Sermon sur les Tribulations de la Vie et la Valeur de la Croix

Beati qui lugent...
« Heureux ceux qui pleurent... »

Depuis le péché sont entrés dans le monde les afflictions d'esprit, les chagrins, les souffrances, les maladies ; en un mot, le péché et la douleur est l'origine de tous les maux et de toutes les calamités auxquelles les hommes devaient être condamnés pendant la carrière plus ou moins longue qu'ils fournissent sur cette terre frappée de malédiction et d'anathème dès le commencement. Nos premiers parents n'eurent pas plutôt transgressé l'ordre de Dieu, qu'il leur manifesta d'une manière formelle quels devaient être les funestes effets de leur prévarication. Multiplicabo aerumnas tuas et conceptus tuos, in dolore paries filios, dit-il à la femme ; puis s'adressant à Adam il lui dit : Parce que tu as écouté ta femme et que tu as mangé du fruit défendu, maledicta terra in opere tuo ; spinas et tribulos germinabit tibi ; in sudore vultus tui vesceris pane.

Mes frères, St Paul nous dit que nous avons participé à son péché : in quo omnes peccaverunt ; nous sommes soumis dès le moment de notre conception, dès le moment de notre naissance : in iniquitatibus conceptus sum et in... Nous devons donc en subir les fâcheuses conséquences. Triste nécessité pour notre nature qui ne cherche que la triple concupiscence dont nous parle St Jean. Mais qu'il est heureux celui qui l'a soumise à l'empire de la raison ; celui qui cherche Dieu en toutes choses et qui met en lui toute sa confiance. C'est lui qui d'une main libérale, verse sur les peines du juste le baume de la consolation ; c'est lui qui, au milieu des souffrances, fait naître un jour de paix. Quand il nous condamne à des larmes, sa miséricorde voyait dans la nuit des temps celui qui devait écraser la tête du serpent ; elle voyait cet astre brillant qui devait sortir de Jacob, le Verbe incarné : Verbum Caro factum est. Le pontife saint, sans tache, qui devait compatir à nos infirmités et les élever avec son humanité sainte au plus haut des Cieux à la droite de son Père qui lui a donné de toute éternité la toute-puissance.

Elle voyait celui qui devait contenir le monde. De folie, de se trouver dans ses honneurs, ses plaisirs, ses richesses, les robes qui n'étaient même pas dignes de... de celui qui devait béatifier à travers les persécutions : Beati qui lugent et beati qui persecutionem patiuntur et celui qui devait dire à ses disciples si quelqu'un veut venir après moi, tollat crucem suam et sequatur me ; pourquoi mes frères ? Parce qu'il était choisi cette tout de suite pour entrer dans sa gloire : oportuit Jésus-Christ pati et ita intrare in gloriam suam. Par conséquent si nous voulons monter avec lui dans cette céleste patrie, il faudra marcher sur ses traces, il faudra suivre cette route qui ne se trouvera point de l'aveuglement.

La Croix est donc le chemin qui conduit au ciel ; la Croix sera donc le bonheur de ceux qui la porteront avec courage et patience. Cependant, malgré la vertu toute céleste de cette Croix, il est des hommes qui font tous leurs efforts pour s'y soustraire. Des chrétiens qui confessent un Dieu crucifié, des chrétiens qui professent une religion basée sur la Croix refusent d'en offrir que des parents, des enfants n'aient de l'horreur pour ce qui peut offenser la nature, rien d'étonnant. Mais des chrétiens... Pour nous, mes frères, reconnaissant la nécessité indispensable des misères de la vie, ne soyons pas chrétiens de nom seulement, soyons-le de cœur et d'affection. Portons notre Croix avec des sentiments de foi, reconnaissons toute la grâce et le prix des souffrances et par là nous apprendrons à les aimer.

