Voilà, mes frères, l'arrêt immuable porté contre tous les enfants d'Adam. Chaque jour il s'exécute sur quelqu'un depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, et il continuera de s'exécuter sur tous ceux qui viendront après nous. Cependant, quel est l'homme prudent et sage qui se donne le temps de méditer et d'approfondir cet arrêt irrévocable ? Quel est cet homme et nous irons le féliciter et le combler de nos éloges : Quis est hic et laudabimus eum.
Cette vérité frappante de la religion ne fait aucune impression sur des esprits et des cœurs dominés par la triste concupiscence. Tous les jours nous voyons les générations se succéder d'âge en âge, et disparaître successivement comme les flots qui vont se briser au rivage. Nous voyons le genre humain tomber sous les coups de la mort avec l'abondance des feuilles desséchées à l'approche de l'hiver. En moins d'un siècle nous voyons la face de la terre se renouveler et se couvrir de nouveaux habitants.
Et au milieu de ce lugubre spectacle, nous semblons ignorer que nous devons bientôt payer le tribut à la mort et vérifier cet arrêt prononcé contre tous les enfants d'un père coupable : Statutum est.
Nous nous contentons de nous contempler dans le miroir que nous présente la vanité des choses du monde, et nous ne voyons pas derrière nous la mort qui nous menace. Qu'il est grand notre aveuglement ! Nous vivons comme si nous ne devions jamais mourir. Cependant nous n'avons point de demeure stable sur la terre : non habemus hic manentem civitatem. Nous sommes des voyageurs pour le ciel, des voyageurs pour l'éternité : Sed futuram inquirimus.
Ouvrons donc les yeux, et considérons le terme où nous devons aboutir. C'est de quoi ranimer le zèle et la ferveur des justes ; c'est de quoi transformer les plus grands pécheurs en les plus illustres pénitents : memorare novissima tua et in æternum non peccabis. Considérons les richesses, les honneurs, les plaisirs, les divertissements du monde à travers les ombres de la mort. Descendons en esprit dans ces régions ténébreuses : Adam ad portas inferi.
Quelque grand que soit l'enchantement du monde, il me semble qu'il reculera à ce spectacle et fera place à de salutaires réflexions. Car le monde avec son étalage de richesses et d'honneurs, de plaisirs et de divertissements ne saurait nous soustraire à cette loi inévitable : Statutum, ni aux conséquences fâcheuses qui en résultent pour les mondains.
Recueillons les débris de notre foi pour lire dans notre destinée la nécessité de mourir, dans les décrets éternels celle de s'y préparer immédiatement et sans délai, et dans les oracles de l'Esprit Saint les moyens de ne pas la craindre dans ses conséquences heureuses, mes frères, si nous gravons dans nos esprits ces pensées salutaires. Demandons à Dieu cette grâce par l'entremise de Marie.
Souffrir et mourir, voilà la destinée de l'homme sur la terre. La mort est la solde du péché : stipendium peccati mors. Notre premier père ne fut pas plus tôt rendu coupable de désobéissance envers son créateur, qu'il apprit de Dieu lui-même les conséquences funestes de sa prévarication : tu trouveras tes propres voies parsemées de ronces et d'épines, spinas et tribulos germinabit tibi ; tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, in sudore vultus tui vesceris pane.
Et ailleurs : souviens-toi que tu n'es que poussière et que tu retourneras en poussière : memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris. Dieu pour nous convaincre de plus en plus de la certitude de la mort a voulu que cette vérité fût consignée en plusieurs endroits des Saintes Écritures. L'homme ne doit vivre que quelques jours : homo brevi vivens tempore ; il ressemble à une fleur qui brille le matin et qui, sous le soir, a perdu et son éclat et sa beauté : quasi flos egreditur et conteritur ; il disparaît comme une ombre : fugit velut umbra.
Le nombre des jours qu'il doit passer sur la terre est déjà fixé et déterminé : numerus mensium ejus apud te est. Tout doit céder à la mort. Statutum, cet arrêt prononcé contre l'homme n'a pas été un seul instant sans obtenir sa sanction et sans se vérifier sur toute la suite des générations.
