Filius meus mortuus erat et revixit, perierat et inventus est

Mon fils était mort, et il est ressuscité ; il était perdu, et je l'ai retrouvé. (Luc, XV, 24.)

Que ces paroles, mes chers Frères, expriment d'une manière touchante les sentiments de cet heureux Père dont parle l'Évangile, qui revoit enfin son fils qu'il avait perdu ! Après une longue absence, il l'embrasse, et le serre contre son sein, ce fils que le malheur et le remords ramènent à ses pieds, et, transporté de joie, il dit avec Jacob : je descendrai sans regret dans la tombe, parce que mon fils était perdu, et je l'ai retrouvé.

Mais combien n'est pas plus grande la joie de Jésus-Christ lorsque, lassé de ses longs égarements, touché de la grâce, soulevant le poids accablant de ses iniquités, un pécheur vient à ses pieds solliciter le pardon et implorer sa miséricorde ?

Il n'appartient qu'à la sainte Écriture de nous prêter un langage pour exprimer cet heureux retour : Mon fils était mort et il est ressuscité, il était perdu, et je l'ai retrouvé, filius meus mortuus erat, et revixit, etc.

Je me sens pressé, mes Frères, de vous entretenir aujourd'hui des miséricordes de Jésus-Christ à l'égard du pécheur pénitent : Jésus-Christ nous en donne une idée profonde lui-même dans la parabole de l'enfant prodigue ; il faut nous en faire à nous-mêmes l'application, et considérer, dans un premier point, les égarements étranges de l'enfant prodigue, et, dans une seconde partie, le tableau ravissant de son retour. C'est là tout mon sujet.

Implorons par l'entremise de Marie, le refuge des pécheurs, la grâce du Dieu de clémence qui touche et convertit les cœurs. Ave Maria.

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Premier point

Un Père avait deux fils : le plus jeune lui dit : mon Père, donnez-moi la portion des biens qui m'appartient : Pater, da mihi portionem substantiae meae quae me contingit : fils ingrat, que manquait-il donc à ton bonheur ? Il jouissait de tous les avantages de la naissance, de la fortune, de l'éducation ; il croissait sous l'ombre tutélaire d'un Père qui l'environnait des soins du plus tendre amour, qui ne vivait et ne respirait que pour lui.

Mais bientôt les passions naissantes font entendre à ce jeune cœur leurs voix impérieuses : entraîné par les sollicitations trompeuses de perfides amis, il se porte à une détermination funeste : mon Père, dit-il, donnez-moi la portion de biens qui m'appartient. Mon fils, reprend ce bon Père, qu'ai-je donc fait ? qu'ai-je négligé pour te rendre heureux ? J'avais pris soin de ton enfance ; j'ai veillé avec sollicitude à tes premiers pas ; je voyais en toi le bâton, le soutien de ma vieillesse, la consolation de mes cheveux blancs ! J'aimais mon fils... je ne vivais que pour mon fils... je serais mort pour mon fils... j'espérais que la main de mon fils fermerait un jour les yeux éteints de son vieux Père... Mais la voix de la passion l'emporte sur les observations dictées par la tendresse la plus vive, et le malheureux fils prend une détermination qui déchire le cœur de son père, et ne laisse plus de place aux conseils de la douleur. Le Père trop indulgent cède aux instances de ce fils coupable, et il fait entre ses deux enfants le partage de son bien. Et divisit illis substantiam.

Que ce premier coup d'œil jeté sur les égarements de l'enfant prodigue offre des traits qui nous regardent, mes Frères. Nous étions dans le néant, Dieu nous a donné l'existence ; nous étions morts, ensevelis dans la sépulture du péché originel ; alors, nous prenant entre les deux bras de sa charité et de son amour, il nous a placés sur le trône de la grâce chrétienne ; au jour à jamais mémorable de notre baptême, nous avons été faits enfants de Dieu, des parents chrétiens nous ont appris à l'aimer, nous ont enseigné sa sainte loi, et nous ont élevés dans la religion.

Hélas ! qui pourra compter parmi nous les enfants prodigues ! Combien y en a-t-il qui, fidèles à la grâce de leur baptême, aient conservé pure et sans tache la robe d'innocence dont les revêtit le ministre de l'Église en les régénérant dans les eaux sacrées ! Ah ! s'il en est un seul, qu'il se lève, et nous le louerons tous ensemble dans l'assemblée des saints.

