Avez-vous remarqué, Mes frères, quelles sont les voix qui se font entendre en faveur de l'amour du Prochain ? C'est celle de la nature, puisque dès le berceau, sa lumière nous fait distinguer ceux qui nous aiment, et nous engage à les aimer par un juste retour. C'est le cri de la nécessité, puisque le besoin que nous avons du commerce de l'autre, nous apprend à monter celle d'autrui par la nôtre. C'est le cri de l'univers, puisque sans cette union et cet amour que forment la société et qui en font tout le bonheur, le monde entier ne serait que confusion et que désordre. C'est la voix d'un grand Législateur qui s'élève en faveur de ce Précepte, puisque au moment que Moïse ordonnait aux hébreux d'aimer Dieu de tout leur cœur, il leur ordonnait aussi d'aimer leur prochain comme eux-mêmes. C'est la voix de Jésus-Christ puisqu'il a fait de l'amour du Prochain son précepte particulier qu'il a laissé par testament à ses apôtres et qu'il a voulu que ce fut ce caractère qui distinguât ses Disciples des autres hommes. Car son commandement leur disait-il : ut diligatis invicem, c'est que vous vous aimiez les uns les autres.
Motif admirable dont se servait saint Jean, le bien aimé de Jésus-Christ et l'apôtre de la charité, lorsque parcourant les églises d'Asie, dont il était le Patriarche et le fondateur, il répétait sans cesse dans les assemblées des fidèles ces paroles remarquables : mes chers enfants, aimez-vous les uns les autres. Filioli diligite alterutrum. Ce grand saint, dit saint Jérôme, était si vivement pénétré de l'obligation mutuelle que les hommes ont de s'aimer d'un amour tendre et sincère, qu'étant même parvenu à une extrême vieillesse, pouvant à peine être porté à l'église sur les bras de ses disciples, et n'ayant plus assez de force pour leur faire de longs discours, on l'entendait encore malgré tout cela s'écrier tous les jours dans leurs saintes assemblées : mes très chers frères, aimez-vous les uns les autres. Filioli diligite alterutrum. Sur quoi, ses disciples ennuyés d'entendre toujours la même leçon, lui ayant représenté qu'il leur prêchait toujours la même chose, et lui demandant pourquoi il réduisait toutes ses instructions et toutes ses exhortations à ce seul devoir, il leur fit cette réponse si remarquable et si digne du bien aimé de Jésus-Christ. Ah mes chers enfants, leur dit ce saint et vénérable vieillard, je vous le répète encore, aimez-vous les uns les autres. Filioli etc. Parce que c'est le précepte de notre bon maître et quoi si vous le gardez, il suffit pour vous rendre parfaits selon Dieu. Quia Praeceptum Domini est, et si solum fiat sufficit. Voilà ce que les Prédicateurs de l'évangile ne devraient jamais cesser de prêcher à leur auditoire. Mes très chers frères, devrions-nous vous dire chaque fois que nous montons dans cette chaire, aimez-vous les uns les autres. Filioli diligite alterutrum. Parce que c'est le commandement du Seigneur, celui qu'il a eu le plus à cœur, celui qu'il a cru nous être le plus utile et le plus nécessaire, celui qu'il nous a le plus souvent recommandé, et parce que l'avoir accompli, c'est avoir accompli la loi toute entière. Quia Praeceptum Domini est, et si solum fiat sufficit.