Reconnaissant cette loi inévitable, nous devons aller souvent aux portes de la mort ; supputer le nombre de nos années : quanti residuum annorum meorum. Méditer la profondeur des jugements de Dieu qui doit nous retirer de cette demeure terrestre pour nous transférer dans le séjour de notre éternité. Obligés de tomber entre les mains de Dieu, nous devons consacrer notre vie à l'aimer, à le servir et à remplir la terre de son nom, de sa gloire, de sa majesté ; parce qu'après la mort nous ne pourrons plus le glorifier par nos œuvres, ni célébrer ses louanges : neque mors laudabit te.
La témérité humaine veut toujours éviter et franchir tous les obstacles qu'on lui oppose : mais ses efforts sont inutiles quand il s'agit de la mort : tout cède, tout obéit, tout succombe ; rien ne saurait lui résister ; ni honneurs, ni dignités, ni grandeurs ni puissance : tout doit périr, tout doit payer tribut à la mort.
Alexandre, roi de Macédoine, un des plus grands princes qui aient jamais existé, remplit la terre de la gloire de son nom, rendit tributaires toutes les contrées qu'il parcourut, remporta des victoires, gagna des batailles et soumit tout l'univers. Toute la terre se tut devant lui : Siluit terra in conspectu ejus. Cependant Alexandre, après un règne de douze ans, tomba malade, et mourut : Et mortuus est.
Rien ne saurait donc nous soustraire à cette loi générale. L'expérience nous prouve que tous ceux qui nous ont précédés ont été soumis à la même loi, et ceux qui viendront après nous en subiront les conséquences. Nous portons l'ennemi dans notre sein, le coup de la mort : elle n'y est qu'endormie, et elle n'attend que le moment favorable pour nous frapper.
Que sont en effet ces maladies de tout genre qui nous affligent et qui nous consument, sinon des signes avant-coureurs de cette mort dont nous ne pouvons nous garantir ? Quel est ce sommeil qui suspend tous les soirs et nos travaux et nos réflexions sinon le prélude de cette inaction totale qui doit nous laisser sans vie ? Les astres par leurs éclipses, les rivières par leur épuisement, les arbres par leur dépouillement, les fleurs par leur flétrissure, les heures par la rapidité avec laquelle elles s'envolent, tout nous annonce la nécessité de mourir.
Nos villes, nos temples, nos maisons, tout cela nous rappelle des mains qui ont été réduites en poudre, des âmes qui sont retournées à leur créateur pour être jugées selon leurs œuvres : ces places que nous occupons ont aussi été occupées par des morts, qui sont perdus dans la nuit du tombeau. La mort toujours errante, court de ville en ville, de maison en maison pour y laisser les traces de son passage.
Elle viendra donc aussi un jour, mes frères, où nous éprouverons le même sort ; un jour qui vérifiera en nous cette sentence de l'Esprit Saint : Pulvis es, etc. Il viendra un jour où il ne nous restera pour partage que le tombeau où dormira notre sommeil éternel : Et solum mihi superest sepulchrum.
Mais ce qu'il y a de plus terrible c'est que nous ignorons dans quel temps et dans quel état la mort doit nous surprendre, quoique ses conséquences soient éternelles. Et l'on a dit avec vérité que rien n'est plus certain, mais aussi rien n'est plus incertain que la mort : nil certius sed nihil incertius morte.
Denys le Tyran, voulant guérir un esclave ambitieux, le fit asseoir près d'une table couverte de mets délicieux, mais une épée nue était suspendue sur sa tête. À la vue du péril, le misérable convive perdit le goût des délices, et attentif au glaive qui menaçait sa tête, il n'osa toucher aux mets qui flattaient ses sens.
Dieu, pour nous ôter toute sécurité dangereuse, nous a placés de même entre la vie et la mort. Entre la vie et la mort il n'y a qu'un point de distance : uno tantum gradu ego morsque dividimur. Elle viendra comme un voleur, au milieu de la nuit, ou au chant du coq, ou au milieu du jour, au moment où nous nous y attendrons le moins.
Mourrons-nous avec l'usage de la raison, l'assistance des ministres de Jésus-Christ et avec le secours des sacrements ? Ou bien serons-nous surpris comme tant d'autres, sans connaissance et sans mouvement et sans parole ? Nous l'ignorons : et dans cette incertitude, ce que nous avons de mieux à faire c'est de vivre comme devant mourir tous les jours, afin de n'être pas pris au dépourvu.