Qu'il est grand, plutôt, le nombre de ces chrétiens infortunés qui, fatigués des soins et de l'amour du meilleur des Pères, abandonnèrent bientôt la voie de ses divins préceptes ! Et remarquons bien, mes Frères, quelle est la cause des égarements de ces pauvres pécheurs ? L'Évangile nous l'apprend : adolescentior : c'est le plus jeune de ces deux enfants qui contriste le cœur de son Père en fuyant le toit qui l'a vu naître ; image trop réelle du pécheur ; sa jeunesse impatiente soupire après une fatale liberté : on appelle à grands cris le jour de l'indépendance ; on ne tarde pas à secouer le joug trop pesant des lois divines ; désormais rien n'arrête plus le pécheur dans sa course, il marche sans contrainte, et il dit, ou plutôt sa conduite dit pour lui : mon Père, donnez-moi la portion de biens qui m'appartient. Dieu, ce bon Père, plein de miséricorde et d'amour, rappelle à lui ce fils ingrat, il frappe à la porte de son cœur ; mais le pécheur étouffe la voix salutaire du remords, il repousse la grâce, il s'endurcit de plus en plus, et ses actes répondent insolemment : Mon Père, donnez-moi la portion de biens qui m'appartient. Enfin Dieu, fatigué de tant de résistances, abandonne ce fils rebelle aux visions de son cœur égaré : et divisit illis substantiam.

L'enfant prodigue, ayant arraché à la tendresse de son Père la portion de biens qui lui appartient, se dérobe à la vigilance de l'auteur de ses jours et se jette dans la voie large du mal. Mais la proximité de la maison paternelle l'empêche d'accorder librement à ses passions tout ce qu'elles demandent : il se détermine à fuir dans une région lointaine. Peregrè profectus est in regionem longinquam.

Il en est ainsi du pécheur : Dieu, sous mille formes, lui fait entendre la voix de sa charité et de son amour ; mais les passions crient encore plus fort : marche, marche, et il s'enfonce dans la région de l'iniquité.

L'enfant prodigue ne s'arrête pas là, mes Frères : il ira jusqu'aux extrémités de la corruption ; il atteindra les derniers excès du crime ; et désormais, à l'abri de l'importunité des remontrances paternelles, il se laisse aller à toutes les fougues de ses passions : il demande aux créatures des fêtes, des voluptés, des jouissances ; il se précipite dans le tourbillon des plaisirs et se plonge le jour dans la boue des vices les plus honteux, et la nuit l'invite à de nouveaux crimes. Il abuse, il dissipe en débauches tout ce qu'il possède : Dissipavit substantiam suam luxuriose vivendo.

Couleurs bien vives, image parfaite des effets du péché dans un cœur : tombé du haut du trône de la grâce chrétienne où la miséricorde de Dieu l'avait placé, le pécheur va se perdre dans la région lointaine de la licence et de la volupté. Déjà il a tout perdu ; il n'a plus rien ! Toutes ses facultés sont esclaves de ces passions tyranniques auxquelles il s'est abandonné ! Son imagination ne lui offre plus que des objets impurs ; sa mémoire ne lui retrace plus que de sales et d'infâmes souvenirs ; ses sens épuisés ne peuvent plus satisfaire qu'à demi ses passions toujours exigeantes. Il a tout dissipé : Dissipavit substantiam suam luxuriose vivendo.

Mais quels sombres nuages viennent obscurcir et attrister les jours de l'enfant dissipateur ? Quels noirs chagrins viennent troubler les charmes de la vie heureuse qu'il se promettait ? Ses débauches ont absorbé toutes ses ressources : ses passions insatiables ont anéanti tout moyen d'existence honnête. Que fera-t-il, sans parents, sans amis, sur le sol étranger ? Que fera-t-il ? Il vendra la terre qu'il devait continuer d'arroser de ses sueurs, au sein de sa famille, cette terre qu'il a eu le malheur de détacher de l'héritage paternel ; il la vendra pour se procurer un morceau de pain. Mais cette dernière ressource lui échappe bientôt ; et alors une horrible famine vient exercer d'affreux ravages dans cette terre étrangère, sur le théâtre même de ses débauches : postquam consummavit omnia, facta est fames valida in regione illa.

Mes Frères, jetez maintenant un regard au fond du cœur corrompu du pécheur : est-il un trait de ce lamentable tableau que vous n'y trouviez ? Il souffrait avec impatience le joug salutaire des divins commandements : il a voulu vivre sans maître, loin de Dieu et de la religion, et il est tombé dans l'esclavage humiliant des passions ! Il cherchait la paix, le bonheur, il n'a trouvé qu'une horrible famine. Le calice des plaisirs où il s'abreuvait est vide ; il n'a plus rien à lui offrir ; il ne lui reste que le sel cruel que le torrent du vice a creusé dans son âme.

