S’il y a quelque connaissance nécessaire à l’homme, c’est surtout celle de Dieu. Destiné à l’aimer en ce monde et à le posséder à jamais dans l’autre, quelle connaissance pour lui plus indispensable que celle des grandeurs de Dieu, de qui il a tout reçu et de qui seul il doit tout attendre.
Cependant rien de plus rare que la véritable science de Dieu : et voilà la cause la plus générale de la transgression de ce précepte : Diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo. L’homme voudrait porter ses connaissances jusque aux cieux pour en prendre les dimensions ; jusque dans le fond des mers pour en sonder les abîmes ; jusque dans le sein de la terre pour en fouiller les entrailles ; il voudrait tout pénétrer, tout connaître, le secret des arts, les ouvrages de la nature, et cela sans s’élever à l’adoration et à l’amour de l’auteur qui les a produits.
Ainsi vivent la plupart des hommes. Les uns absorbés dans un cercle tumultueux d’embarras, de soins et d’affaires toutes profanes, vivent dans une agitation continuelle et ne sont ni à Dieu, ni à eux-mêmes ; les autres plongés dans le sein d’une indifférence, d’une indolence léthargique et funeste, ne pensent pas plus à Dieu que si l’on n’en avait rien à craindre, ni à espérer. Peut-être même ne craignent-ils rien tant que de penser à Dieu, sans quoi il ne serait qu’un redoutable vengeur.
Le plus grand nombre, entraînés par leurs passions, n’ont de pensées et de sentiments que pour elles : et d’ainsi que les hommes uniquement occupés de leurs intérêts ou de leurs satisfactions vivent dans un tel oubli de Dieu, une telle ignorance de ses perfections et de ses bienfaits qu’on pourrait écrire sur leur front cette inscription : Ignoto Deo, au dieu inconnu.
Cependant rien de plus propre que la connaissance de Dieu pour nous faire chanter ses grandeurs et ses bienfaits : misericordias Domini in aeternum cantabo ; rien de plus propre à forcer toutes les puissances de notre âme à bénir à jamais son saint nom : benedic anima mea Domino, et omnia quae intra me sunt nomini sancto ejus ; à nous rappeler le souvenir des grâces dont il n’a cessé de nous combler : noli oblivisci omnes retributiones ejus. C’est lui qui tous les jours nous accorde de nouvelles faveurs, qui remet toutes nos iniquités : qui propitiatur omnibus iniquitatibus tuis ; qui guérit toutes nos plaies, et qui nous retient sur les bords de l’abîme où nous sommes en danger de tomber : qui sanat omnes infirmitates tuas ; c’est lui qui nous sert d’un rempart assuré contre les attaques de nos ennemis : coronat te in misericordia.
Ne sont-ce point là, mes frères, des titres à notre amour ? Et ne trouvons-nous point étonnant que Dieu ait été obligé de nous faire un commandement de l’aimer, lui qui a tant de droit à notre amour, soit que nous le considérions en lui-même, soit dans ses bienfaits. Mon Dieu, je voudrais vous faire aimer de tous les cœurs capables de sentiments. Osons donc espérer que vous nous accorderez les lumières nécessaires pour voir dans vos perfections et vos bienfaits, le droit que vous avez à notre amour.
Le monde n’était pas, et les siècles n’avaient point commencé leur cours, et Dieu existait : ante saecula creata sum. Il dit à Moïse d’annoncer qu’il est celui qui est : ego sum qui sum. Paroles pleines de vérité, mais quelle sublimité, quelle profondeur, quelle majesté ! Elles sont la marque de ses grandeurs et de ses perfections. Avant que la terre et l’univers fussent tirés du néant, Dieu existait avant tous les siècles et il existera au-delà des siècles : Priusquam formaretur terra et orbis, a saeculo et usque in saeculum tu es Deus.