C'est cependant ce qui arrive à plusieurs, à la grande douleur des ministres de Jésus-Christ qui en sont souvent témoins. Marchons donc, mes frères, tandis que la lumière nous éclaire : Ambulate dum lucem habetis ; tenons nos lampes allumées, car nous ne connaissons ni l'heure, ni le temps, ni le jour de l'arrivée de l'époux : luceat lux vestra coram hominibus.
Mais supposons pour un moment, contre la déclaration formelle de l'Évangile, que nous puissions connaître le moment de notre mort : nous n'y croirions pas : notre esprit inventerait mille et mille prétextes pour écarter cette pensée douloureuse et importune.
L'un comptait sur sa jeunesse et sur la force de son tempérament, sans remarquer que la mort ne fait point de pacte ni avec la force, ni avec la jeunesse et qu'elle observe rarement le cours de la nature. Et ne voyez-vous pas combien sont rares les coups que la vieillesse lui laisse porter ? Jetons les yeux sur un cercle ; nous y verrons cent hommes que la mort ait laissés parvenir à cette heureuse vieillesse dont parle le Prophète.
Le malade sur le point de rendre le dernier soupir se flatte de recouvrer la santé et de vivre encore bien des années. Le vieillard lui-même, courbé sur la terre, à laquelle il ne semble que demander un tombeau, porte ses vues encore plus loin ; il recueille des exemples de ceux qui ont vécu encore plus longtemps, et ne trouvera pas un instant pour s'y préparer à la mort.
Ô mortels ignorants de leur destinée ! quel est notre aveuglement ? Jusqu'à quand courrons-nous après la vanité et le mensonge, tandis que la mort se promène sur notre front : filii hominum usquequo diligitis vanitatem, etc. Ouvrons les yeux tandis qu'il en est encore temps, aujourd'hui nous vivons, demain nous ne serons peut-être plus. Profitons donc du temps que Dieu nous accorde pour assurer l'état dans lequel elle nous trouvera.
Car enfin, mes frères, peu importe après tout quand nous mourrons, si nous avons le bonheur de mourir en vrai chrétien dans le baiser du Seigneur. Mais qui peut être assuré d'un pareil privilège ? Serions-nous en grâce actuellement devant Dieu, serions-nous sûrs d'y persévérer toujours ? Parmi tant de dangers de salut, après tant d'exemples de fragilité et d'inconstance, celui qui se croit le mieux affermi doit craindre de tomber.
Augmentons par une vie toute céleste les trésors de mérites dont nous aurons besoin à notre dernière heure. La mort est un passage mais un passage orageux, plusieurs y ont fait naufrage. L'habileté de notre ennemi, la faiblesse de notre nature, le renfort de grâces préparés par Jésus-Christ dans deux sacrements ; la ferveur des prières que fait alors l'Église, prouvent que le passage de la vie à la mort est un passage bien dangereux.
Des Antoine, des Hilarion, des Arsène, après soixante ans d'années de pénitence et de macérations, tremblaient aux approches de la mort ; et des prétendus esprits forts, après une vie surmontée dans le crime et dans la débauche, tâchent de s'aveugler sur leur malheureux sort et de se persuader que leur dernier soupir sera un soupir d'amour de Dieu.
Non, non, mes frères, leur mort, sans le changement de leur cœur, sera celle d'un Balthasar, d'un Antiochus qui sollicitait avec larmes, mais inutilement, le pardon de ses désordres : orabat hic scelestus veniam quam non erat impetraturus.
Voulons-nous éviter le sort de ce malheureux prince, et mourir avec assurance ? Si nous sommes dans le péché et dans la servitude du démon, sortons de son esclavage par une sincère pénitence : si nous avons misérablement négligé dans l'indifférence et la négligence des devoirs que nous impose le christianisme, si notre esprit s'est laissé surprendre par certains préjugés, si notre cœur a été jusqu'ici insensible à tout ce qui concerne la religion, s'il est pendant longtemps fermé à l'amour de son créateur, la miséricorde de Dieu n'est pas encore épuisée ; le jour du salut n'est pas encore passé.
Marchons donc tandis que nous avons la lumière, parce que la nuit vient où personne ne pourra agir. Faisons donc de dignes fruits de pénitence, car Jésus-Christ a dit que de quelque côté que l'arbre tombe, il demeurera. Si l'arbre tombera un jour, s'il a porté de bons fruits, s'il a porté sa tige vers le ciel, il est réservé pour l'édifice de la Jérusalem céleste ; si au contraire il n'a pas porté de fruit, au lieu de partir bénis, il est destiné au feu.