Ô infortuné jeune homme ! enfant prodigue ! rentrez, rentrez en vous-même, ouvrez les yeux et voyez enfin la profondeur de l'abîme où vous précipitent vos désordres : le joug paternel vous pesait, vous l'avez secoué, et vous mourez de faim. Ah ! quittez cette terre étrangère qui n'a pour vous que des amertumes et des chagrins ! Revenez, hâtez-vous de revenir à la maison de votre Père ! Il vous aime, il vous chérit encore, en vous voyant ses entrailles seront émues, il n'aura pour vous que des paroles d'amour, de paix, de miséricorde, de pardon... Il se souviendra qu'il est père...

Mais non, malheureux jeune homme ! rien ne touche ton cœur endurci ; il s'obstine à rester sans pain, sans ressource, loin de ce Père qui l'aime encore et qui lui tend les bras. Peut-être conserve-t-il le criminel espoir que la cessation de la famine lui rendra, avec le pain qui lui manque, ses infâmes jouissances et ses coupables désirs. Que fait-il donc ? Lassé de mendier sa vie de porte en porte, il vend pour un morceau de pain le dernier bien qui lui reste : sa liberté ! Il la vend pour un morceau de pain noir que les chiens ne voudraient pas manger, et il entre au service d'un habitant de ce pays : et adhaesit uni civium regionis illius.

Voilà, mes Frères, voilà le pécheur tombé sous le poids de l'écrasante habitude de sa volupté ! Le voilà vil esclave de ce maître terrible et cruel, armé de fouets déchirants, et qui lui crie sans cesse : marche, marche, tu ne t'arrêteras plus. Qu'il souffre maintenant les rigueurs de ce maître impitoyable, qu'il courbe la tête sous son joug de fer et qu'il le porte sans murmures ! Cependant le maître de l'enfant prodigue s'aperçoit bientôt qu'il n'a qu'un serviteur inutile, et qu'il n'achète pas par son travail le pain noir et grossier dont il le nourrit : il se détermine donc à le chasser loin de lui, et il l'envoie dans une métairie pour être le guide, le conducteur des plus vils animaux : misit illum in villam suam ut pasceret porcos. Voyez-le maintenant, mes Frères, au fond de ces tristes forêts, seul avec le vil troupeau des animaux immondes, dont la garde lui est confiée ! Pauvre enfant ! Ah ! les jours ne sont-ils pas longs comme des années dans cette effroyable solitude.

Vous reconnaissez-vous, à ces traits, pécheurs ? vous qui avez abandonné Dieu, le meilleur, le plus tendre des maîtres ; ce bon Père si rempli pour vous d'amour, de tendresse, de miséricorde ! Vous avez quitté ce bon Père, et vous avez contristé, déchiré son cœur en vous livrant au démon que vous avez choisi pour maître ! Vous, surtout, infortunés esclaves de la plus infâme de toutes les passions ; vous qui, depuis tant d'années peut-être, courbez honteusement la tête sous le joug de fer de la hideuse impureté ; vous, jeunes gens, jeunes personnes, usés par les sales plaisirs de la chair, vermoulus de luxure ; vous qui ne marchez plus, qui ne vous soutenez plus, mais qui roulez dans la fange de tous les débordements imaginables, sous le poids des chaînes ignominieuses et pesantes de la volupté qui vous accablent ! vous, réduits à nourrir dans l'affreux désert de votre cœur le vil bétail de vos pensées immondes, de vos farouches désirs ! Pauvres enfants prodigues ! ouvrez-nous votre cœur ; dites-nous quels ennuis déchirants rongent vos âmes ; dites-nous si, dans ce déplorable état, dans cet épouvantable esclavage, dans cet affreux désert du péché où vous êtes si loin de Dieu, et Dieu si loin de vous, ah ! dites-nous donc si les jours ne sont pas longs comme des années, si les années ne sont pas longues comme des siècles !

Mais revenons à l'enfant prodigue : il est encore loin du terme de ses malheurs ; il roulera jusqu'au fond de l'abîme : c'est là que Dieu l'attend pour l'en retirer, et le placer sur le trône de sa miséricorde. Bientôt on lui refuse le pain noir et grossier qui jusqu'à ce jour a soutenu ses forces épuisées. Alors il demande à partager la nourriture des pourceaux : et cupiebat implere ventrem suum de siliquis quas porci manducabant. Mais on repousse impitoyablement sa demande : et nemo illi dabat.

