Toutes les divines écritures sont pour ceux qui les lisent attentivement une source d'instruction qui les éclairent sur la piété. Mais les leçons que nous donnent les saintes Évangiles sont d'un ordre supérieur : ces leçons sont au-dessus des préceptes les plus sublimes parce que les paroles qu'elles contiennent sont les oracles du Roi suprême. Voilà pourquoi ceux qui ne s'y conforment pas sont menacés d'une punition rigoureuse. En effet, si celui qui enfreint les lois des princes de la terre ne peut éviter le châtiment, à combien plus forte raison celui qui méprise les ordres du roi céleste sera-t-il livré à des tourments insupportables !
Or, puisque la négligence en ce point peut nous être bien funeste, n'oublions jamais ces paroles de l'Évangile de J.C. : « Quelle est étroite la voie qui mène à la vie et qu'il en est peu qui la trouvent. Quam arcta via quae ducit ad vitam ! ». Et ailleurs : « La porte de la perdition est large, et il y en a beaucoup qui passent par cette porte : multi sunt qui intrant per eam. ».
Lorsque je vois combien les hommes s'occupent des choses [...] les plus vaines, je ne puis qu'admirer la sagesse de ces paroles dont mon oreille est souvent frappée. Plusieurs marchent dans la voie large ; plusieurs soupirent après les biens présents, sans que jamais une pensée d'avenir vienne frapper leurs esprits. Ils courent tout haletants après les plaisirs charnels, ils laissent leur âme se plonger dans la fange, et tous les jours percée de mille coups, ils n'ont pas même le sentiment de leurs maux.
Leur corps est-il affligé de quelque maladie ? Ils appellent les médecins ; ils se soumettent avec courage aux traitements les plus pénibles et les plus rigoureux, afin d'obtenir à ce prix et la santé et la vie ; et cependant ils négligent leur âme infectée par la corruption, et ils ne se mettent pas en peine d'acquérir une santé infiniment plus précieuse. Ils savent pourtant que le corps est mortel, et que semblable aux fleurs du printemps, il se fane comme elles, se dessèche, s'anéantit comme elles. Ils savent au contraire que leur âme décorée du privilège de l'immortalité a été faite à l'image de Dieu.
Ce que le conducteur est au char, le pilote au vaisseau, le musicien à l'instrument, l'âme l'est elle-même par rapport au vase terrestre qu'elle gouverne. C'est elle qui tient les rênes, qui [...] fait mouvoir le gouvernail, qui touche les cordes de l'instrument. Lorsqu'elle le fait avec habileté, il en résulte la plus parfaite harmonie de la vertu ; mais lorsqu'elle relâche ou qu'elle tend les cordes outre mesure, l'art cesse et l'harmonie est détruite. Voilà donc cette âme que la plupart des hommes négligent et à laquelle ils consacrent si peu de moments d'une vie qui s'épuise tout entière dans les soins du corps.
L'un s'élance sur les mers et lutte sans cesse contre les vents et les flots, toujours placé entre la vie et la mort, et confiant à un bois fragile l'espoir de son salut. L'autre se livre à toutes les fatigues du labourage, déchire le sein de la terre : tantôt sème et moissonne, tantôt plante la vigne et en recueille le fruit, et voit ainsi chacun de ses jours s'user dans un cercle de travaux et de peines. Celui-ci devenu commerçant fait de longs voyages sur terre et sur mer, préfère un pays étranger à son propre pays, et pour un faible gain renonce à sa patrie, à sa famille, à ses parents, à ses amis, à sa femme, à ses enfants.
Je me transporte sur les places publiques ; j'y vois une foule de personnes qui vont, qui viennent, qui courent, qui s'empressent, et semblent préoccupées [...] de mille et mille affaires sérieuses et importantes. Interrogés sur la pensée dominante dans leur esprit, l'un vous dira « je vais travailler à un établissement » ; l'autre « je vais visiter un ami » ; l'autre « je vais solliciter un procès », l'autre « je vais briguer une place honorable ». C'est ainsi que parmi cette foule de gens agités, empressés, à peine trouverez-vous quelqu'un occupé de Dieu. Est-il nécessaire de parcourir toutes les occupations, toutes les professions que les hommes ont imaginées pour subvenir aux besoins du corps, unique objet de leurs travaux et de leurs veilles, tandis qu'ils laissent leur âme affamée, altérée, pleine de souillures, en proie à des maux et à des dangers sans nombre. Malgré leurs efforts, ils ne sauraient garantir de la destruction un corps mortel et périssable, et ils livrent une âme immortelle à des supplices dont la durée est sans bornes.
Aussi déplorant l'aveuglement mortel où sont plongés tous les hommes, et le nuage épais qui couvre tous les yeux, je voudrais trouver un lieu assez élevé d'où je pusse apercevoir tous les peuples ; je voudrais avoir une voix assez forte pour faire retentir à toutes les [...] extrémités du monde et porter à tous les habitants de la terre ces paroles de David : « Enfants des hommes, jusques à quand vos cœurs seront-ils appesantis vers la terre ? Fili hominum, usquequo gravi corde ? ».
