Il est rapporté dans les vies édifiantes des Pères du Désert, qu'un ancien anachorète, après avoir blanchi dans la pénitence et la solitude, eut envie sur ses vieux jours de devenir savant. Pour cet effet, il se transporta dans une célèbre académie, où les arts et les sciences étaient plus en vigueur qu'en aucun lieu du monde. Et là, de maître qu'il était dans la vie spirituelle et dans la véritable science du salut, il se fait écolier pour apprendre la science des hommes.
Il ne fut pas plutôt assis sur les bancs pour écouter, qu'un docteur monta en chaire, la tête chargée de spéculations et de difficultés pour les débiter à ses auditeurs. Il débuta par la question que nous traitons aujourd'hui : Utrum Deus sit ex toto corde diligendus : savoir, si Dieu doit être aimé de tout notre cœur, et de toutes nos forces ? Le saint solitaire, surpris de voir donner comme problème une vérité qu'il tenait pour certaine, se leva brusquement, quitta la place qu'il avait prise, et retourna s'enfoncer dans sa grotte, tout scandalisé de voir qu'on faisait un sujet de controverse d'un principe qu'il mettait au rang de ces éternelles vérités, qui portent avec elles leurs preuves et leur démonstration.
Mais ensuite, donnant une pleine liberté à ses larmes pour déplorer l'aveuglement des hommes et la vaine curiosité : « Ah ! s'écria-t-il, je vois bien que je suis plus savant que je ne le pensais ; il y a trente ans que je tiens pour certain et indubitable ce qui est encore un problème parmi les plus grands docteurs de ce siècle ! »
Plût à Dieu, et je le dis de tout mon cœur, que vous me fissiez aujourd'hui le même affront. Oui, mes frères, plût à Dieu qu'étonnés de ce que je viens aujourd'hui vous entretenir de l'obligation d'aimer Dieu, vous vous écriassiez tous en sortant de ce temple : « Nous n'avons pas besoin de vos instructions pour nous prouver l'obligation où nous sommes d'aimer Dieu. Nous n'avons qu'à ouvrir les yeux, et nous voyons partout des preuves de cette obligation. Le ciel, la terre, les créatures, nous rappellent le souvenir des bienfaits de Dieu dans l'ordre de la nature, dans l'ordre de la grâce et dans l'ordre de la gloire : chacun dans son langage nous invite à l'aimer de tout notre cœur. »
Votre étonnement serait légitime. Enfants d'un Dieu, comblés de ses bienfaits, il serait glorieux pour vous et pour moi de n'avoir nul besoin d'être exhortés à l'amour d'un Dieu. En effet, quel est celui d'entre nous qui pourrait se flatter de n'être pas du nombre de ces cœurs insensibles aux bienfaits de Dieu ? Nous allons donc nous arrêter un instant à réfléchir sur un puissant motif de l'aimer, qui est celui de ses bienfaits. Mais auparavant, adressons-nous à Marie... Ave Maria.
N'est-ce pas pour nous qu'il a créé ce riche, ce vaste univers ; n'est-ce pas pour nous qu'il l'a orné de tant de beautés, et qu'il l'a chargé de tant de fruits et de richesses ? N'est-ce pas le père commun de tous les hommes qui vous nourrit tous les jours avec tant de tendresse et de bonté ; n'est-ce pas lui qui vous soutient, qui vous anime, qui vous protège, qui vous conserve comme la prunelle de son œil ; n'est-ce pas lui qui vous a rendu autant de services, qui vous a prévenu d'autant de désirs et comblés d'autant de faveurs qu'il y a eu de moments dans votre vie ?
N'êtes-vous point, ô cette race choisie, cette nation sainte, ce peuple conquis que le ciel a destiné à publier hautement les grandeurs et les miséricordes de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière ? N'êtes-vous pas du nombre de ces hommes distingués entre mille, et choisis du Seigneur votre Dieu, auxquels il a donné la connaissance de son nom, l'intelligence de sa loi, la lumière de son Évangile, l'espérance de son royaume, et Jésus-Christ son fils adorable, pour guide, modèle et rédempteur ? Quelle grâce plus insigne pouvait-il vous accorder que de vous adopter pour ses amis, ses cohéritiers, ses enfants ? Que de vous avoir nourris mille et mille fois de ses divins sacrements et de sa sainte parole ? Que de vous avoir fait naître avec tant de distinction dans le giron de l'Église, tandis qu'un million d'autres périssent malheureusement ensevelis dans les ténèbres de l'erreur et de l'infidélité ?