Voilà, mes Frères, voilà le pécheur réduit aux dernières extrémités ! Voilà les derniers efforts de la volupté dans un cœur qui s'est livré sans contrainte et sans remords à l'impureté de ses désirs ! Ses passions fatiguées, épuisées, ne lui laissent plus que des fantômes hideux. Il veut s'en nourrir : et cupiebat implere ventrem suum de siliquis quas porci manducabant ; mais cette dernière ressource lui échappe : et nemo illi dabat. Dans son affreuse indigence, il ne lui reste que le désespoir et la mort, ou la conversion. C'est là, au fond de cet abîme, que Jésus-Christ l'attend pour le faire monter en triomphe sur le trône de sa gloire.

Tel est, mes Frères, le tableau des égarements de l'enfant prodigue, tableau sombre, lamentable, mais réel et tracé par Jésus-Christ lui-même : au spectacle déchirant de tant et de si terribles malheurs, ne désirez-vous pas voir succéder le spectacle ravissant du retour de cet enfant rebelle ?

Mais, fatigués par la considération des terribles effets de la vengeance de Dieu sur le pécheur, nos cœurs ont besoin de se reposer un instant pour méditer ensuite, dans les sentiments d'une joie douce et paisible, les merveilles de la miséricorde divine.

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Second point

Nous avons suivi l'enfant prodigue, mes Frères, depuis le jour où, entraîné par ses passions, il a quitté le toit paternel : nous l'avons vu tomber comme un plomb au fond de l'abîme et descendre au dernier degré de la corruption morale. C'est là que l'attend la miséricorde de Dieu, dont la justice ne l'a pas frappé au milieu de sa course ténébreuse : épuisé, sans force, presque sans vie, il rentre en lui-même : in se autem reversus : la légèreté, la dissipation, fut la cause de son malheur ; ce n'est qu'en rentrant en lui-même qu'il sortira du précipice affreux où l'ont jeté ses désordres. Le passé, le présent, l'avenir s'offrent à la fois à son esprit agité : le passé lui rappelle ce qu'il était autrefois et la gloire dont il est déchu ; il compare sa position présente, cruelle, déchirante, à celle, non de son frère, mais des mercenaires qui gagnent leur pain à la sueur de leur front dans la maison de son Père. Que de mercenaires, s'écrie-t-il, ont du pain en abondance dans la maison de mon Père, et moi je meurs de faim ! ego autem hic fame pereo !

La peine du présent n'est pas moins affreuse : il se voit plongé dans la plus profonde misère, épuisé, couvert de haillons, banni de la société qui le repousse, vil conducteur du plus vil troupeau ! Et l'avenir ? L'avenir se présente à lui, sombre, lamentable ! Il mourra donc loin des lieux où il reçut le jour ! Il mourra sur le sol étranger, où peut-être son corps sera la pâture des vils animaux auxquels il dispute le gland des forêts ! Il ne reverra donc jamais ce père, ce père qui l'aima si tendrement, ce père qui tant de fois le pressa avec amour contre son cœur ! Ces diverses considérations le touchent et le troublent : il commence à rentrer en lui-même : in se autem reversus.

Grande et utile leçon pour le pécheur ! pour celui surtout qui a été réduit à dévorer le gland amer de la volupté : c'est là que l'attendait la grande miséricorde de Dieu : le passé, le présent, l'avenir viennent aussi agiter et troubler son cœur : le passé ne lui rapporte que des souvenirs déchirants ; il regarde derrière lui, et il découvre avec effroi la longue route du crime qu'il a parcourue tout entière. Il compare l'état accablant où il est réduit, non aux compagnons de son jeune âge, heureux de la conservation de leur innocence, mais à celui des âmes fidèles ; et il se dit : combien de chrétiens ont du pain en abondance dans la maison de mon Père, et moi je meurs de faim ! ego autem hic fame pereo !

Au souvenir douloureux du passé se joint la pensée pleine d'amertume du présent : ah ! qu'il est profond, pénétrant, déchirant, le premier regard qu'un pécheur jette sur son âme ! Il voit avec terreur la perte affreuse qu'il a faite de toutes ses facultés ; son intelligence abrutie, son entendement obscurci, sa raison aveuglée, sa mémoire pleine de cruelles réminiscences, son cœur flétri par la volupté, sa liberté changée en un honteux esclavage, son corps épuisé, tout usé par les passions honteuses et dévorantes dont il a été l'instrument ; il ne lui reste plus que les haillons du crime et du scandale.