Mon Dieu, donnez-moi le temps de rentrer en moi-même, de repasser ma vie dans l'amertume de mon cœur, de laver mes péchés dans les larmes de la pénitence, car je vois Jésus-Christ qui descend pour récompenser ou punir chacun selon ses œuvres. Gravez aussi dans mon cœur la pensée de la mort, puisque tout m'apprend que c'est le moyen de s'y préparer et de ne pas la craindre dans ses conséquences.
La grande science ou la grande étude de la vie est la science ou l'étude de la mort ; et de la perfection de l'étude de la mort dépend la perfection de la vie. Or, considérons seulement du côté des passions ce qui peut être perfectionné dans la vie, et par là nous pourrons juger du reste. Nous avons des passions à réprimer et à ménager.
Or la pensée de la mort est le remède le plus souverain et le plus efficace que nous ayons pour atteindre ce but. La pensée de la mort nous fait connaître la vanité de nos passions, en nous mettant sous les yeux la vanité des objets auxquels elles s'attachent. Tandis que ces objets nous paraissent grands et estimables, nous en faisons le sujet de nos plus ardentes passions. Mais du moment que nous commençons à les mépriser, nous nous en détachons.
Et ce qui donne ce mépris des choses de la terre c'est la pensée de la mort : car la mort est l'imprimeur terrible du néant des choses humaines, pour lesquelles nous nous passionnons. La mort est le miroir fidèle qui met sous nos yeux l'instabilité, la fragilité, la caducité des biens de cette vie. La pensée de la mort détruit en nous tous les enchantements de l'amour du monde, et nous fait une source de lumière des ténèbres mêmes du tombeau.
Dans ce jour, dit l'Écriture, toutes les pensées des enfants du siècle s'évanouiront : In illa die peribunt omnes cogitationes eorum. Ce jour de la mort les éclairera, dissipera tous les nuages dont la vérité s'est enveloppée. Ce qui avait paru beau et glorieux, deviendra vil et méprisable. Peribunt. Ces chimères qu'ils avaient du monde et de sa prétendue félicité s'effaceront et s'anéantiront : In illa die peribunt omnes cogitationes eorum.
Or que faisons-nous quand nous nous occupons du souvenir de la mort ? Nous anticipons ce dernier jour et nous prenons par avance les sentiments que nous aurons alors.
C'est ainsi que David au milieu des grandeurs du monde méprisait toutes ses passions. Il demandait une grâce à Dieu, c'était celle de lui faire connaître la fin de sa vie : notum fac mihi, Domine, finem meum, et de lui faire sentir le peu de temps qu'il avait encore à passer sur la terre : et numerum dierum meorum quis est, ut sciam quid desit mihi. Il savait que cette pensée, Il faut mourir, suffisait pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes.
En effet disait-il au Seigneur, vous avez réduit mes jours à une mesure bien courte : ecce mensurabiles posuisti dies meos ; et par là tout ce que je suis n'est qu'un pur néant devant vous : et substantia mea tanquam nihilum ante te. Et la mort fait de tous les biens que nous possédons, de tous les plaisirs dont nous jouissons, de tous les honneurs dont nous nous glorifions, comme un abîme de néant et de vanité : verumtamen universa vanitas omnis homo vivens.
L'homme enivré des plaisirs et des grandeurs du monde, semble ignorer cette vérité, mais il est pourtant vrai que sa vie n'est qu'une ombre et une figure qui passe : verumtamen in imagine pertransit homo. Ô Mort que ton souvenir est amer pour celui qui met son bonheur dans les biens et les plaisirs de la terre ! Quam amara est memoria tua. Mais que ton souvenir est doux et salutaire pour celui qui en te méditant a réprimé ses passions et s'est examiné sur son futur : Quam bonum judicium tuum.
En effet la pensée de la mort n'est-elle pas bien propre à mettre des bornes à nos passions insatiables ? Pour arrêter les âmes les plus passionnées, ne suffirait-il pas, s'ils étaient de bonne foi, d'entendre cette sentence de l'Apôtre saint Paul : Statutum est ; l'arrêt est prononcé ; vous mourrez un jour et vous portez déjà dans le sein le coup de la mort : hominibus semel mori. Ne suffira-t-il pas de nous faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde quand ils le prièrent de ressusciter Lazare : Veni et vide.
