Il est un mal, Mes frères, qui mine lentement le christianisme et qui peu à peu éteint le principe générateur de la vie. Je parle de la tiédeur dans le service de Dieu. Les grands scandales ne sont pas pour l'Église le sujet de sa tristesse la plus amère et la plus profonde. Ils sont rares, et on peut les comparer à ces affronts passagers dont la corruption et la malveillance veulent couvrir le christianisme, comme d'un manteau d'ignominie. On en rougit un moment, pour l'honneur de ses membres, sans rien perdre de sa noble contenance. La pureté de sa morale, la sainteté de sa doctrine l'élèvent dans une région supérieure et inaccessible à toutes les calomnies des ennemis de Dieu.
La tiédeur dans le service de notre Dieu ; voilà pour l'Église le sujet de sa plus profonde douleur. C'est ce vide de l'esprit de religion, ce vide de l'esprit de piété qui nous accompagne dans nos actions les plus saintes, qui les flétrit, qui les dégrade, et les fait dégénérer dans une routine, qui ne dit plus rien à notre cœur.
Un chrétien, un bon chrétien doit conserver dans ses actions, dans l'exercice de ses pratiques religieuses, une foi toujours vive, une piété toujours nouvelle.
Qu'est-ce que vivre de la foi ? Vivre de la foi, c'est mener une vie réglée par la justice et la rapporter tout à Dieu. Vivre de foi, c'est agir par des motifs surnaturels ; s'élever au-dessus des choses présentes et passagères, vous rattacher à ce qui est éternel : non contemplantibus nobis quae videntur, sed quae non videntur ; quae enim videntur, temporalia sunt, quae autem non videntur, aeterna sunt.
Vivre de la foi, c'est substituer les sentiments que nous donne l'Évangile aux sentiments que nous donne la nature. C'est faire de la foi la règle de nos sentiments, de nos pensées, de nos désirs, de nos actions, de toute notre conduite. Si cette vie de la foi anime notre âme chrétienne, indifférente pour la terre, toutes les palpitations de notre cœur seront pour le Ciel. Et l'on dit que de danger évité, que de peine apaisée !
Il n'est point de lieu, point de temps, point d'occasion où cette vie ne nous soit nécessaire pour nous entretenir dans la justice et dans la pratique des autres vertus chrétiennes. Vous ne sauriez faire un pas que deux voies différentes ne s'ouvrent devant vous : l'une de vie et de liberté, qui est celle de la foi ; l'autre de captivité et de mort qui est celle de la nature. Allumez le flambeau de la foi, et vous suivrez la voie de la vie. Custodite lampades fidei.
Personnes de croix, d'adversités, d'affliction, dites-moi si vous avez trouvé ailleurs que dans le cœur de Jésus-Christ, un véritable soulagement dans vos peines ! Non, et vous n'en trouverez nulle part ailleurs. Et cet esprit de foi que vous nourrirez religieusement au fond de votre cœur, reflétera sa lumière divine sur vos actes, vos démarches, sur tout votre extérieur et contribuera puissamment à l'édification de votre prochain.
Oui, un fervent chrétien humblement prosterné au pied des autels, est un des plus beaux spectacles que la Religion puisse nous offrir. Ce n'est pas la curiosité, ce n'est pas le désir de suivre la coutume généralement établie, c'est la foi vive qui est le mobile de cette humble prostration. La voilà cette personne pieuse dans une attitude éminemment religieuse en présence de son Créateur ! Pourriez-vous vous représenter un tableau plus imposant et plus vrai de la grandeur et de la puissance du Très-Haut ? Non. Aussi les personnes les plus difficiles à émouvoir en ont été souvent émues.
Alexandre, devant qui la terre tremble, tremble lui-même à la vue de la piété pleine de foi du souverain Prêtre de l'ancienne loi, et du majestueux cortège qui l'environne.
L'on a vu même des ennemis implacables de notre sainte Religion, déposer la haine dont ils étaient animés contre elle, à la vue d'un saint Prêtre et d'un fervent chrétien profondément recueilli au pied de nos autels. En voici un exemple bien mémorable dans les annales de l'Église. Valens, empereur romain, parcourt les Églises de l'Orient : il ne respire que vengeance contre les défenseurs de la foi orthodoxe. Il arrive à Césarée, persuadé qu'il va frapper un coup décisif contre la foi de Nicée et cela, en chassant de son siège Saint Basile, un de ses plus courageux défenseurs.