L'avenir, l'avenir effroyable, se déroule devant lui ; il découvre les jugements terribles de Dieu. Il semble que le livre formidable où est contenue la matière de son jugement soit exposé à ses yeux ! Il voit le doigt de Dieu se promener sur ces pages éternelles et y graver, en caractères ineffaçables, jusqu'au dernier de ses forfaits. Il aperçoit la mort qui s'avance et qui lève le bras sur lui pour le frapper. L'enfer ouvre tout au large à sa pensée ses prisons infectes, ténébreuses, brûlantes, où sa place est marquée. Beau ciel ! séjour des saints ! céleste patrie des enfants de Dieu, tu te montres au pécheur, mais fermé pour toujours à ses désirs ! mais plutôt ouvert, lui aussi, tout au large, afin qu'il y aperçoive et la place qui lui était préparée et qu'il n'occupera jamais, et la couronne de gloire qui lui était destinée et qui jamais ne se reposera sur sa tête, enfin qu'il y entende les chants des bienheureux et des anges auxquels il ne mêlera jamais sa voix !

À ces considérations affligeantes, il n'est pas un pécheur qui ne rentre en lui-même : in se autem reversus. La crainte est le commencement de la sagesse : elle fut aussi le premier sentiment du prodigue. Bientôt elle fait place à la confiance : je me lèverai, dit-il, et j'irai vers mon Père : Surgam, et ibo ad Patrem.

Infortuné jeune homme ! Quoi ! vous vous lèverez, dites-vous, et vous irez vers votre père ! Malheureux ! rappelez-vous ce que vous lui avez fait souffrir, rappelez-vous votre conduite criminelle ! Qui vous porte à ce repentir qui s'est fait si longtemps attendre ? Il est trop tard, il est trop tard ! Les chagrins que vous avez causés à votre Père l'ont déjà peut-être précipité dans la tombe ; ou, s'il vit encore, voudra-t-il vous revoir et accueillir l'ignominie d'un fils rebelle, souillé d'un million de crimes ? Non, ne vous levez pas, fils ingrat ! arrêtez-vous, enfant rebelle ! n'allez pas vers votre père ! restez, restez sur la terre étrangère...

Non, mes Frères, il n'en sera pas ainsi ; l'enfant prodigue cède à l'impulsion d'un sentiment bien différent de la terreur qui l'agite : je me lèverai, dit-il, et j'irai vers mon père ; il se souviendra que je suis son fils, et je lui dirai : mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis pas digne d'être appelé votre fils, traitez-moi comme le dernier de vos serviteurs.

Tels sont aussi les sentiments du pécheur, lorsque la grâce a touché son âme : je me lèverai, dit-il, et j'irai vers mon Père, et je lui dirai : mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous ! traitez-moi comme un de vos enfants, mais comme le dernier des hommes. Ô mon Dieu ! vous avez exercé sur moi la toute-puissance de votre amour ! vous m'avez enrichi, environné de vos bienfaits, accablé, pour ainsi dire, sous le poids de vos grâces ; fils ingrat et barbare, j'ai tout méprisé, j'ai lassé votre cœur, j'ai fatigué votre patience ! Plus de retard, plus de retard, me voici, je me lève, je reviens, j'accours, je vole vers vous, ô mon Dieu, ô mon Père, tendez les bras à votre fils : Surgam, et ibo ad Patrem.

La confiance du prodigue redouble : il avance à grands pas vers le toit paternel. S'il repoussait l'attrait de la grâce, s'il se fût borné à jeter un regard sur son âme, il était perdu ; l'abus des grâces est un vent brûlant qui en tarit la source : mais non, sa résolution est plus forte, ses sentiments plus salutaires et plus généreux, il se met en marche, et bientôt nous le verrons dans les bras de son Père.

Mes Frères, le tonnerre de la justice de Dieu a souvent roulé sur vos têtes ; les foudres de la parole sainte ont mille fois éclaté à vos oreilles ; ah ! si la grâce de Dieu a touché vos cœurs, ne différez plus ; allons, mes Frères, levons-nous et marchons ; marchons, courons, précipitons-nous, volons dans les bras du meilleur des pères, ils sont ouverts pour nous recevoir !

Qu'il intéresse ma douleur, ce jeune rebelle que la miséricorde de Dieu ramène aux lieux qui l'ont vu naître : il quitte la région lointaine qui fut le théâtre de ses désordres ; il part, appuyé sur le bâton du voyageur. La maigreur de ses membres épuisés m'inspire la pitié. Les haillons de la misère le couvrent à peine ; il part, épuisé par un million de crimes et chargé de remords. L'aspect hideux de sa pauvreté dégoûtante l'expose au mépris, il est vrai, mais il va porter à son vieux Père les consolations de l'amour filial !