Venez et voyez comment la mort nous sépare de nos amis, de nos parents, de nos bienfaiteurs, comment elle nous arrache à nos plaisirs, à nos richesses. Voyez ce grand du monde, devant lequel tout semblait plier, qui était partout craint et respecté ; sa mémoire le frappe, aujourd'hui il réunit une foule de captives pour partager avec lui les délices de sa table. Le malheureux ! il n'y pensait pas... et demain il sera dépouillé de ses richesses : demain il paraîtra devant Dieu, et rendra compte à son créateur de sa vie molle et sensuelle : demain un suaire l'enveloppera et il descendra dans la tombe nu et vide.
Voyez cette personne jeune comme vous ; comme vous elle était l'idole du monde ; aussi spirituelle que vous, aussi recherchée aussi adorée que vous, mais voyez le soir après sa mort : c'était une fleur qui fleurissait le matin et le soir nous la vîmes séchée : qu'est devenu cet esprit qui était devenu si grand, qu'est devenue cette beauté ? Ô vanité ! ô néant ! elle est dans la poussière, nu et vide.
Voyez ce jeune voluptueux qui semble par sa conduite braver la puissance de Dieu ; il cherche partout le bonheur et la paix excepté dans le sein de sa religion ; il cherche tout excepté son créateur ; il cherche tout excepté le ciel. Il veut satisfaire ses passions à quelque prix que ce soit : honneurs, sacrifice, repos, bassesse, humiliations, rien ne lui coûte, pourvu qu'il satisfasse les désirs aveugles d'un cœur corrompu.
Il demande au monde et aux créatures des jouissances, des divertissements et des fêtes. Cependant la main toute puissante de Dieu le frappe au milieu de ses plaisirs. Quel coup terrible, quelle surprise effrayante ! Je vous laisse à penser, mes frères, quelles tristes réflexions roulent alors dans son esprit étonné. Le voilà sur un lit de douleur ; en proie aux peines les plus cruelles et les plus déchirantes, et sur le point de tomber entre les mains de son Dieu qu'il a méconnu ou outragé pendant sa vie.
Tout ce qui l'environne semble lui dire un adieu éternel : parents, amis, plaisirs, divertissements, grandeurs, etc.
Ô mortels ignorants de leur destinée, venez et voyez : Veni et vide. Voyez cette bouche entrouverte, ces yeux immobiles et presque éteints, ce front pâle et glacé, ces joues creuses et livides, ce visage hideux et défiguré. Ah ! ce spectacle vous glace d'effroi ; mais ne vous éloignez pas, voilà le modèle de ce que vous serez un jour !
Que serait-ce donc, si dans quelques jours on l'exhumait : que verriez-vous ? Un je ne sais quoi qui n'a pas de nom réduit en pourriture. Dans quelques mois vous verriez des ossements disloqués et séparés. Enfants des hommes ! jusques à quand nous laisserons-nous éblouir par l'éclat des honneurs, des plaisirs et des enchantements du monde sans penser à la mort dont le souvenir est salutaire pour une âme vraiment chrétienne, et qui nous met sous les yeux d'une manière aussi claire la vanité de la terre : filii hominum usquequo gravi corde ?
Cependant ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus redoutable. L'âme survivra au corps, et sera éternellement heureuse ou malheureuse, et sera éternellement en paradis ou en enfer. Lorsque couverte de crimes elle sort du corps de ce jeune et infortuné voluptueux, où fuira-t-elle se cacher ? Nulle part, mes frères. Il faudra qu'elle se présente au tribunal de la justice divine pour entendre la sentence de sa réprobation éternelle. Le jugement commence et les péchés cachés sont dévoilés : revelabit occulta cordium.
Que répondre pour tant de paroles déshonnêtes sorties de cette bouche impure ? Pour tant de regards, tant de vains honneurs, pour tant de démarches contraires à la loi de Dieu ? De quel œil l'infortuné verra-t-il dans ce moment terrible tant de fautes qu'il a commises, tant de grâces qu'il a perdues ? Jésus-Christ avait donné sa vie pour le sauver, et il n'a pas voulu reconnaître pour rédempteur celui qui le juge après sa mort ?
Jésus-Christ avait établi des sacrements dans son Église pour sanctifier le pécheur et il les a méprisés ; Jésus-Christ avait établi un tribunal dans son Église pour justifier le pécheur et il a refusé de porter ses iniquités au tribunal de son Dieu pour le condamner. Quels regrets amers ! Il voudrait maintenant réparer l'indifférence qu'il a eue pour la religion de son Dieu, mais il n'en est plus temps : tempus non erit amplius.