Les cieux et la terre passeront : ipsi peribunt ; Dieu sera toujours le même, immuable dans son essence, interminable dans sa durée : anni tui non deficient. Les collines du monde se sont courbées sous les vestiges de son éternité ; c’est-à-dire, mes frères, que par la durée immense des siècles et la révolution des temps, l’éternité de Dieu a écrasé les collines et les a obligées de s’affaisser sous son poids : incurvatae sunt. Que les créatures essuient des révolutions et des changements, que le soleil parcoure mille fois sa carrière, que les empires et les monarchies se répètent d’âge en âge, de génération en génération, tout passera, tout finira ; Dieu, l’être éternel, jouira à jamais de sa consistance ; le beau jour de son éternité est sans nuage comme il est sans fin. Dans l’éternité de Dieu, dit Saint Augustin, il n’y a point de passé, il n’y a point d’avenir ; il n’y a point d’hier et point de lendemain. Le passé est présent à ses yeux, l’avenir comme s’il était déjà venu, et sa majesté remplit tout.
Toute la grandeur terrienne ne saurait le contenir : Cœli calumni te non capiunt. Dans son immensité, il est partout, il remplit tout, il pénètre tout ; c’est ce qui fait dire au prophète : grand Dieu, où irai-je pour éviter votre présence, et me dérober par la fuite à l’étendue de vos regards ? quo ibo a spiritu tuo et quo a facie tua fugiam : si je m’élève en esprit jusque aux cieux, vous y avez élevé le trône de votre gloire : si ascendero in caelum tu illic es ; si je descends dans les enfers et dans les profondeurs de ses abîmes, je vous y trouve, vous y êtes présent en qualité de Dieu de vengeance : si descendero in infernum ades. Si je prends mes ailes et tâche de me perdre en fuyant jusqu’aux extrémités de la terre et des mers, votre main souveraine m’y poursuit et m’y tient captif sous son empire : si sumpsero pennas meas diliculo, et habitavero in extremis maris, etenim illuc manus tua deducet me. Nous vivons, nous agissons dans Dieu : in ipso enim vivemus movemur et sumus.
En vain donc, pécheurs, dérobez-vous vos crimes aux yeux des hommes ; Dieu les voit, Dieu vous jugera, Dieu vous condamnera : habes Judicem. Craignez que sa main toute puissante ne vous frappe au moment même où vous oserez l’offenser. Pour vous, âmes justes, qui désirez aimer le Seigneur, la foi de son immensité est pour vous un grand motif de la pratique de la vertu. Vous paraît-il pénible, si vous avez des épreuves à essuyer, des combats à livrer, des sacrifices à faire ? Ranimez votre courage : Dieu partage vos peines, Dieu vous voit, Dieu est avec vous : cum ipso sum in tribulatione. Encore quelques jours d’épreuves, encore quelques moments de combats et la couronne de gloire vous sera assurée : eripiam eum et glorificabo eum.
À cette immensité de Dieu, ajoutons sa sainteté : il est saint dans son nom : nomen sanctum ejus ; saint dans tous ses ouvrages : sanctus in omnibus operibus suis. Sa sainteté est sans nuage, sans altération, sans ombre de vicissitude et de changement : elle est si parfaite qu’elle aperçoit des taches dans les plus purs esprits. C’est cette sainteté inviolable de Dieu qui semblait avoir méconnu Jésus-Christ, le saint des saints : Sanctus Sanctorum ; c’est elle qui a présidé à toute la sanglante catastrophe de la passion ; c’est elle qui l’a vu attaché à la croix à cause de l’apparence du péché qui le couvrait. C’est cette sainteté si pure, si ennemie de tout péché, qui doit un jour nous faire entendre un jugement terrible sur nous, et qui doit sonder le fond de nos cœurs. Pensée qui embrasait d’amour le cœur du prophète, lorsque dans la profondeur de ses réflexions il pensait qu’il devait bientôt paraître devant cette sainteté inviolable de Dieu : mane astabo tibi. Sainteté de mon Dieu, s’écrie-t-il bientôt, peut-être demain paraîtrai-je devant vous : mane astabo tibi et videbo. Mais que verra-t-il dans Dieu ? Ne verra-t-il l’éclat de sa gloire, l’appareil de sa majesté, sa bonté, son amour pour les hommes ? Il verra un Dieu saint, ennemi du vice, ami de la vérité : videbo quoniam Deus non volens iniquitatem tu es. Il verra la sainteté de Dieu qui jugera les justices même : ego justitias judicabo.