Vous serez peut-être surpris, Mes frères, quand je vous dirai que nous n'avons pas moins de motifs au moins de raisons d'aimer nos frères, que nous en avons d'aimer notre Dieu. Cependant il n'est rien de plus certain, et de plus incontestable dans tous les principes de la morale chrétienne, puisque l'amour que nous devons avoir pour notre Prochain, n'est absolument autre chose que l'amour dont Dieu veut être aimé de nous. Je dis plus : soit que nous aimions Dieu, soit que nous aimions le Prochain, ce n'est qu'un même objet que nous aimons. Pourquoi cela ? Parce que la même charité qui nous fait aimer Dieu, nous porte nécessairement à aimer notre prochain comme son image et l'objet de son affection, et que celle qui nous fait aimer le Prochain nous engage à aimer absolument le Prochain, que pour l'amour de Dieu même. En sorte qu'aimer Dieu, et aimer le Prochain, sont deux commandements inséparables, ou plutôt ce n'est qu'un même commandement qui nous oblige à aimer le Prochain dans Dieu, et Dieu dans le Prochain. Ce sont, pour me servir des belles expressions de saint Grégoire, comme deux branches qui composent un même tronc ; deux ruisseaux qui coulent d'une même source ; deux anneaux qui forment une même chaîne ; deux actes qui partent d'une même habitude et d'une même vertu dont l'un ne peut subsister sans l'autre. Théologie divine, que l'Évangile, les écrits des apôtres, et les livres des saints nous enseignent, comme l'Esprit de Dieu nous le dit lui-même.
Aimer son Prochain est une loi nécessaire que l'humanité seule a gravée dans le fond de nos âmes. Le Créateur n'a fait que l'extraire du centre de nos cœurs, pour en faire aux hommes un précepte extérieur et sensible. Diliges proximum tuum. Vous aimerez votre Prochain. C'est un principe que personne ne contredit jamais. Le scythe, le barbare, le juif, le gentil sont tous sur cela d'accord avec le chrétien. L'obligation de s'aimer et de s'aider mutuellement quand on est en société, est donc originairement une obligation de raison et d'instinct de la nature humaine. Si je ne voulais donc que parler à la raison, je me contenterais de réveiller les sentiments d'humanité de votre cœur. Aimer, vous dirais-je, celui que le sang vous a uni, que le sort a renfermé dans une même ville, c'est un parent, un allié, un ami. Tous ces motifs suffiraient pour la raison. Mais c'est à votre foi que je veux parler. Ce n'est plus la loi de l'humanité que j'examine, c'est le précepte de la charité chrétienne. Oui, Mes frères, notre religion sainte nous ordonne d'aimer notre Prochain. Écoutez la belle instruction de Jésus-Christ à ses apôtres la veille même de sa mort. Mes enfants, leur dit-il, aimez-vous les uns les autres. C'est à l'amour tendre que vous aurez les uns pour les autres qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples. In dilectionem habueritis ad invicem. Ce n'est pas, ajoute saint Augustin, au pouvoir de chasser les démons, de ressusciter les morts, de faire des miracles, ce n'est point au don des langues et des prophéties qu'on doit reconnaître un vrai Disciple de Jésus-Christ. À quelle marque spécifique, et à quels traits particuliers nous reconnaîtra-t-on pour les fidèles serviteurs de ce divin maître ? C'est à la charité seule, à la charité que nous exercerons envers nos frères. In hoc cognoscent omnes quia Discipuli mei estis. Ce n'est pas seulement à cette charité que les païens eux-mêmes ennemis déclarés de la religion chrétienne distinguaient tous ceux qui la professaient. Ah ! Voyez disaient-ils qu'un même cœur et qu'une même âme. N'est-ce point encore à cette charité que nous jugeons si l'esprit de Dieu règne dans une famille, dans une corporation, dans une ville ? Vous le savez Mes frères, tout autre signe fut toujours équivoque. Mais quand nous voyons régner la charité, c'est alors que nous disons avec une secrète satisfaction : c'est une maison de Dieu, Dieu y est aimé, glorifié et servi. Au contraire quand nous n'y voyons qu'intrigues, que partis, que mésintelligences, que dissensions ! Voilà nous écrions-nous pleins d'horreur, voilà une maison de désordre et de trouble où le Dieu de Paix n'habite pas, voilà le royaume de satan qui s'oppose à lui-même, et sera bientôt détruit et renversé. Et Domus supra domum cadet. Voilà pourquoi l'amour du prochain fut toujours regardé comme l'âme du christianisme, comme l'essence, le principe de la religion chrétienne, comme le précis, le compendium de l'évangile, comme le caractère distinctif qui sépare les enfants de Dieu des enfants du démon. In hoc cognoscent omnes quia filii mei estis.