Il aurait pu vivre chrétiennement et mourir de la mort des justes, si la pensée de la mort et de ses conséquences éternelles avait été le fondement de toutes ses actions. Et si l'on voit tant de crimes, si l'on voit tant d'indifférence pour le salut, c'est qu'on s'étudie à éloigner de soi la pensée des conséquences de la mort.
Quand nous pourrons nous flatter d'être au premier rang des élus de Dieu, ce souvenir est encore propre à nous soutenir et à nous encourager. Nous ne sommes pas plus parfaits que l'était le saint roi David qui pensait souvent à ses fins dernières, et mesurait l'étendue de l'éternité. Bienheureux habitants du ciel, voilà ce qui vous occupait et la nuit et le jour ; voilà ce qui vous faisait verser tant de pleurs : cogitavi dies antiquos et annos æternos in mente habui. Bienheureux nous-mêmes si cette pensée salutaire opère sur nos cœurs les mêmes effets !
Il est donc vrai, mes frères, que nous devons mourir un jour : c'est un arrêt irrévocable et sans appel que la justice divine a prononcé. Il est donc vrai que nous devons être arrachés à nos biens, à nos plaisirs, à nos amis, à nos parents qui nous ont donné pendant la vie mille témoignages d'affection et de tendresse.
Si nous réunissons sous nos yeux tous les royaumes, tous les empires, toutes les contrées, si nous voulons rapprocher tous les siècles pour voir tous les ravages que la mort a exercés sur toute la surface de l'univers, avec quelle certitude ne pourrions-nous pas nous dire à nous-mêmes : Dieu a compté le nombre de mes jours : numeravit Deus. Cet arrêt bientôt complété et rempli et accompli.
Mais de cette certitude de la mort, naissent pour moi des incertitudes cruelles et déchirantes : incertitude du genre, incertitude du temps de la mort, incertitude de l'état où nous trouvera Jésus-Christ. À cet égard, ignorons-nous que nos œuvres auront été pesées dans la balance de la justice divine, et qu'elles n'auront pas été trouvées de poids ? Appensus es in statera, et inventus es minus habens.
Je n'en sais rien, mes frères, tout ce que je sais et voudrais dire c'est que la pensée de la mort est un moyen efficace de s'y préparer et de ne point la craindre dans ses conséquences éternelles : Memorare novissima tua et in æternum. Elle est un germe de vertus, un principe fécond de bonnes œuvres, elle écarte le péché, fait désirer le secours de la grâce, produit de saintes résolutions et nous représente le ciel comme notre patrie et la terre comme le lieu de notre exil.
Oui, dit saint Bernard, je méditerai la mort, je la savourerai, j'en graverai la pensée dans mon cœur, parce que je reconnais combien elle est propre à élever l'homme à l'héroïsme de la vertu, combien elle a d'empire sur les passions et sur les mauvais penchants. Elle répand sur tout cet univers un crêpe lugubre et en affadit les plaisirs et les divertissements ; elle détache l'homme de la terre, et le dispose à paraître au tribunal de son Dieu.
Voulons-nous paraître avec assurance à ce tribunal redoutable ? Faisons toutes nos actions comme nous voudrions les avoir faites à l'heure de notre mort. À l'heure de notre mort nous voudrions repasser toutes nos années dans l'amertume de notre cœur, avouer nos égarements avec sincérité, et nous juger nous-mêmes rigoureusement. Travaillons-y dès aujourd'hui : Dum tempus habemus operemur bonum.
Nous voudrions, à la mort, entrer dans les plaies sacrées de Jésus-Christ, avoir part à son sacrifice, et à ses mérites, nous munir de ses sacrements. Allons souvent pendant la vie nous jeter entre les bras de ce divin sauveur : Dum tempus habemus, operemur bonum.
Nous voudrions, à la mort, racheter nos péchés, ménager notre salut, nous ouvrir le ciel par nos vertus et nos bonnes œuvres. Commençons dès aujourd'hui : Dum tempus habemus operemur bonum. Notre sort après notre mort, doit se décider au tribunal d'un Dieu qui récompensera chacun selon ses œuvres. Que notre vie soit donc un germe de piété, de vertu, de bonnes œuvres, et nous recevrons en récompense après notre mort, une couronne immarcescible de gloire.