Comptez ensuite, si vous le pouvez, tant d'autres grâces que vous avez reçues de ses libérales mains, tant de dangereuses tentations dont il vous a délivrés, tant d'innombrables péchés qu'il vous a pardonnés, tant de marques de bonté qu'il n'a cessé de vous donner dans tout le cours de votre vie et qui ne sont connues que de vous seul. Vous compteriez plutôt tout le sable de la mer, nous dit le prophète, que le nombre des bienfaits que vous avez reçus de votre Dieu. C'est au témoignage de votre cœur que je vous renvoie. Interrogez-le, pour voir si vous n'êtes pas un composé des grâces et des miséricordes de votre Dieu.
Enfin, si tout cela ne suffit pas encore pour vous faire comprendre la bonté toute paternelle de votre Dieu, voyez ce qu'il a fait pour vous dans l'ordre de la gloire. Levez les yeux vers le ciel, contemplez ce vaste empire, portez vos regards jusque dans le sein de Dieu même. Considérez cette immense félicité dont Dieu veut vous combler pendant toute l'éternité ; ces torrents de délices et de douceurs dont il veut vous enivrer avec ses saints ; ces trônes tout éclatant de lumière où il veut que vous régniez avec lui dans les siècles des siècles. Considérez ces palmes, ces couronnes d'immortalité, ce royaume de paix, de joie et de bonheur qu'il vous prépare dans le ciel. Considérez Dieu lui-même qui est la source de toutes les beautés, le centre de tous les plaisirs, l'assemblage de tous les biens et qui s'offre à vous pour être votre héritage et votre récompense éternelle : Ego ero merces tua magna nimis.
À ces puissants motifs s'ajoute encore un autre : le grand commandement, le précepte par excellence que Dieu nous fait de l'aimer. Ce commandement est grand de quelque côté qu'on le considère. Il est grand d'abord par rapport à son ancienneté. Parcourez tous les âges, tous les siècles : la loi de la nature, la loi écrite, la loi de la grâce, partout vous trouverez établie l'indispensable obligation d'aimer Dieu. Dieu lui-même l'a gravée en caractères ineffaçables dans le cœur de tous les hommes ; et ce commandement est aussi ancien que le monde.
Il est grand ensuite par rapport à sa nécessité. Sans l'amour de Dieu, toutes nos bonnes œuvres, même les plus éclatantes, ne méritent aucune récompense pour l'éternité : ni la prédication de l'Évangile quand elle se ferait par la langue des anges ; ni la foi divine, quand elle transporterait les montagnes d'un endroit dans un autre ; ni l'aumône chrétienne quand même on distribuerait tout son bien aux pauvres. Au lieu que nos moindres actions, animées par le motif de la charité, sont d'un mérite inestimable devant Dieu.
Il est grand par rapport à son étendue ; il oblige généralement tous les hommes. Un malade est dispensé de jeûner et de faire de longues prières, mais il ne saurait se dispenser d'aimer son Dieu, même dans ses plus cruelles maladies. Un pauvre est dispensé de faire l'aumône, mais il n'est point dispensé d'aimer son Dieu. N'ayons ni force, ni santé, ni science, ni esprit, ni talents, nous avons un cœur, et ce cœur est indispensablement obligé d'aimer son Dieu.
Ce commandement est grand par rapport à sa dignité. Ce que l'or est parmi les métaux, le feu parmi les éléments, le soleil parmi les astres, les séraphins parmi les anges, la charité l'est parmi toutes les autres vertus. Elle tient le premier rang parmi les dons de Dieu et tout ce qu'il y a de plus sublime dans l'ordre de la grâce. C'est un or qui nous enrichit, un feu qui nous enflamme, un soleil qui nous éclaire.