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La Condition Humaine et le Témoignage des Écritures

Appuyés sur l'expérience constante de 58 siècles qui nous ont précédés nous avons une certitude exclusive de tout doute que souffrir et mourir est la vie de l'homme sur la terre. Depuis Adam jusqu'à Noé, depuis Noé jusqu'à Moïse, et puis Moïse jusqu'aux... il est impossible de trouver un seul homme dont la vie n'ait été un compte de souffrances et qui ne l'ait point terminée dans les douleurs de la providence a dispensé autant de sagesse les biens et les maux que chacun dans son état trouvera sa Croix et d'amertume. Il n'est pas de parfait bonheur sur la terre, car ce n'est pas ici le temps des consolations, mais des ruines, de l'agitation, des inquiétudes ; l'obscurité, les humiliations et les mépris ; le monde, ses loisirs et ses caprices ; la retraite, ses tristesses et ses ennuis ; la piété même, ses répugnances et ses dégoûts, enfin par une destinée inévitable aux enfants d'un père coupable, chacun trouve ses propres vers de terre de douleur et de peine : spinas et tribulos germinabit tibi.

Dieu pour nous convaincre de plus en plus de cette nécessité, a voulu qu'elle fût consignée dans plusieurs endroits de la Ste Écriture. L'homme, de la vie de l'homme, dit le saint homme Job, est courte et remplie d'amertumes et de misères : homo brevi vivens tempore repletur multis miseriis. Pareille sentence contre notre premier père n'a pas été un seul instant sans obtenir sa sanction, et dans le récit de la postérité et ce ne sont pas souvent les plus grands pécheurs qu'il choisit pour victimes. Mais ces hommes selon le cœur de Dieu, ses soutiens, ces colonnes d'un édifice dont les bases sont creusées au-delà du siècle le plus reculé, ces vases d'élection appelés dès le sein de leurs mères à porter les stigmates de son Verbe. Pour nous en convaincre il suffit d'étudier la Bible, cette vérité est touchée à toutes les pages. Écoutons les prophètes qu'il animait de son souffle divin et qu'il soutenait de sa puissance pour tâcher de gagner par leur ministère un peuple purifié.

J'ai été jusqu'à l'abîme dans la vase sans pouvoir trouver de fond ; les méchants m'ont fait ressentir les effets de leur fureur ; ils ont continuellement des plaies et ils ont imprimé les marques de leur cruauté. Voyez mes pieds et mes mains, ils ont été percés pour tant d'enfoncer vos mains dans mes plaies, voyez les traces des clous, sondez l'ouverture de mon côté ; l'eau et le sang en dévalent encore. Et quand la sainteté par essence éprouve des maux si extraordinaires, oserions-nous, malheureux pécheurs, espérer d'en être exempts ? Il n'en a pas exempté ses prophètes, ces hommes qu'il avait chargés de préparer les cœurs à le recevoir et à le méconnaître. « Je suis des pasteurs de tribulations et d'afflictions : tribulationem et dolorem inveni ; j'ai été environné de douleurs et d'angoisses : circumdederunt me dolores mortis » ; les tribulations des justes sont grandes. D'ailleurs malheur à moi parce que je suis semblable à celui qui ramasse des raisins pendant l'automne, et qui n'en trouve point de bons à manger. Il n'y a plus de juste sur la terre ni de cœur droit parmi les hommes : omnis sanctus de terra et rectus in hominibus non est ; omnium in languem invidentur ; vir fratrem suum ad mortem venatur. Voilà donc mon Dieu, le sort amer qui doit un jour abreuver notre cœur comme celui de votre prophète, mais c'est de vous que j'attends mes secours : auxilium meum a Domino.

« J'ai pleuré », dit un autre, « mes yeux ont été baignés de larmes ; j'ai été tout le jour l'objet du mépris et de la fable de mon peuple, mon cœur s'est rempli d'amertume et j'ai été enivré d'absinthe ». Voilà sans doute une des paroles les plus de lamentations, elles ont été écrites par le prophète Jérémie qui dans un autre endroit s'adresse au Seigneur de plaintes plus vives et plus touchantes. Il accuse le Seigneur de l'avoir séduit : seduxisti me Domine, et seductus sum. De l'avoir engagé dans le ministère de la prophétie par l'assurance d'une protection constante et par la promesse de le rendre comme un mur d'airain et comme une colonne de fer contre ses ennemis : ego quippe dedi te in murum areum super omnem terram. Cependant malgré ces promesses il se voit en butte au mépris et aux railleries de tout un peuple. Les princes, les prêtres, les faux prophètes ne cherchent que sa perte. Et ce qui afflige le plus son cœur, c'est que la parole de Dieu est devenue pour lui un sujet d'opprobre : factus est mihi sermo Domini in opprobrium tota die. On lui reproche à tout moment la vanité de ses sermons, la fausseté de ses prophéties et la douleur n'est pas tant d'être traité de visionnaire et de faux prophète que de voir les paroles du Seigneur méprisées et foulées aux pieds. Aussi dans le transport de son affliction il s'écrie : maudit soit le jour où je suis né, maudit soit l'homme qui a annoncé à mon père que j'étais né, qu'en suis-je moi dans le sein de ma mère ? Prophète infortuné, dans l'excès de ton zèle tu oubliais que le Seigneur soutient ceux qui sont dans la peine, et qu'il console ceux qui mettent en lui leur confiance, et que les tribulations sont l'apanage du juste sur la terre.