Grande leçon pour nous Mes frères, et bien capable de faire trembler une infinité de chrétiens qui, soit ici à l'exercice, sur les autres points de la morale chrétienne, vivent dans une licence affreuse à l'égard de la charité. Car c'est en vain que nous pratiquons toutes les autres vertus, puisque sans la charité toutes les autres sont inutiles. Oui, c'est en vain que vous vous imposez mille et mille sacrifices, sacrifices de corps, sacrifices d'esprit, sacrifices de cœur, si vous entretenez des haines, des antipathies secrètes, des aversions, des aversions qui paraissent, des jalousies qui éclatent et qui scandalisent. En vain, avez-vous renoncé à tous les plaisirs de la vie, si vous êtes du nombre de ceux qui n'ont nul égard aux intérêts de leurs frères, et qui sont toujours prêts à sacrifier le repos et le bien de leur prochain pour tout ce qu'il leur en tienne de l'honneur ou du profit. Enfin, êtes-vous tendre pour Dieu, si vous êtes dur pour les pauvres, aigre, brusque, gênant pour ceux qui vous approchent. En vain pleurez-vous de dévotion dans la ferveur de vos prières, si vous êtes de ceux dont la mauvaise humeur, l'impatience, la bizarrerie, ne laissent jamais un moment de plaisir à ceux qui vous fréquentent et vous servent.
Que nous ne nous plaignions pas de la rigueur apparente d'un précepte dont l'obligation est si indispensable. Il n'en fut jamais de plus sage, de plus utile, ni de plus doux. Car étant nés pour la société, nous ne pouvons nous passer de l'assistance de ceux avec lesquels nous vivons. Sans cette bienfaisante charité, qui nous soulagerait dans nos nécessités pressantes ? Qui nous guérirait dans nos maladies ? Qui nous consolerait dans nos afflictions ? Qui nous assisterait de ses conseils ? Qui nous instruirait dans nos doutes ? Sans elle, dit un Père de l'église, les hommes ne seraient-ils pas à eux-mêmes autant de bêtes farouches ou comme un loup ravissant toujours prêt à répandre la proie et la dévorer. Homo homini Lupus. Au lieu que par la charité, l'homme devient à l'homme une espèce de Divinité, au moyen des secours puissants qu'il rend à son Prochain dans une infinité d'occasions, ainsi qu'on le remarque tous les jours dans ces personnes prudentes et officieuses qui se plaisent à faire du bien à tout le monde. Homo homini Deus.
D'où saint Thomas conclut que Dieu n'ayant pu faire les hommes sociables sans les faire les uns pour les autres, il a dû être de sa sagesse de leur imposer une loi indispensable de s'aimer mutuellement. Et c'est en considérant la sagesse, l'utilité et la douceur de cette loi d'amour que saint Jérôme s'écriait : Ô que la bonté de notre Dieu est merveilleuse ! Ô que sa miséricorde est infinie. O nimiam Dei clementiam ! O ineffabilem Dei benignitatem ! Sa loi quelque rigoureuse qu'elle paraisse, est pour nous un insigne bienfait. Cujus imperium beneficium est. Trouvez-moi une morale mieux méditée, plus aimable, plus avantageuse pour le bien et la paix de la société. Car, quand on m'oblige à aimer mon Prochain, à le secourir, à lui pardonner, à lui donner mon tout, on oblige en même temps mon prochain à remplir envers moi tous ces mêmes devoirs. Cet engagement étant réciproque, avec cette différence néanmoins si avantageuse pour chacun de nous en particulier que dans ce commerce de charité nous recevons infiniment plus que nous ne donnons. En effet, que puis-je moi seul à l'égard de tout le genre humain ? Rien ou du moins presque rien. Au contraire par l'observation de cette loi, j'ai droit d'attendre toutes sortes de services de la part de tous les hommes. Or, est-il rien de plus propre pour lier entre tous les hommes une société douce et éternelle ? Et ce commandement ne doit-il pas par conséquent être regardé comme le boulevard des états, le principe de la tranquillité et du repos public, comme une source inépuisable de félicité et de bonheur ?