Ainsi le pécheur quitte enfin la région lointaine de la volupté et du désordre : voyez-le, il marche à peine, couvert des haillons du crime, appuyé sur la croix qui est le bâton du retour et soutenu par la foi. Cependant l'enfant prodigue s'avance... Ah ! s'il savait que son tendre père ne l'a pas oublié ! L'Évangile, du moins, nous le fait entendre ; comme il était encore loin, dit l'histoire sacrée, son Père l'aperçut : cum longe esset, vidit illum pater ipsius. Depuis que, secouant le joug, ce fils infortuné avait déchiré par son ingratitude et sa fuite le cœur de son Père, celui-ci venait chaque jour du côté où ce fils qu'il aimait encore avait porté ses pas : et là, placé sur une éminence, il attendait son retour ; car son cœur de père lui disait sans cesse qu'il reverrait son fils. Un jour, jetant de cette éminence les yeux dans la plaine, il aperçoit un voyageur, un inconnu qui s'avance : il est pauvre, misérable, presque nu, il ne marche pas, il se traîne avec peine. À la vue de cet inconnu, le vieillard éprouve je ne sais quoi qui l'agite violemment. Le sang, la nature font entendre leur voix ; il sent battre vivement son cœur gros d'espérance ; il n'y tient plus, il court, il s'élance, il vole vers le voyageur.

Où allez-vous, malheureux Père ! où vous précipitez-vous ? Non, non, cet inconnu n'est pas votre fils ; votre amour de père vous trompe, vous aveugle. Votre fils... votre pauvre fils ! Ah ! ne songez plus à votre fils !... Ses crimes l'ont dévoré sur le sol étranger, les vents ont dissipé sa cendre ; ou peut-être est-il devenu la pâture des vils animaux dont il était le conducteur ? Et quand cet inconnu serait votre fils, c'est un ingrat, c'est un rebelle ; ayez égard à votre dignité ; n'allez pas souiller vos cheveux blancs, humilier votre vieillesse en courant le premier vers lui ! Si cet inconnu est votre fils, ce n'est pas l'amour filial, ce sont ses espérances trompées qui le rejettent dans vos bras. N'allez pas lui offrir un pardon que son repentir tardif ne mérite pas d'obtenir : laissez-le, laissez-le, au nom de votre vieillesse et de vos cheveux blancs, laissez-le venir déposer à vos pieds l'hommage de ses regrets et de ses larmes.

Ah ! ce n'est pas ainsi que raisonne un père : il vole vers son fils, il le saisit, il l'enveloppe, le serre, le noue dans ses bras ! Mon fils était mort, s'écrie-t-il, et il est ressuscité, il était perdu, et je l'ai retrouvé ; c'est le fils de mes larmes ! Oui, je suis père deux fois.

Mon père, votre fils ! répond l'infortuné jeune homme, en arrosant de ses larmes les cheveux blancs du vieillard : moi, votre fils ! non, je ne suis qu'un misérable ! j'ai péché contre le ciel et contre vous ! ne me traitez pas comme votre fils, mais comme le dernier de vos serviteurs. Et tous deux se serrent, se nouent dans les bras l'un de l'autre ; et, par l'ordre du vieillard, on apporte les habits de joie dont son fils doit se revêtir ; et l'anneau lui est passé au doigt, et le veau gras est immolé, et les fêtes et les réjouissances se préparent ; et au milieu de cet appareil joyeux on entend retentir les cris de joie du fils et les cris de joie du Père, qui ne cesse de répéter : mon fils était mort et il est ressuscité, il était perdu et je l'ai retrouvé. Heureux père d'avoir changé le cœur d'un fils qu'il chérissait tant ! heureux fils de trouver prêt à le recevoir un père qu'il a si grièvement offensé !