Jusques à quand courrez-vous après la vanité et le mensonge ? Ut quid diligitis vanitatem, et quaeritis mendacium. Jusques à quand préférant les choses de la terre aux choses du ciel, ce qui est passager à ce qui est éternel, ce qui se corrompt à ce qui est incorruptible, fermerez-vous les yeux pour ne pas voir, boucherez-vous les oreilles pour ne point entendre la voix du Seigneur qui vous crie tous les jours : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et il vous sera ouvert ; car celui qui demande reçoit, celui qui cherche trouve, et l'on ouvrira à celui qui frappe ». Et pulsanti aperietur. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice et tout le reste vous sera donné comme par surcroît. Efforcez-vous d'entrer par la voie étroite ; car elle est étroite la voie qui conduit à la vie, et celle qui conduit à la mort est large et spacieuse. Ne vous lassez point de faire de bonnes œuvres, semez-les abondamment, et quand le temps de la moisson sera venu nous en recueillerons les fruits dans l'éternité.
Mais à ces êtres dégradés plongés dans les eaux du siècle, toujours en présence de l'idée charnelle, et qui n'ont pas l'esprit de demander à Dieu ce qui est convenable pour leur salut, le Seigneur leur a prescrit une formule de prière. Lorsque vous priez, dit-il, n'affectez point de parler beaucoup comme les païens qui croient qu'ils seront exaucés en multipliant les paroles. Multiplier les paroles ne procure aucun avantage solide à ces sortes de gens, et ne produit qu'une multitude de sons qui se perdent dans les airs.
La défense que fait le Seigneur nous apprenait aussi qu'il ne veut pas que ceux qui viennent le prier lui demandent des biens fragiles et périssables. La beauté, par exemple, que le temps flétrit, que la maladie ravage, que la mort détruit entièrement. Elle n'est qu'une fleur passagère qui s'épanouit au printemps de la vie, et au bout de quelques années, de quelques mois même, elle finit par se faner et se flétrir. Voulez-vous apprendre à la mépriser, examinez les éléments qui en sont les principes constitutifs. Elle n'est autre chose qu'un mélange d'humeurs avec une substance colorée, et le suc des aliments digérés. Voilà ce qui forme les yeux, le visage, et enfin l'habille extérieure de tout le corps. Arrêtez cette circulation, ce [...] mouvement si actif, et soudain les grâces du visage s'évanouissent, les traits de la beauté s'effacent.
Dieu ne veut pas qu'on lui demande les richesses qui, semblables aux eaux des fleuves viennent et s'en vont, passent de celui-ci à celui-là ; souvent ceux qui croient les tenir, ont à lutter contre mille ennemis : les vers, les voleurs, les incendies, les naufrages, les guerres et toutes les disgrâces auxquelles est exposé l'homme qui sacrifie tout à l'argent. Il ne veut pas qu'on lui demande les dignités, les honneurs qui enfantent une infinité de peines, de soins, de soucis. Des veilles continuelles, les persécutions, les intrigues de l'envie. Oh, ils sont des hommes qui dans leur vaine erreur demandent de pareils biens à leur Dieu sans lui parler des biens véritables.
On ne voit pas les malades prétendre enseigner à leur médecin l'usage des remèdes ; mais quelque pénible que soit le traitement qu'il prescrit, ils s'empressent de s'y soumettre. Les passagers ne disent point au pilote comment il faut tenir le gouvernail, et diriger le vaisseau ; tranquillement assis, ils se confient à son habileté, soit que le temps soit calme et serein, soit que la tempête les menace. C'est à Dieu seul, à Dieu qui sait si bien nous donner ce qui est [...] utile que les hommes refusent de s'en rapporter ; c'est à Dieu qu'ils demandent des choses nuisibles, comme si elles leur étaient avantageuses. Semblables à ces malades bizarres qui voudraient que le médecin leur donnât des remèdes à leur goût plus capables d'entretenir le mal que de le guérir. Sourd à leurs prières, insensible à leurs gémissements et à leurs larmes, le médecin ne consulte que les règles de son art. Et cette ferme résistance est à nos yeux une marque de bonté plutôt que de cruauté ; car s'il cédait à ces malades, s'il se prêtait à leurs goûts, il agirait en ennemi, au lieu qu'en combattant leurs désirs, il agit en ami, en homme sensible à leurs maux et digne de leur confiance.