La justice de Dieu éclate dès cette vie contre les pécheurs quand ils ont porté à son comble le nombre de leurs iniquités. Le premier acte de sa justice a commencé avec le commencement du monde. Des millions d’anges se révoltèrent contre Dieu et à l’instant, ils sont punis de leur révolte. Le premier homme tombe dans le péché, et il est déchu non seulement de la grâce de son Dieu, de son droit à l’immortalité glorieuse, non seulement exposé à toutes les misères, à toutes les calamités de cette vie, mais encore assujetti aux horreurs de la mort et de toutes ses suites. Sodome et Gomorrhe se livrent à l’iniquité ; une pluie de soufre et de bitume réduit en cendres ces villes coupables. Appelons encore enfin Pharaon en témoignage de la justice céleste, les fléaux que Dieu exerça sur la personne de ce Prince rebelle, et sur tout son peuple : ces plaies redoutables dont il frappe toute l’Égypte, ces affreuses ténèbres qui la couvrent, ces fleuves changés en sang : tous ces fléaux réitérés sont autant de voix éloquentes qui annonceront à tous les siècles les effets de la justice de Dieu. Ajoutons à cela la soustraction des grâces : combien de Pharaons obstinés, combien d’Antiochus endurcis, combien d’impies boivent encore l’amertume et le fiel dans la coupe de cette justice divine, méprisant la patience et la longanimité d’un Dieu : Bonitatis ejus, et patientiae et longanimitatis contemnis ?
Sera-t-il dit que nous aurons méconnu la puissance de Dieu ? C’est lui qui d’une parole a créé toutes choses : Dixit et facta sunt. Les anges ne le voient qu’en tremblant : tumentes adorant Angeli. Dans l’écriture sainte nous voyons à son aspect les cieux s’ébranler, la terre agitée jusque dans ses fondements, toute la nature dans l’étonnement et dans le silence. J’ai entendu, dit Saint Jean dans l’Apocalypse, j’ai entendu toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre et dans le sein des mers s’écrier d’un concert : honneur et gloire, bénédiction et louanges à Dieu qui règne sur le trône de sa souveraine puissance : benedictio et honor, et gloria et potestas.
J’ai vu, dit le prophète royal, j’ai vu l’impie dans la grandeur de sa puissance et l’enflure de son orgueil, élever sa tête jusque aux nues, comme les cèdres du Liban : vidi impium super exaltatum et elevatum sicut cedros Libani. Je n’ai fait que passer et déjà il n’était plus, la main toute puissante de Dieu l’avait frappé : le grand, la grandeur, le puissant, la puissance, tout avait disparu : transivi et ecce non erat. Et nous oserions encore après cela blasphémer tant de perfections : oserions-nous ne pas aimer tant de puissance, alors que celui qui, d’un souffle de cette même puissance, fait trembler la terre, renverse les trônes, détruit les royaumes ?
Ah ! que n’ai-je le zèle de cette femme d’Alexandrie qui parut un jour dans les places publiques de cette grande ville, tenant d’une main un vase rempli d’eau et de l’autre une torche allumée, disant qu’elle aurait voulu avec cette eau éteindre les flammes de l’Enfer, et avec ce flambeau embraser tous les cœurs d’amour pour Dieu. Beaux sentiments, et bien dignes d’une âme qui connaît les perfections de Dieu, et combien il mérite par lui-même les affections de notre cœur !