Qu'ajouter, mes Frères, à ce touchant tableau tracé par Jésus-Christ lui-même ? Voyez maintenant, pécheurs, jetez les yeux dans le lointain : voilà un pauvre pécheur qui revient avec peine de la région du désordre ; il revient, mais il est épuisé ; il n'en peut plus ; ah ! que je crains que son courage l'abandonne avant qu'il arrive au terme ! Non, je ne crains plus : il ne parcourra pas seul la route pénible du retour ; Jésus-Christ, ce Père tendre, est descendu du ciel ; il est sur l'autel, et, du haut de cette montagne mystique, il attend ce pauvre pécheur ! Il quitte ses tabernacles sacrés, vole vers lui, et n'écoute que la voix de sa charité et de sa miséricorde : Jésus-Christ est père deux fois ; il serre dans ses bras le fils de ses souffrances et de son sang, et il lui rend, avec l'abondance de sa grâce, la robe d'innocence qu'il avait perdue ; et il dit : mon fils était mort, et il est ressuscité, il était perdu, et je l'ai retrouvé ; et les saints se réjouissent, les anges et toute la cour céleste sont dans l'allégresse, parce qu'un enfant de Jésus-Christ était mort, et qu'il est ressuscité ; parce qu'il était perdu, et qu'il est retrouvé.

Ah ! mes chers Frères, si nous avons suivi l'enfant prodigue dans ses égarements, hâtons-nous de l'imiter dans son retour, et de nous jeter dans les bras de la charité divine qui nous attend. Hélas, depuis longtemps nous avons quitté la maison de notre Père : nous avons erré, nous nous sommes lassés dans les voies de l'iniquité ; nous avons cherché loin de Dieu la paix et le bonheur : mais nous n'avons pas trouvé la paix, car, nous dit l'Esprit saint, il n'y a pas de paix pour l'impie ; le bonheur a fui loin de nous, parce qu'il n'y a de vraie félicité que pour ceux qui s'attachent au Seigneur : Beatus populus cujus Dominus Deus ejus. Nous avons cherché la vie, et nous avons trouvé la mort ; car il est écrit que ceux qui s'éloignent de Dieu périront infailliblement : quoniam qui elongant se a te peribunt. Nous avons voulu nous affranchir du joug salutaire des divins commandements, et nous sommes tombés sous l'esclavage du démon.

Ah ! n'avons-nous pas assez longtemps traîné les chaînes ignominieuses des passions ? Voulons-nous encore vivre dans le péché, sans foi, sans religion, sans Dieu ? Voulons-nous encore continuer de déchirer le cœur d'un Père qui est mort sur une croix par amour pour nous ? Voulez-vous encore mépriser ses grâces et fouler aux pieds ses bienfaits ? Ah ! je conçois de vous d'heureuses espérances ; votre empressement à courir aux instructions, l'attention que vous apportez à la parole sainte, nous comble d'une sainte joie : puisse la grâce d'une contrition sincère être le prix de votre docilité !

Non, vous n'endurcirez pas vos cœurs ; vous ne recevrez pas en vain la grâce de Dieu ; vous entendrez la voix de Jésus-Christ, qui est à la porte de vos âmes ; il s'y tient depuis longtemps, il frappe à coups redoublés : ecce sto ad ostium et pulso. Mon fils, mon fils, vous dit-il, mon fils, jusqu'à quand résisteras-tu aux sollicitations du plus tendre des pères ? mon fils, ouvre-moi ton cœur : praebe, fili mi, cor tuum mihi. Reviens à moi, âme pécheresse, reviens à ton Dieu : revertere, aversatrix anima ! sache et vois combien il est mauvais et amer que tu aies abandonné le Seigneur ton Dieu : scito et vide quia, etc. Ne méprise pas les richesses de sa bonté, de sa patience, de sa longanimité, car tu amasserais des trésors de colère pour le jour de la vengeance ! Reviens donc, reviens à lui ; comme le Père de l'enfant prodigue, il n'a pour toi que des paroles de paix, de consolation, de miséricorde et de clémence.

Ô Jésus ! le meilleur des maîtres, le plus généreux des bienfaiteurs, le plus tendre de tous les pères ! nous avons déchiré votre cœur en nous livrant au péché ; le démon nous tient sous son empire ; nous sommes courbés jusqu'à terre sous le poids accablant de ses chaînes, loin de vous, ô mon Dieu, dans l'affreux désert de l'iniquité et du désordre ! Pauvres enfants prodigues, nous nous lèverons aussi, et nous irons vers notre Père, et, arrosant ses pieds de nos larmes, nous lui dirons : ô mon Père, nous avons péché contre le ciel et contre vous, nous ne sommes plus dignes d'être traités comme vos enfants, mais comme les derniers des hommes ! Pardon, ô Dieu de clémence ! pardon, ô Dieu de miséricorde ! tendez à vos enfants une main secourable, ouvrez-leur votre cœur ; laissez-les voir comme ce cœur paternel, comme ce cœur brûlant d'amour, inépuisable en miséricorde, bat violemment lorsqu'un pécheur en approche pour y chercher le pardon et la paix ! Ne retenez pas votre miséricorde enfermée, faites-la plutôt éclater sur nous ; nous sommes vos enfants, les enfants de vos souffrances et de votre sang ! Père saint, ne laissez pas périr ces âmes que vous avez créées, que vous avez tant aimées et rachetées de votre sang précieux : Te ergo quaesumus, famulis tuis subveni, quos pretioso sanguine redemisti. Ô Jésus, ramenez à vous tous les pauvres pécheurs, convertissez ces enfants prodigues qui ont affligé votre cœur ; recevez, retenez, conservez entre vos bras vos enfants que votre grâce a convertis ! Ô Jésus, sauvez vos enfants qui étaient morts et que votre amour a rendus à la vie. Amen.