Si les Prédicateurs de l'Évangile pouvaient persuader aux chrétiens cette céleste loi de la charité, quelle heureuse révolution n'opéreraient-ils pas dans toutes les têtes ! Quelle joie, quelle consolation, quelle paix régnerait dans tous les cœurs ! Ne faudrait-il pas davantage pour bannir du monde tous les vices, pour y rétablir toutes les vertus, et pour en faire une image parfaite de la céleste Jérusalem, région gouvernée par la charité. Oui, si les Grands aimaient le Peuple, ils n'abuseraient plus de leur autorité pour les opprimer, mais ils s'en serviraient au contraire pour les protéger et pour les défendre. Oui, avec la charité toutes les infortunes seraient secourues, toutes les plaies guéries, toutes les larmes essuyées, toutes les misères soulagées. Si nous nous aimions les uns les autres, alors on verrait les forts prêter la main aux faibles, chacun compatir aux nécessités de son voisin, les familles, les villes, les provinces, les royaumes unis par la dévotion se fortifieraient et s'étendraient par la bonne intelligence qui régnerait entre eux. Que dis-je ? Si nous nous aimions les uns les autres, si nous étions tous liés et bien d'accord ensemble, comme notre loi l'ordonne, nous serions les maîtres du monde, dit saint Jean Chrysostome, nous soumettrions tous les royaumes de la terre à l'empire de Jésus-Christ : bientôt l'univers entier ne serait plus qu'un temple où Jésus-Christ seul serait adoré et servi. Et si l'ennemi de l'église, si l'ennemi du nom chrétien, a quelquefois porté si loin ses conquêtes ; s'il s'est avancé impunément jusque aux Portes, s'il a fait de si larges et de si sourdes brèches aux remparts du christianisme, n'est-ce point à nos divisions scandaleuses, plutôt qu'à la force de ses armes, qu'il doit ses malheureux progrès ?
Oui, encore une fois, Mes frères, si la charité régnait parmi nous, ah quel doux repos et quel parfait bonheur pour tous les hommes ! Alors la charité réprimerait les insatiables désirs de l'ambition et de l'avarice : chacun dans son état serait content parce qu'on fournirait à chacun ce qui lui serait nécessaire. Et si l'inégalité des conditions donnait aux uns plus de richesses, plus d'honneurs, et plus de bonheur qu'aux autres, du moins alors personne ne pourrait justement s'en plaindre, puisque tous les biens deviendraient en quelque sorte communs entre tous. Plus de méfiance, plus de soupçons, plus de crainte, plus d'inimitiés, plus de disgrâces, plus de médisances, plus d'injustices, plus de scandale dans le monde. Alors enfin tous les hommes nous aimeraient, nous chériraient, respecteraient nos intérêts comme leurs intérêts propres, et s'attacheraient à nous servir, comme nous nous attacherions à les obliger. Tous se feraient un plaisir de nous aider et de nous secourir dans nos nécessités, comme nous nous ferions également un plaisir et même un devoir de les prévenir et de les soulager dans tous leurs besoins. Nous trouverions dans tous les hommes le même cœur de frère et d'ami que nous aurions pour eux, et par là le monde entier ne deviendrait qu'un même édifice dont toutes les pierres seraient parfaitement assorties ; qu'un même corps dont tous les membres seraient parfaitement unis entre eux ; qu'une même famille dont tous ceux qui la composeraient n'auraient, à l'exemple des premiers chrétiens, qu'un même esprit, un même cœur, et une même âme. Cor unum et anima una.
Or, je vous le demande, Mes frères, quoi de plus doux, de plus charmant et de plus gracieux ? Si ce divin précepte de la charité était observé parmi nous comme il devrait l'être, y aurait-il jamais de bonheur pareil au nôtre ? Cette vie remplie et traversée de tant d'amertumes, ne serait-elle pas comme un avant-goût de cette paix et de cette charité inaltérables dont jouissent tous les saints dans la bienheureuse immortalité.