Mais si les motifs de sa grandeur ne nous touchent pas, considérons ses bienfaits sur nous. Il faut que Dieu se plaigne de notre amour puisqu’il se plaint si souvent par ses prophètes de notre indifférence et de notre éloignement pour lui. N’est-ce pas lui qui nous parle en son nom : Audite caeli et auribus percipe terra ? Cieux écoutez, terre soyez attentive, le Seigneur a parlé : Quoniam Dominus locutus est. J’ai nourri des enfants, je les ai élevés dans la grandeur et l’opulence : et ces enfants m’ont méprisé et abandonné : ipsi autem spreverunt me. L’animal brute de raison connaît celui dont il dépend : cognovit bos possessorem suum ; mais mon peuple, mais Israël ne m’a point connu : Israël autem me non cognovit.
L’oubli de Dieu était si général qu’on ne savait sur qui il devait frapper : super quos percutiam, parce que presque tous les cœurs étaient dans la langueur et dans la négligence de leurs devoirs : Et omne cor moerens. Ici c’est le prophète Jérémie : voyez, dit-il, combien il est amer et douloureux d’abandonner son Dieu : scito et vide etc. La jeune fille n’oublie point les ornements qui peuvent contribuer à sa beauté, mais mon peuple m’a oublié pendant de longues années : Populus vero meus oblitus est mei diebus innumeris.
Et cependant, que de bienfaits ne nous accorde-t-il pas, soit dans l’ordre de la nature, soit dans l’ordre de la grâce, soit dans l’ordre de la gloire. Avant que nous fussions, il a pensé à nous : de toute éternité il nous a élus, afin d’être saints et sans tache non seulement devant les hommes qui ne voient que l’extérieur, mais aussi devant Dieu qui pénètre et l’esprit et le cœur : elegit nos ante mundi constitutionem ut essemus sancti et immaculati in conspectu ejus in charitate. Il nous a prédestinés pour être ses enfants adoptifs : praedestinavit nos in adoptionem filiorum. Et après notre naissance, quelle prévoyance encore pour nous. Il nous a doués de toutes les bonnes qualités de l’âme et du corps ; il nous a donné un esprit juste, un goût naturel pour la vertu, un fond d’équité et de droiture.
Si les services que les hommes se rendent les uns aux autres font sur leurs cœurs des impressions vives et permanentes, d’où vient que le nôtre est insensible envers un Dieu qui nous comble continuellement de ses faveurs ? C’est de sa main libérale que nous avons tout reçu : la santé, l’esprit, la parole, l’usage de nos sens, et si une de ces choses nous manquait, nous serions malheureux. Le spectacle de l’univers nous prêche la reconnaissance et l’amour que nous lui devons. C’est pour nous qu’il a créé la lune, les astres, le soleil qui nous éclaire, l’air que nous respirons, le feu qui nous échauffe, l’eau que nous buvons, les fruits, les aliments qui nous nourrissent, les vêtements qui nous couvrent, les animaux qui nous servent pour notre usage et notre utilité.
Et nous pourrions encore après cela donner nos cœurs aux choses créées et les refuser au créateur ; et nous pourrions produire un phénomène contre nature ; car il est plus naturel à l’eau de remonter vers sa source, qu’au cœur de l’homme de ne pas aimer Dieu. Brisons donc, mes frères, brisons les liens qui nous tiennent attachés loin de Dieu, et reconnaissons avec amertume et confusion que nous avons reconnu trop tard ses bienfaits pour nous dans l’ordre de la nature, et que nous n’avons même pas pensé à ses bienfaits dans l’ordre de la grâce.
Cependant, qui pourrait les énumérer ? Notre âme, dans l’ordre de la grâce, a été créée à l’image immortelle de Dieu : ad similitudinem Dei. Nous sommes les disciples, les membres, les cohéritiers de Jésus-Christ. Nous sommes éclairés des lumières de la foi, nourris dans les splendeurs de l’évangile, instruits des vérités immuables de la religion. Notre cœur est le sanctuaire de la vertu et de la divinité elle-même ; il est plein de l’espoir d’une immortalité glorieuse : spes illorum immortalitate plena est. Nous voyons par là la grandeur de notre dignité : agnosce, o christiane dignitatem tuam.