Ce commandement est grand par rapport à sa durée ; il embrasse tous les temps, et même l'éternité. Dans le ciel, plus de foi, puisque nous y verrons Dieu ; plus d'espérance, puisque nous y posséderons Dieu pour toujours ; plus de pénitence puisqu'il n'y aura plus de pécheurs ; plus de miséricorde puisqu'il n'y aura plus de misérables. Prophéties, grâces, vertus chrétiennes, tout cessera ; la charité seule subsistera et régnera dans les siècles des siècles : Charitas nunquam deficiet.
Ce commandement est grand par rapport à sa facilité. Dans les autres commandements les hommes peuvent apporter des prétextes pour s'en dispenser ; mais ici, point de prétexte, point d'excuse. Il ne faut point pour l'accomplir faire des efforts, parcourir la terre, traverser les mers, s'exposer à des dangers. Il ne s'agit que d'aimer Dieu qui nous a donné un cœur pour l'aimer. Du lieu de son repos éternel, il a jeté un regard sur les enfants des hommes, et il n'a vu dans ce cœur qu'il a créé pour l'aimer que des cœurs froids, rebelles et ingrats.
Cependant, est-il rien de plus agréable, de plus délicieux que d'aimer son Dieu, la beauté suprême, la beauté éternelle, la beauté infinie ? Oh vous, âmes saintes, qui brûlez d'amour pour votre Dieu ! Dites-nous, si vous le pouvez, quelle est la douceur, l'onction, quelles sont les consolations, les joies que vous ressentez dans l'exercice de cet amour. Malheureux enfants des hommes ! Jusqu'à quand serons-nous insensibles à de si puissants motifs d'aimer notre Seigneur et notre Dieu ! Jusqu'à quand n'aimerons-nous que la vanité et le mensonge ? N'entendons-nous pas le ciel, la terre, toutes les créatures de l'univers entier élever leurs voix pour nous crier d'aimer Dieu, et nous reprocher notre endurcissement ?
N'entendons-nous pas Dieu lui-même nous dire dans le livre des Proverbes par la bouche de l'Esprit Saint : « Ô enfants des hommes, vox mea ad filios hominum : c'est à vous que ma voix s'adresse : venez à moi, donnez-moi votre cœur et je ferai votre bonheur. Et pour vous attirer par les liens de l'amitié : c'est par ma grâce que les rois règnent, que les princes commandent, que les monarques portent le sceptre et la couronne. J'aime ceux qui m'aiment ; et quiconque me cherche diligemment me trouvera, et en me trouvant, il trouvera des richesses qui ne périront point, une gloire qui sera sans fin. Ô enfants des hommes ! Écoutez donc votre Dieu : Nunc ergo filii audite me. Bienheureux sont ceux qui marchent dans la voie de mes commandements ! Je serai leur vie, leur salut, leur bonheur, leur consolation, leur récompense magnanime. »
Avons-nous entendu les tendres invitations de notre Dieu ? Avons-nous entendu les belles prérogatives réservées à ceux qui s'attachent à lui ? La consécration de notre cœur, de notre esprit, de nos facultés, de toute notre personne, au cœur de Dieu est écrite dans le ciel. Serions-nous capables par notre ingratitude de la rendre fausse et illusoire ? Serions-nous capables de l'effacer du livre de vie ? Non, mes frères, non, nous y apposerons le sceau de notre amour.
Ah, que n'ai-je le zèle de cette femme d'Alexandrie qui parut un jour dans la place publique de cette grande ville, tenant d'une main un vase rempli d'eau, et de l'autre une torche allumée, disant qu'elle aurait voulu avec cette eau éteindre les feux de l'enfer, et avec ce flambeau embraser tous les cœurs d'amour pour leur Dieu. Beaux sentiments et dignes d'une âme qui connaît les perfections de Dieu, le précepte et les prérogatives de son amour. Sont-ce les nôtres, mes frères ? Je le souhaite, car ils contribueront à notre félicité éternelle.