Plein de cette pensée, il entre dans la basilique sacrée d'un pas brusque et précipité. Mais à peine a-t-il entendu le chant des divins cantiques ; à peine a-t-il vu l'attitude éminemment religieuse de l'assemblée sainte ; à peine a-t-il vu les ministres de l'autel rangés en cercle autour du sanctuaire ; à peine a-t-il vu Saint Basile au milieu d'eux, l'œil et le regard recueilli, semblable à un ange, qu'à ce touchant spectacle l'empereur reste déconcerté.
L'histoire nous apprend qu'au berceau du christianisme, les païens venaient dans nos temples, attirés par la curiosité d'un culte nouveau. Elle nous apprend aussi qu'ils en sortaient chaque fois pénétrés d'un nouveau respect pour notre Dieu et pour notre sainte Religion : mais c'était surtout cette foi vive, cette profonde modestie qui brillait sur le front des chrétiens. Mes frères, c'est ce qui manque si souvent dans le cœur de plusieurs personnes au milieu desquelles nous vivons.
Puissions-nous par cette modestie divine, puissions-nous par cette piété sincère dont le langage est si puissant pour parler au cœur des chrétiens, leur inspirer un vif désir de connaître, d'adorer et d'aimer notre Dieu !!! Malheureusement, au lieu de ce motif qui est l'édification du prochain, nous profanons les mystères de notre religion si nous ne nourrissons pas dans notre cœur une foi toujours vive.
Pourquoi ? Parce que les mystères de notre Religion ne disent plus rien au cœur de celui en qui la foi et la piété menacent de s'éteindre. Ce tabernacle est le lieu de la résidence de notre Dieu : il y réside nuit et jour pour exaucer nos prières, recevoir nos hommages, soulager nos misères, essuyer nos larmes ! Il voit entrer dans ce temple le chrétien fervent ; il se prosterne au pied du tabernacle et le contemple amoureusement en secret.
Oui, là est mon Dieu ; il me voit ici prosterné humblement, il entend ma prière. Oui, j'adorerai éternellement le Dieu caché sous les espèces adorables. Adoremus in aeternum Sanctissimum Sacramentum.
Je vois entrer le chrétien tiède, le chrétien dont la foi et la piété s'éteignent insensiblement. Je le vois entrer, son aspect est dissipé et distrait ; il s'agenouille plutôt par habitude. Voyez l'esprit de piété ! Son attitude n'annonce ni le caractère de la piété, ni celui du respect pour le lieu saint : tandis que les liens dont les affections étaient attachées au ciel s'élèvent sous les voiles du sanctuaire pour s'entretenir avec Jésus-Christ, le chrétien tiède semble vouloir l'ensevelir avec son froid glacial, sous les dalles où il est prosterné.
Quand on voyait Saint Paul de la Croix à la sainte table, on disait : J'ai vu un Ange à la sainte table, tant la vivacité de sa foi et de son amour pour Jésus-Christ se reflétait sur son extérieur. Pourrait-on en dire autant de vous, chrétien froid et indifférent ? Faut-il que je me rassérène en vous voyant approcher de cette table ? Ô infortune ! Et d'où vient donc ce malheur ? De votre peu de foi, de votre manque de préparation, de votre tiédeur.
Et cependant, j'ai le droit de croire que vous y prêteriez attention, sous l'empire de Jésus-Christ qui trône dans votre cœur.
Représentez-vous un roi auquel on a dressé deux trônes : l'un est richement orné ; il a été dressé par ses sujets les plus fidèles et les plus dévoués : l'autre est pauvre et dénué de tout ornement ; peut-être même est-il sale et dégoûtant. Il a aussi été dressé par des sujets ; mais par des sujets froids, indifférents pour leur prince. Je vous le demande, Mes frères, sur lequel de ces deux trônes le prince siégera-t-il plus volontiers ? Auquel donnera-t-il la préférence ? Un petit retour sur nous-mêmes, chrétiens froids et indifférents !
Voulez-vous voir le tableau du chrétien tiède au pied de l'autel devenu le trône de la Divinité pendant le saint Sacrifice de la Messe ? Il voit un Prêtre ministre du sacrifice, un autel nu, pauvre, dépouillé ; à ses côtés, quelques chrétiens distraits et dissipés. Il voit les vieilles murailles d'une Église dans un état de délabrement. Rien ne révèle la majesté du Dieu trois fois saint, si la foi n'y supplée. En lui, la foi dort, la foi sommeille, la foi est à demi éteinte.