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La Consolation Divine et la Purification par l'Épreuve

En effet, jetons un coup d'œil sur tout l'univers et à la vue du spectacle qu'il offre à nos regards, un moment de réflexion nous forcera de nous écrier avec le même prophète : Vae Sion. Sion est en pleurs, Sion est en deuil, l'univers est dans la désolation. Vae Sion lugent ; et trans plorant in nocte. Ici c'est un enfant dont la voix excite la commisération, et qui arrose de ses larmes la main de son bienfaiteur. Ailleurs c'est un mourant qui, aux prises avec la mort, sollicite notre secours ; plus loin c'est une famille inconsolable qui vient s'adresser aux ministres du Dieu de toute consolation ; ici c'est un père au désespoir qui pleure un fils tendrement aimé, son unique espérance, celui qui devait être le bâton de sa vieillesse, et qui est destiné à lui fermer les yeux. Vae Sion lugent.

Le bonheur de l'homme ne consiste donc pas à être exempt de souffrances mais à les servir dans les vues de Dieu et de la religion. Au milieu du cri de douleur que fait entendre le monde, touchant à l'aurore qui est si beau, quel est touchant de voir cette tendre mère venue au secours de ses enfants, d'une main lever le voile qui lui couvre les yeux de l'autre pour montrer les biens de Dieu qui leur sont réservés, s'ils veulent sanctifier leurs souffrances, et leur dire que la Croix est le chemin du ciel : Beati qui lugent. Qu'il est consolant dans ses peines de pouvoir se dire : Dieu me voit, il compte mes soupirs, il pèse mes afflictions, il regarde toutes mes larmes, elles servent à ma sanctification éternelle. Depuis le moment où il a appesanti sa main sur moi, je suis devenu un spectacle plus digne de ses soins et de ses regards. Si je jouissais encore d'une situation heureuse et tranquille, il n'aurait point les yeux sur moi, ma foi serait assoupie et endormie dans le sein des plaisirs fut-elle du riche.

Cependant sans cette foi, il est impossible de plaire à son Dieu : sine fide impossibile est placere Deo ; et le Concile de Trente a rendu la même idée en d'autres termes lorsqu'il a dit : sine fide nullus umquam contigit justificatio. C'est donc un don aussi nécessaire à l'homme, que sans lui il ne peut avoir aucune espérance de salut ; mais nous dit-il il faut encore y joindre les autres : fides sine operibus mortua est. Or les souffrances réveillent notre foi et la rendent féconde en bonnes œuvres. En effet, ce n'est pas au milieu des délices qu'on trouve cette piété céleste. David, ce roi selon le cœur de Dieu, a le malheur de l'oublier dans le sein de l'abondance et de la prospérité. L'homicide et l'adultère, voilà les fruits de cette prospérité apparente. Il fait couler le sang d'un de ses plus fidèles serviteurs dont il avait souillé la couche nuptiale ; et ce n'eût point été là le terme de ses désordres si la main ne se fût appesantie sur lui. Alors sortant comme d'un sommeil presque léthargique, sa foi se réveille, il rassemble les débris que le vent des grandeurs humaines avait dispersés çà et là. Son péché est toujours présent à ses yeux : Peccatum meum contra me est semper ; Panem meum cum fletu mandabam ; il fait pénitence sous le cilice et la cendre, il se retire au fond de son palais, et le cœur gros de douleur, brisé de repentir, il pleure et fait entendre les rugissements d'un lion : rugiebam quasi a catubus leonis. Pourquoi ce saint roi était-il si redoutable à son Dieu ? Parce que Dieu l'avait laissé sans souffrir et alors abandonné à lui-même, il était parmi les barbares.