Voyons aussi combien notre âme est précieuse aux yeux de Dieu. Elle était perdue par le péché, et perdue sans retour. Qui l’aurait jamais cru ? Dieu nous donne son fils unique pour la racheter et la soustraire à la puissance du démon : sic Deus dilexit mundum ut filium suum unigenitum daret. Ce n’est donc point par l’or et par l’argent que nous avons été rachetés, mais par le sang précieux du fils de Dieu : empti estis pretio magno. Voilà à quel prix est cette âme que nous méprisons tant ; de cette âme qui est aimée jusqu’à tel point : filii hominum usquequo gravi corde ? O enfants des hommes, jusques à quand laisseriez-vous votre cœur s’appesantir vers la terre ? Jusques à quand sera-t-il insensible pour tant de marques de bonté et de miséricorde ? Il faudrait des larmes de sang pour pleurer notre aveuglement, et il nous faudrait les cœurs de tous les anges et de tous les saints pour témoigner à Dieu notre reconnaissance pour un tel bienfait.
Mais sont-ce là tous ses bienfaits ? Non, mes frères. Il a encore dans son Église établi des sacrements pour nous sanctifier. L’homme, en entrant dans le monde, est régénéré par les eaux sacrées du baptême, et d’enfant de colère qu’il était, il devient enfant de Dieu et héritier de son royaume. L’Église le met elle-même au nombre de ses enfants, le cultive, le soutient, le console dans ses afflictions, le sanctifie dans ses sentiments, l’anime dans ses espérances. Et comme si toutes ces faveurs ne suffisaient pas, il trouve dans les autres sacrements de nouvelles sources de salut et de vie. Dans la confirmation, il reçoit par le Saint-Esprit une augmentation de grâce sanctifiante. Dans le sacrement de Pénitence, qui est la seconde planche après le naufrage, il obtient le pardon des péchés commis après le baptême.
Dans l’Eucharistie, il reçoit le corps et le sang adorable de son Dieu ; Jésus-Christ devient l’aliment de son âme et le fait vivre d’une vie toute divine : Vivo ego, jam non ego, vivit vero in me Christus. Et malgré les froideurs et l’ingratitude de plusieurs à son égard dans l’eucharistie, il ne laisse pas de s’immoler pour nous sur nos autels. Du trône de sa miséricorde, du fond de ses tabernacles, il nous adresse ces paroles : Venite ad me omnes : si vous êtes affligés, venez à moi et je vous consolerai ; si vous êtes dans la peine, venez à moi et je vous soulagerai ; si vous êtes malheureux, je ferai votre bonheur : ego reficiam vos.
Pourrions-nous nous refuser à ces tendres invitations ? Faudrait-il, serait-il encore quelqu’un qui osât outrager, insulter, blasphémer son saint nom ? Pour nous, mes frères, unissons nos cœurs pour l’aimer, unissons nos cœurs pour le dédommager des outrages qu’il reçoit dans le sacrement de son amour, et pour ajouter à la reconnaissance que nous lui devons pour ses bienfaits dans l’ordre de la grâce, celle que nous lui devons pour ses bienfaits dans l’ordre de la gloire.
Jésus-Christ, le jour de son Ascension, nous console de son absence en nous disant qu’il va nous préparer une place dans le royaume du ciel : vado parare vobis locum. Dans ce royaume qui fut montré à Saint Jean, descendant du ciel et tout resplendissant de la clarté de Dieu : vidi civitatem sanctam Jerusalem descendentem de caelo. Les expressions manquent, les idées se confondent dans la contemplation de ce mystère. Il n’y a que nos frères qui nous y ont précédés, qui puissent connaître et goûter le bonheur d’y posséder.