Si ce saint autel lançait des foudres comme autrefois le mont Sinaï, je dirais à ce chrétien tiède qui ose s'y approcher avec une imagination égarée, je lui dirais : Voyez ces foudres, voyez ces éclairs : ils vous prêchent hautement que ce lieu est saint, que la majesté de Dieu l'habite, que vous devez le respecter. Tremblez devant ce sanctuaire au pied de l'autel du Dieu vivant. Pavete ad sanctuarium meum.
Mais non, le Dieu de la croix est sur l'autel le Dieu de l'humilité. Quand même il nous serait donné de voir les merveilles qui se passent sur l'autel, l'habitude finirait encore par endormir notre foi. Voyez les infortunés Israélites : ils avaient sans cesse sous les yeux les merveilles étonnantes de leur religion ; leur docilité à l'égard de Dieu, leur docilité à l'égard de Moïse en était-elle plus profonde ? Non. N'est-ce point une chose incroyable ? Ils avaient à la bouche un pain miraculeux, descendu du ciel, et ils se livraient aux murmures coupables et à la révolte déclarée. Ni la majesté de Dieu sur le mont Sinaï, ni sa gloire visible au-dessus du tabernacle, ni le visage de Moïse rayonnant de lumière ne pouvaient toucher le cœur de ce peuple intraitable. Rien.
Voilà l'empire de l'habitude. L'habitude... elle efface l'éclat de tous les miracles ; elle détruit le germe de toute vertu, de toute piété. Elle fait dégénérer en vaine routine les devoirs les plus sacrés, les plus respectables. Abus déplorable, abus qu'il faudrait pleurer avec des larmes de sang.
Rappelons à la mémoire de notre cœur l'impression que nous éprouvions quand, en entrant pour la première fois dans le temple du Seigneur, nous vîmes le peuple fidèle assemblé dans le recueillement et le silence ; le prêtre montait à l'autel, revêtu de l'habit sacerdotal, isolé, éloigné du peuple dans l'intérieur du sanctuaire ; la majesté de Dieu, trois fois saint ! La présence de ses anges, tout ce qu'il y a de grand dans ce divin mystère nous enchaînait d'une crainte respectueuse. Nos esprits, nos cœurs, nos sens tressaillaient d'une joie douce au milieu d'une sainte terreur. Nous nous abaissions devant le Très-Haut par l'anéantissement de notre esprit et de notre cœur.
Nous révélions comme à notre meilleur ami la pauvreté de notre âme ; nous lui demandions avec larmes grâce, miséricorde, pardon pour nos péchés ; nous exhalions en sa présence les gémissements de notre sainte contrition.
Et aujourd'hui, où en sommes-nous ? Malheureuse routine, qu'as-tu opéré en moi ? Que sont devenus ces beaux jours de ma vie ? Ma table sainte n'est plus pour moi qu'une table commune ? Et les fruits du saint Sacrifice de la Messe ? Et les fruits de mes communions ? Mon cœur est froid comme la glace.
Cependant la communion nous unit intimement à Jésus-Christ, nous remplit de son esprit ; le don de cette chair adorable nous purifie, elle purifie les sens, les esprits, les cœurs et fait couler la charité et l'amour de la contrition. Vivons alors d'amour, de ferveur, de reconnaissance.
À ces traits, connaissez-vous la personne tiède ? Si vous ne la connaissez pas, voici encore quelques coups de pinceau. La personne tiède semble vouloir mettre un pied dans la voie qui mène à la vie, et l'autre dans celle qui se termine à la mort. Elle ne voudrait point se permettre des actions qui d'un seul coup donnent à l'âme le coup de la mort ; mais elle se permettra sans scrupule toutes les fautes légères. Elle ne sera point haineuse, vindicative jusqu'à ce degré qui éteint la charité ; mais elle sera maligne dans ses soupçons, téméraire dans ses jugements, opiniâtre dans ses ressentiments.
Elle regardera comme un crime la médisance qui ravit sa réputation au prochain, et cependant sa langue ne laisse pas d'être un monde d'iniquité par cette surabondance de paroles portant l'empreinte de la médisance et de la critique la plus acrimonieuse. Elle aura en horreur la profanation du Sang, la profanation de la sainte table, mais elle s'en approchera sans préparation, elle la quittera sans action de grâce.
L'orgueil, l'avarice, la gourmandise, la colère, l'envie, l'impureté, ces vices dans toute leur laideur la font reculer d'épouvante ; cependant elle n'hésite pas à nourrir au fond de son cœur un petit germe de ces péchés capitaux.
L'Église, sur la recommandation de son divin Époux, ne cesse de rappeler à ses enfants le précepte de la perfection chrétienne, placé à la tête du Saint Évangile : Soyez saints parce que je suis Saint Moi-même. Sancti estote etc... Soy