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L'Exemple des Apôtres et la Joie dans l'Adversité

Ne soyons donc pas surpris, mes très chers frères, d'entendre l'apôtre St Paul nous dire que Dieu châtie l'enfant qu'il aime : quem diligit Dominus castigat. Dès le moment que Dieu jette des yeux de miséricorde sur une personne pour en faire son enfant par la communication de sa grâce dès ce moment, il l'éprouve par l'affection et la douleur : castigat ; il ne l'adopte et ne la reconnaît pour héritière de sa gloire qu'après l'avoir purifiée par le feu des tribulations. Ce sera dans cette adversité, dans les circonstances fâcheuses, dans ces calomnies, dans ces médisances qu'on sème contre vous, que Dieu prouvera si vous l'aimez véritablement. Car Dieu afflige ceux qu'il aime : quem diligit Dominus castigat. Il n'en a pas exempté ses prophètes, ni ses apôtres, ni ses confesseurs, ni pas même son propre Fils qui a été broyé pour nos péchés : atritus est propter scelera nostra. Dieu le veut ainsi pour nous purifier de nos péchés passés : percutiam, et ego sanabo. Nous abusons de notre santé, de nos biens, de notre prospérité temporelle pour satisfaire nos inclinations perverses et enfreindre les lois sacrées de l'Évangile. Dieu comme un bon père, nous envoie un malheur, nous ôte nos biens afin que cette privation nous fasse rentrer en nous-mêmes et expier les désordres de notre vie passée : percutiam et ego sanabo. C'est là un effet de sa miséricorde infinie : Dieu nous traite comme les enfants les plus chers : Tamquam filiis vobis se offert Deus.

Que penser après cela de ces personnes qui ne veulent rien souffrir, ou qui perdent le mérite de leurs souffrances ? On serait porté à dire qu'elles ne voudraient point avoir un jour part à la gloire promise aux enfants de Dieu, puisqu'elles refusent d'avoir part à ses larmes. De même : socii passionum sic et congregationis. Tirons la leçon de la Croix, la foi nous y sera si précieuse ; voilà de le partage non seulement aux disciples, tous une fois donc, que l'occasion se présentera pour souffrir quelque chose. Pour la gloire de Dieu et le salut de notre âme, recueillons les débris de notre vie, relisons nos espérances, enflammons nos cœurs de l'amour des choses célestes et disons avec le grand Apôtre : non sunt condignae passiones hujus... tout cela n'est rien à comparer au bonheur du ciel. Considérons la peine, mais n'oublions point aussi quel repos et quel bonheur Dieu nous promet. Tout ce que nous pouvons souffrir ici-bas n'est rien en comparaison de ces biens que nous attendons : aeternum gloriae pondus operatur in nobis.

Le pécheur, je le sais, se plaint et murmure quand il lui arrive quelque chose de fâcheux, et cela parce qu'il ignore le mérite des souffrances. Voyons Antiochus ; il tombe dans un chagrin mortel, parce que ses événements ne répondent point à ses désirs : quia non fecit secundum si sicut cogitabat. Il n'en sera pas de même de nous : nous serons contents lorsque Dieu nous affligera ; nous nous réjouirons comme les apôtres d'être trouvés dignes de souffrir quelque chose pour le nom de Jésus-Christ. Nous nous réjouirons dans nos souffrances : gloriamur in tribulationibus. Nous trouverons notre force et notre salut dans les croix et dans nos infirmités : cum infirmor tunc potens sum.

Nous nous ferons gloire de marcher sur les traces du grand apôtre dont le titre et la dignité étaient d'être le prisonnier de Jésus-Christ : vinctus J. C. Il était mais plus content dans sa prison, dans ses chaînes et dans ses persécutions, que ses persécuteurs ne l'étaient dans leur liberté et dans leurs plaisirs. Un Sauveur même content de son âme, car les souffrances l'abreuvant de joie et de consolation : superabundo gaudio in omni tribulatione nostra. C'est ainsi que tous les saints ont agi. Heureux enchaînés pour la gloire de Jésus-Christ, beatos manibus. Si j'étais libre dans ce temps, j'aurais voulu embrasser ces mains respectables qui ont été enchaînées pour la gloire de mon Dieu : quia digni habiti sunt pro Domino pati.