Dieu, en créant l'homme à son image et à sa ressemblance, n'a pas voulu en faire un esclave, mais un enfant chéri et tendrement aimé. Il a voulu traiter avec lui, non seulement comme un ami avec un ami, mais comme un bon père avec le meilleur des enfants. Aussi, dans ce paradis terrestre où sa bonté l'avait placé d'abord, la Majesté divine récréait de temps en temps ses regards innocents ; et là, elle daignait s'entretenir paternellement et familièrement avec l'homme. Cette vue de Dieu, cet entretien, faisaient ses délices et sa félicité.
Mais le malheureux péché vint rompre cette tendre intimité. Dieu se retira, et l'homme prévaricateur fut chassé de la société et de la vue de son Père. Dieu n'aurait pas pu trouver dans les trésors de sa justice de châtiment plus terrible. Cependant le Seigneur, dans sa miséricorde, ne voulut pas laisser inaccomplis les desseins de bonté qu'il avait formés pour l'homme. Il lui fit la promesse formelle de lui rendre un jour cette douce présence qui le rendait heureux.
Pour en perpétuer le gage, il suscita les Patriarches, il daigna s'entretenir avec les anciens Justes et s'asseoir à la table d'Abraham. Ensuite, il dressa sa tente parmi les Hébreux, se promenait au milieu des camps d'Israël, les conduisait, les anima dans les combats et se montra leur Dieu dans les différentes phases de leur existence. Mais voilà qu'au terme de quatre mille ans, le Verbe se fait chair et habite parmi nous : Verbum caro factum est, et habitavit in nobis.
Pendant trente-trois ans, il conversa avec les hommes, habita sous le même toit que les hommes, s'assit à la même table que les hommes, leur fit entendre sa voix, écouta leurs prières et les combla de ses faveurs. Ce n'était pas assez pour son cœur généreux : il voulut demeurer avec nous jusqu'à la fin des siècles. Mais comment exécutera-t-il ce prodigieux dessein ? Comment retournera-t-il au Ciel sans quitter la terre ?
C'est dans la Divine Eucharistie qu'il est réellement présent avec son corps, son sang, son âme et sa divinité, sous les apparences de la nourriture la plus commune. C'est là sa résidence parmi nous ; mais il est impalpable, invisible, immortel, inaccessible à tous nos sens, à l'abri par conséquent de tous les traits de la perversité humaine. Malheur sans doute à ceux qui viennent l'outrager dans le mystère de son amour ; mais ni le fer ne peut le blesser, ni le feu le consumer. Non, tous les attentats, tous les sacrilèges, toutes les profanations ne sauraient porter atteinte à sa gloire.
Le seul droit qu'il ait accordé à ses prêtres sur sa personne sacrée, c'est de la rendre présente sur l'autel, et encore d'une manière incompréhensible. Les impies peuvent profaner les voiles adorables sous lesquels il se couvre ; ils peuvent être agités par la fièvre du désespoir, ils peuvent les blasphémer, les outrager, les fouler aux pieds, mais là s'arrêtent leurs profanations.
Un Dieu daigne s'abaisser jusqu'à devenir l'aliment de sa créature, et la créature s'en éloigne comme on s'éloignerait d'une nourriture nauséabonde et léthifère. Un Dieu daigne se dépouiller de sa gloire pour s'approcher de sa créature, et sa créature n'a pour lui, dans cet état, que des sentiments de mépris. Celui qui a mis son tabernacle dans le soleil daigne habiter dans des tabernacles faits de la main des hommes. Celui que les prophètes nous représentent porté sur les nuées et assis sur les Chérubins met ses délices à établir sa demeure parmi les enfants des hommes.
Il est le véritable Emmanuel annoncé par le prophète Isaïe. « Où sommes-nous ? », dit saint Jean Chrysostome ; le Ciel n'est rien au-dessus de la terre, la terre est devenue un nouveau Ciel. Celui que Moïse nous représente par cette idée sublime : « Je suis celui qui est », est, dans l'Eucharistie, un Dieu anéanti, suivant la belle expression de saint Paul ; un Dieu caché, selon la parole d'Isaïe. Dans le mystère de l'Incarnation, nous avons adoré un Dieu dépouillé de tout ce que la Divinité a de grand, de majestueux, d'imposant, pour se revêtir de toutes les marques de bonté et de miséricorde. Nous avons vu le Soleil de Justice couvert du voile obscur de notre chair.
