecte) est la première grande prière de la messe, prononcée par le prêtre après le Gloria. Elle « collecte » les intentions de l'assemblée pour les présenter à Dieu. Dans les propres diocésains, c'est souvent la seule pièce propre qui singularise un saint local par rapport à la trame du Commun : en quelques lignes denses, elle dessine le profil spirituel du saint et formule la demande de grâce qui lui correspond.↩︎
Une messe « de Communi » utilise les textes standardisés correspondant à la catégorie du saint (Martyr, Évêque, Vierge, Abbé…) plutôt que des textes spécialement composés pour lui. Le Missale Romanum post-tridentin avait organisé ces « Communes » en plusieurs séries permettant de célébrer n'importe quel saint avec un formulaire approprié à son état de vie.↩︎
La réforme du calendrier liturgique entreprise par Pie X répondait à un souci pastoral réel : au début du XXᵉ siècle, le calendrier romain était si chargé de fêtes de saints que les dimanches dits « per annum » (du temps ordinaire) étaient souvent « perdus » derrière des fêtes de troisième et quatrième classe. Pie X voulut que les fidèles puissent vivre pleinement le rythme hebdomadaire de la semaine liturgique, centré sur le dimanche comme « petit Pâques ».↩︎
Le terme latin Beatus (ou Beata au féminin) désigne une personne qui a été béatifiée par l'Église catholique, c'est-à-dire reconnue officiellement comme étant au ciel et pouvant être vénérée. La béatification est l'étape qui précède la canonisation. Jean-Marie du Lau, François-Joseph et Pierre-Louis de la Rochefoucauld ne furent officiellement béatifiés que le 17 octobre 1926 par Pie XI — postérieurement au propre de 1921, qui les commémore donc sans le titre canonique de Beati, sur la base d'un culte diocésain déjà bien attesté.↩︎
Une octave liturgique est la période de huit jours pendant laquelle l'Église prolonge la célébration d'une grande fête. Le huitième jour (l'« octave » proprement dit) est souvent célébré avec une solennité particulière. La réforme pie-X de 1911 avait distingué clairement les octaves « privilégiées » (celles de Noël, Pâques et Pentecôte), les octaves « communes » et les octaves « simples », en supprimant plusieurs octaves mineures qui avaient proliféré dans les propres diocésains.↩︎
La commemoratio (commémoration) est, dans la liturgie tridentine, la mention d'une fête secondaire lors d'une fête principale. Concrètement, après l'Oratio principale de la messe ou des Vêpres, le prêtre récite une deuxième Oratio pour le saint du jour qui cède la place à une fête plus importante. La commémoration maintient la mémoire du saint dans le cycle liturgique sans lui donner la priorité.↩︎
L'Évangile de Luc 12 sur « Ne craignez pas, petit troupeau » est un passage fondamental pour la spiritualité yvonnienne : il résume en quelques versets le programme de vie que saint Yves a incarné, détachement des biens temporels, confiance en la Providence, aumône comme conversion du trésor terrestre en trésor céleste. Sa présence dans les propres yvonniens depuis le XVIIIᵉ siècle jusqu'en 1921 témoigne de la puissance de ce texte évangélique pour lire la sainteté d'Yves de Bretagne à travers les siècles.↩︎