Saint Paul, inspiré de l’Esprit Saint, ravi au troisième ciel, ne saurait nous le dépeindre, ni nous en donner une idée. Autant le ciel est au-dessus de la terre, autant cette pensée est au-dessus de l’intelligence de l’homme : oculus non vidit, nec auris audivit, nec in cor hominis ascendit quae praeparavit Deus iis qui diligunt illum. L’incompréhensibilité du paradis est le sceau de sa divinité ; le paradis est l’effet le plus magnifique de l’amour de Dieu pour ses enfants. C’est Dieu épuisant en quelque sorte sa bienfaisance pour verser ses dons les plus précieux sur sa créature chérie. C’est Dieu récompensé en Dieu.
N’est-il donc vrai que nous sommes créés pour une fin si noble ? Oui, mes frères, nous sommes les enfants des saints : filii sanctorum sumus. Et nous attendons cette vie que Dieu doit accorder à ceux qui lui sont inviolablement fidèles. Oui, nous seront les héritiers de Dieu, les cohéritiers de Jésus-Christ, si nous témoignons à Dieu pendant notre vie notre amour et notre reconnaissance pour ses bienfaits.
Quelle sera un jour notre joie si nous avons été fidèles à remplir le devoir d’aimer Dieu, imposé à tous les chrétiens : Diliges Dominum Deum tuum. Mais aussi, quel sera le regret du pécheur d’avoir blasphémé ce qu’il devait aimer, outragé ce qu’il devait louer. Qui d’entre nous, mes frères, après avoir considéré les grandeurs de Dieu et ses bienfaits pour l’homme dans l’ordre de la nature, dans l’ordre de la grâce et dans l’ordre de la gloire, ne lancera avec Saint Paul un défi général à tant de misères de s’arracher à l’amour de son Dieu : quis ergo nos separabit a charitate Xti ?
Qui me séparera de l’amour de Jésus-Christ ? Sera-ce l’affliction, la persécution, le fer, la violence ? Non, répondait ce vase d’élection : rien ne pourra m’en séparer. Que pensez-vous, mes frères, de cette réponse ? En faisant ce défi et en y répondant, il ne parlait pas en apôtre, mais en simple fidèle ; et quiconque ne veut point donner la même réponse que Saint Paul n’aura point de part à l’héritage du royaume de Dieu et de Jésus-Christ : non habet haereditatem in regno Dei et Christi. Qui ne dira après cela avec le même Apôtre : si quis non amat D. N. J. C. sit anathema ; si quelqu’un n’aime pas Dieu, si quelqu’un n’aime pas notre Seigneur Jésus-Christ, qu’il soit anathème.
Anathème par conséquent à tant d’impies qui blasphèment ce qu’ils ignorent ; anathème à tant de mauvais chrétiens qui, loin d’aimer Dieu, consacrent leurs cœurs à l’amour profane du monde et des créatures. Anathème à nous autres, mes frères, si nous n’avons pas pour lui un amour fort, généreux et constant. Dieu, mes frères, nous aime au point qu’il est jaloux de nous voir donner notre cœur à tout autre qu’à lui : aemulor vos in aemulatione.
J’espère donc que si jusqu’ici nous avons été assez malheureux pour ne pas aimer notre Dieu, nous serons désormais plus sages. Nous l’aimerons comme il l’ordonne, persuadés que nous ne serons heureux que dans son amour. Jusqu’ici nous avons eu à notre disposition les biens, les honneurs, les créatures, mais ils n’ont pu faire notre bonheur. C’est en vous seul, mon Dieu, qu’on peut le trouver.
Nous avons tardé à vous donner notre cœur : sero te amavi ; mais vous êtes un père plein de bonté et de miséricorde, vous recevrez ce qui me reste de jours et de vie : respice residuum annorum meorum, pour marques de mon attachement et de mon amour. Pour vous, afin que par là nous méritions de vous aimer éternellement.
Recevez mon cœur : gravez-y en caractères ineffaçables vos perfections infinies, vos libéralités pour moi ; gravez-y les droits que vous avez à mon amour. Ce que je vous donne est peu de chose, et après tout, c'est votre bien. En échange, je vous demande votre amour ; il fera mon bonheur, ma joie, ma félicité en ce monde, en attendant la récompense de la gloire éternelle !
Ainsi soit-il !!!