Dans le mystère de l'Eucharistie, nous avons le même Jésus-Christ, Dieu et homme tout ensemble. Jésus-Christ, qui s'est joué dans la production de ses ouvrages, est en même temps un Dieu créateur, un Dieu rédempteur, un Dieu fait homme ; et dans l'Eucharistie, il nous dérobe la vue même de son humanité. Il se couvre du dehors de l'aliment le plus commun pour se proportionner à notre faiblesse, pour nous engager à nous approcher de lui avec plus de confiance. Ce divin artifice de son amour doit-il diminuer notre respect et notre vénération ? Oh non, il augmentera notre reconnaissance pour un Dieu qui a éternisé parmi nous la mémoire de ses merveilles.
Ce prodige qui s'opère dans l'Eucharistie surpasse tous les prodiges qui ont eu lieu dans la longue chaîne des siècles qui ont précédé la venue du Messie. Non, ne nous parlez plus de Moïse changeant en sang l'eau du Nil et portant la désolation dans l'Égypte. Le premier des miracles de Jésus-Christ a été de changer l'eau en vin pour porter la joie dans une pauvre famille ; mais la veille de sa mort, sa charité plus généreuse et plus universelle a changé le pain en son corps et le vin en son sang précieux pour nous prouver l'excès de son amour.
Faut-il admirer Josué arrêtant le soleil dans sa course rapide, et le Dieu de la nature qui obéit à un homme ? Qu'est-ce que Josué, qu'est-ce que le soleil devant un Dieu qui descend sur l'autel à la parole du prêtre ? Nous n'avons rien à envier aux Patriarches, aux Prophètes, aux plus grands personnages de la loi ancienne. Le patriarche Jacob s'écriait avec les plus vifs sentiments d'adoration et d'admiration : « Véritablement le Seigneur est dans ce lieu, et je l'ignorais. » Cependant, il n'avait vu le Roi de gloire que dans un songe mystérieux, il l'avait vu dans un grand éloignement ; c'étaient les Anges qui descendaient vers lui. Mais nous, enfants privilégiés, nous pouvons dire avec vérité : le Dieu de gloire et de majesté est présent dans ce lieu. Les Trônes, les Dominations l'adorent en silence et se tiennent prosternés aux pieds de ses autels.
Ce fut dans un âge bien avancé et après une longue attente que le saint vieillard Siméon reçut entre ses bras l'enfant Jésus volontairement dévoué à la mort ; et nous, dès les premières années d'une vie à peine commencée, nous recevons Jésus-Christ glorieux et immortel. Chaque jour nous pouvons jouir du bonheur de Zachée, et nos cœurs seront eux-mêmes cette maison que Jésus-Christ daignera enrichir de sa présence. Heureux fut saint Jean, le disciple bien-aimé, d'avoir pu reposer sa tête sur la poitrine du Sauveur. Mille fois plus heureux les chrétiens de nos jours : nous pouvons faire reposer Jésus-Christ dans nos poitrines, dans nos cœurs, et là jouir de sa familiarité la plus intime et de ses plus tendres embrassements.
Qu'il est déplorable, l'aveuglement de ceux qui se privent d'un pareil bonheur ! Mais peut-être contribuons-nous à les retenir dans l'aveuglement et l'endurcissement du cœur, et peut-être serait-il en notre pouvoir de les en retirer. Ah mes frères, pourrions-nous balancer un instant ? Si nous voyions en pleine mer un navire chargé de nombreux passagers sur le point de faire un triste naufrage ; les cordages rompus, les mâts abattus ; si nous voyions ces pauvres malheureux élever les mains vers le ciel pour implorer secours, jeter sur le rivage un regard de désespoir ; si nous entendions leur dernier cri de détresse avant d'être engloutis dans les flots irrités, quelle serait notre douleur, quelle serait notre compassion !