Ce qui suit n'est pas la suite du sermon — celui-ci s'achève sur « Amen » — mais semble correspondre aux deux dernières pages manuscrites :
une version abrégée, à l'état de brouillon, du second point.

Un Père avait deux fils : le plus jeune lui dit : mon Père, donnez-moi la portion des biens qui m'appartient : Pater, da mihi portionem substantiae meae quae me contingit. Mon fils, reprend ce bon Père, que t'ai-je fait ? j'espérais trouver en toi le bâton, le soutien de ma vieillesse, et la consolation de mes cheveux blancs. J'aimais mon fils... je ne vivais que pour mon fils... je serais mort pour mon fils... j'espérais que la main de mon fils aurait fermé les yeux éteints de son vieux Père ; mais la voix de la passion l'emporte sur les observations dictées par la tendresse la plus vive, et le père trop indulgent fait entre ses enfants le partage de tout son bien : et divisit illis substantiam. Qu'il est grand parmi nous le nombre des enfants indignes qui, fatigués du service de Dieu, lui demandent aussi la part des biens qui leur appartient ; Dieu, ce bon Père, rappelle à lui ce fils ingrat, mais il étouffe la voix salutaire du remords, et Dieu, fatigué de tant de résistances, l'abandonne à son sens réprouvé : et divisit illis substantiam.

L'enfant prodigue, ayant arraché à la tendresse de son Père la portion des biens qui lui appartient, se jette dans la voie large du crime, et se détermine à fuir dans une région lointaine : et peregrè profectus est in regionem longinquam. Là, à l'abri des remontrances paternelles, il se livre à la fougue de ses passions, et dissipe en débauches tout ce qu'il possède : dissipavit substantiam suam luxuriose vivendo. Ses ressources sont absorbées ; cependant une horrible famine vient exercer ses ravages sur la terre qui a servi de théâtre à ses crimes : postquam consummavit omnia, facta est fames valida in regione illa.

Chrétiens, mes Frères, jetons un regard au fond du cœur corrompu du pécheur. Il se révoltait avec peine contre le joug des divins commandements, il a voulu vivre sans maître, loin de Dieu et de la religion ; et il est tombé dans l'esclavage. Il a cherché la paix et le bonheur, et il n'a trouvé qu'une horrible famine. Infortuné prodigue, rentrez en vous-même, hâtez-vous de revenir à la maison de votre Père, il vous aime, il vous chérit encore, il vous tend les bras pour vous recevoir. Mais non, rien ne touche son cœur ; et, lassé de mendier son pain de porte en porte, il vend sa liberté, et entre au service d'un des habitants de ce pays : et adhaesit uni civium regionis illius, et on l'envoie dans une métairie pour être le conducteur des plus vils animaux : misit illum in villam suam ut pasceret porcos. Pauvre enfant ! les jours sont pour lui longs comme des années. Vous reconnaissez-vous, à ces traits, chrétiens, mes Frères, vous qui avez abandonné Dieu, le meilleur et le plus tendre des maîtres ? vous avez quitté ce bon Père, et vous avez déchiré son cœur en vous livrant au démon. Pauvres enfants prodigues, ouvrez-nous votre cœur, dites-nous quels ennuis déchirants rongent vos âmes, dites-nous, dans ce déplorable état, quand vous êtes si loin de votre Dieu ; ah ! dites-nous si les jours ne sont pas longs comme des années, et les années longues comme des siècles.

Cependant l'enfant prodigue n'est pas au terme de ses malheurs : il roulera jusqu'au fond de l'abîme ; c'est là que Dieu l'attend pour l'en retirer et le placer sur le trône de sa miséricorde. Bientôt on lui refuse le pain noir et grossier qui jusqu'à ce jour a soutenu ses forces épuisées. Alors il demande à partager la nourriture des pourceaux, mais on repousse impitoyablement sa demande : et nemo illi dabat.