C'est ainsi que le médecin de nos âmes ne peut se résoudre à nous donner ce qui tournerait à notre préjudice ; c'est ainsi qu'il montre à notre égard la tendresse d'un père qui refuse de donner à son faible enfant une épée ou des charbons ardents qu'il lui demande, parce qu'il sait que ce présent lui serait funeste. Il est des chrétiens assez égarés pour ne pas se contenter de demander au souverain du monde la beauté, les richesses, la puissance et [...] d'autres biens pareils, mais qui se portent en imprécations contre leurs ennemis, appellent sur leurs têtes la vengeance du ciel et toutes ses rigueurs, lorsqu'ils réclament pour eux-mêmes la douceur et la tendresse de Dieu.
C'est pour empêcher l'indiscrétion de pareils vœux que le Seigneur nous défend la multitude des paroles. Il nous apprend comment nous devons prier et demander ce qui est le plus propre à nous former à toutes les vertus. Les paroles qu'il nous a transmises nous apprennent la vraie formule de la prière que nous devons lui adresser.
« Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié... ».
[La Foi]
Que devons-nous demander à notre Dieu par cette formule de prière qu'il a eu la bonté de nous transmettre ? Nous devons demander une augmentation de foi, non pas cette foi incomplète, cette foi faible mêlée d'incertitudes qui est si fréquente de nos jours, et qui est sans influence sur la conduite. Non pas cette foi qui ne donne ni force ni énergie pour se vaincre soi-même et pour pratiquer les vertus chrétiennes. Ceux qui sont dans cette disposition, ont-ils la foi ? Non, ils n'ont pas la véritable foi, cette foi efficace qui engendre les autres, qui justifie les âmes et conduit à Dieu. [...] Ajoutons que la foi sans les œuvres est une foi morte.
Nous ne demandons pas qu'à l'exemple de l'orgueilleux Pharisien, vous mettiez une vanité méprisable à paraître religieux, que vous alliez comme eux prier sur les places publiques, faire parade de votre abstinence et de vos jeûnes, vanter vos actes de piété, affectés d'être vus quand vous les pratiquez. Ce serait là dénaturer la noble simplicité de l'Évangile. Non, nous ne demandons pas cette foi mal entendue ; mais aussi loin de la dissimuler par honte, sachez la confesser courageusement quand il le faut par vos paroles et surtout par vos actes.
[L'Espérance]
Nous devons demander à Dieu l'espérance : Cette espérance qui reçoit l'homme à l'entrée de la vie, le marque du sceau des élus, le sépare du siècle présent pour le placer sur la route de l'éternité ; cette espérance qui soutient l'homme pendant la vie et ne l'abandonne qu'aux portes du ciel. C'est elle qui a soutenu le saint homme Job, qui a enflammé le zèle de Tobie, qui a embrasé le cœur de Paul, qui a fortifié les martyrs, qui a étonné l'univers, qui a traversé tous les âges, traversé tous les siècles. Elle répand sur la vie de l'homme une auréole éclatante de lumière et de gloire.
Le désespoir au contraire, l'incrédulité ravit à l'homme et ses vertus et le mérite de sa souffrance et l'éternité de bonheur qui lui est réservée. Si elle répand quelque lumière, c'est la lumière de la foudre. C'est la nuit avec toutes ses ténèbres qui descend dans le cœur de l'homme et qui l'enveloppe d'un voile épais et obscur. Exister sans savoir d'où l'on vient, sans savoir où l'on va. Vivre parmi les calamités et les crimes, voir répandre des larmes et en répandre souvent, et puis... s'anéantir. Ah, que les incrédules cessent de s'en prendre contre eux-mêmes, pour eux le monde est un chaos, l'homme une énigme, et la vie un long malheur. Mais qu'ils ouvrent leur cœur à leur sublime espérance, qu'une auréole d'espérance surgisse dans leur âme, le chaos se débrouille, l'énigme s'explique, partout ils voient empreint le sceau de l'immortalité.
[La Charité]
N'oublions point Mes Frères de demander l'amour que nous devons à un Dieu de Charité qui a brisé les liens de notre esclavage, qui a attaché à sa croix la cédule de notre condamnation, nous a faits ses enfants, et les héritiers de son royaume éternel. Et cette religion pure et sainte au chant de laquelle nous avons été bercés, qui confère le même baptême au petit enfant de l'esclave qui vient de naître sur un peu de paille flétrie, et au fils de l'homme libre mollement couché sous la pourpre.
Cette sublime religion nous apprend à bégayer la même prière, à observer les mêmes commandements : elle nous enseigne que nous sommes pétris des mêmes passions et de la même boue ; que nous devons aspirer à la même fin par la pratique des mêmes vertus. Elle nous [offre] à toutes les conditions le même Évangile et le même temple ; elle nous prêche la même morale et le même dogme ; elle nous fait comparaître au même tribunal de la Pénitence, elle ne dresse pour les petits et les grands que la même table eucharistique où Dieu nourrit ses enfants pour se donner à eux comme gage de l'immortalité. Et plusieurs s'éloignent de cette table sacrée comme si le Prêtre y distribuait aux fidèles un véritable poison. Pourquoi mettons-nous notre bonheur à...