Eh bien, nous avons tous les jours sous les yeux des milliers d'âmes qui font naufrage dans la voie du salut par leur éloignement du mystère de l'Eucharistie. Si, à l'issue d'un combat sanglant, nous voyions un champ de bataille jonché de morts et de mourants ; si nous voyions un père, un frère, un ami couvert de blessures et percé de boulets, nous nous ferions un devoir de relever celui qui serait tombé et de bander les plaies de celui qui aurait été blessé ; et tous les jours nous sommes témoins de spectacles plus déplorables par rapport au salut. Et la cause de ces naufrages, c'est notre froideur, notre indifférence, notre peu de foi, notre peu d'amour pour l'Eucharistie. Oh mes frères ! Anges protecteurs de ce sanctuaire, vous avez tout vu, vous avez tout pesé, vous avez tant jugé. Allez porter le regret de notre indifférence au pied de Jésus-Christ dans le mystère de l'Eucharistie.
Mystère : à ce mot, nos prétendus savants reculent d'épouvante ; mais qu'ils reculent donc d'épouvante devant eux-mêmes ; qu'ils reculent d'épouvante devant les grains de sable, devant les brins d'herbe qu'ils foulent aux pieds. Presque tout est mystère pour nous dans le monde ; pour une chose que nous comprenons, il y en a des millions que nous ne comprenons pas. Nous croyons qu'une partie de la nourriture que nous prenons se change dans notre propre substance, comprenons-nous le mode de ce changement ? Nous croyons encore qu'un noyau de fruit déposé dans le sein de la terre doit y subir la loi de la putréfaction ; que cette pourriture produira un plan, puis un arbre qui, dans la suite, se chargera de feuilles, de fleurs et de fruits ; comprenons-nous comment s'opère cette production ? Cependant nous croyons ces merveilles, parce que l'expérience nous en démontre l'existence. Mais notre expérience n'est appuyée que sur le témoignage des sens qui peuvent nous tromper et qui nous trompent souvent, tandis que la parole de Dieu est infaillible.
Ô dogme du mystère de l'Eucharistie, que vous êtes consolant ! Soyez gravé dans notre cœur et continuez d'être la consolation de Jésus-Christ... car par vous la terre devient un Paradis. Oui, montez jusqu'aux portes du ciel, montez jusque dans le sein de Dieu ; montez avec le grand apôtre jusqu'au troisième ciel ; arrêtez-vous un instant ; regardez attentivement et je vous montrerai ensuite sur nos autels ce que vous aurez le plus admiré dans le Paradis. Car dans les palais de la terre, ce ne sont point les dorures qu'on regarde, mais le roi assis sur son trône ; aussi je ne m'arrête pas à vous montrer dans le ciel les Anges, les Archanges, mais le Seigneur, le roi des Anges et des Archanges, et vous l'avez sur la terre.
Donnez-moi une âme qui sente l'excellence de son origine, la sublimité de sa destination ; qui sente que son Dieu est là sur l'autel, sous les voiles eucharistiques ; là réside un Dieu le cœur brûlant d'amour, les mains pleines de bienfaits ; avec quel ravissement elle se plongera dans cet océan de béatitude où sont renfermés tous les trésors de la nature, de la grâce et de la gloire éternelle.
Esdras voulant connaître les voies du Seigneur, un Ange lui apparut pour lui reprocher ses prétentions insensées. « Je suis envoyé, lui dit-il, pour te montrer trois voies et te proposer trois similitudes. Si tu en devines une, tes prétentions seront satisfaites. — Parlez, Seigneur », lui répondit Esdras. « Dis-moi le poids du feu, lui dit l'Ange, mesure le souffle du vent, ou ramène-moi le jour qui est passé. » Esdras répondit : « Quel est l'homme capable de faire ce que vous demandez ? » L'Ange lui dit : « Si je te demandais combien il y a de demeures dans la mer, combien il y a de sources sur les bords de l'abîme, ou quelles sont les issues du Paradis, tu me dirais peut-être : je n'ai jamais été dans les abîmes, je n'ai pas encore pénétré jusqu'aux Enfers ; jamais je n'ai vu le Ciel. Mais je ne t'ai adressé de questions que sur le feu, le vent et le jour, et tu n'as pas pu me répondre ; comment voudrais-tu donc comprendre le Dieu Tout-Puissant ? »