Sermon sur l'Emploi du Temps

Dum tempus habemus operemur bonum.
« Servons-nous du temps pour faire le bien. » (Galates 6, 10)

Petite et accipietis. Demandez et vous recevrez. Telles sont les paroles que Jésus-Christ nous adresse dans la personne de ses apôtres. Quel autre qu’un Dieu pourrait parler de la sorte ? Non, il n’appartient qu’à un Dieu aussi grand que le nôtre de faire une promesse pareille. Et ce n’est point une simple promesse, c’est un serment solennel que fait Jésus-Christ de tout accorder à la prière.

Tous les Évangélistes attestent que notre Divin Sauveur n’a jamais parlé autrement de la prière. Ce n’est point aux prières de ses disciples seulement qu’il accorde cette prérogative, c’est en général à tout chrétien qui demandera : omnis enim qui petit accipit. Enfin, ce n’est point un avantage borné, limité, mais indéfini pour les temps, les lieux, les besoins, les personnes. N’est-il pas étonnant qu’étant assurés comme nous le sommes du succès et de l’infaillibilité de la prière, nous ayons si peu de soin de nous appliquer à ce saint et pieux exercice ! Autorisés à puiser à la source des grâces, comment se peut-il faire que nous soyons si dépourvus, si pauvres et si misérables ?

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Première partie : Le prix du temps

À cet avis de la plus haute importance que nous donne l’apôtre Saint Paul, jetons un coup d'œil sur la conduite de la plupart des hommes, et nous verrons un contraste frappant entre notre manière d'agir et les conseils de l'Esprit Saint. Une grande partie de la vie des hommes se passe à faire du mal, la plus grande partie à ne rien faire, et la vie tout entière à faire autre chose que ce que l'on devrait faire. Mais il ne s'agit point de ne pas faire le mal ; il s'agit de faire le bien, de faire des bonnes œuvres, d'employer son temps d'une manière sainte et chrétienne.

Où me trouverez-vous un homme qui estime le temps comme il le mérite, et qui croie avoir fait une perte considérable quand il a perdu du temps ? Cependant le bon emploi du temps a toujours été regardé comme une marque de prédestination et un puissant moyen de salut. Fili, conserva tempus, et devita a malo : mon enfant, ayez grand soin de bien conserver le temps par le bon emploi que vous en ferez. L'apôtre Saint Paul conjure ses chers Galates de se servir du temps pour opérer leur salut : dum tempus habemus operemur bonum.

Le temps que nous avons pour opérer notre salut est court : tempus breve est. Rachetez par la ferveur de votre pénitence et par votre assiduité à l'oraison le temps que vous avez perdu dans le passé : redimentes tempus, car les jours sont mauvais : quoniam dies mali sunt. Dieu est l'auteur du temps ; il l'a donné à l'homme afin qu'il s'en serve pour lui rendre ses hommages et ses adorations. C'est une créature qu'il a mise entre nos mains afin que nous la fassions fructifier pour le ciel et pour l'éternité.

À peine sommes-nous rendus coupables de péché que nous devons éprouver la rigueur de cet arrêt : In quacumque die comederis ex eo, morte morieris. Si l'exécution a été différée, c'est que Jésus-Christ s'est rendu notre médiateur. Nous étions perdus sans ressource, mais il a racheté le temps pour nous au prix de son sang : empti estis pretio magno. Rien n'est plus précieux que le temps puisqu'il est le prix de notre éternité. Pourquoi donc l'employer à offenser Dieu, alors qu'il doit nous mériter une couronne immarcescible de gloire : immarcescibilem gloriae coronam ?

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Deuxième partie : L'aveuglement des mondains

Le chrétien éclairé par les lumières de la foi consacre ses jours et ses heures à son éternité. Châtier leur corps, réprimer leurs passions, honorer et glorifier Dieu : voilà l'unique emploi de leur temps. Est-ce ainsi, mes frères, que vous consacrez votre temps, vous mondains qui ne rêvez qu'aux affaires présentes ? Laissez-vous passer les années sans penser à vous enrichir pour l'éternité ? Est-ce au salut de votre âme que vous consacrez vos jours, vous jeunes gens qui ne rêvez que désordres et plaisirs ? Ou vous, pères et mères, qui par une criminelle complaisance, ne cherchez qu'à entretenir les passions funestes de vos enfants ?

Considérez la rapidité avec laquelle s'écoulent les jours de votre vie. Aujourd'hui nous vivons, demain nous ne serons plus ; aujourd'hui dans les plaisirs, demain dans le tombeau. Nos années sont renfermées dans des bornes étroites : breves dies hominis sunt. Le nombre de nos mois est fixé dans les décrets éternels : numerus mensium apud te est, et notre vie s'en va comme une ombre : dies mei sicut umbra declinaverunt.

Les enfants du siècle sont plus sages à l'égard de leurs affaires temporelles que les enfants de lumière : prudentiores filii hujus in generatione sua sunt. Ils sont attentifs à profiter de chaque moment pour avancer leurs biens, tandis que le chrétien s'amuse et perd le temps dans le long voyage de son éternité. Le temps presse, le temps est court, et néanmoins il nous pèse. J'en appelle au tribunal de votre conscience : que nous reste-t-il pour le salut quand nous ôtons le temps consacré au monde et aux besoins du corps ? Ce temps s'en va et ne revient plus : volat tempus irrevocabile.

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Troisième partie : L'irréparabilité du temps perdu

Que de journées, que de années perdues pour le ciel ! Nous ne pouvons plus retourner sur nos pas pour recommencer notre carrière. Tous les moments dont nous n'aurons point profité sont autant de moyens de salut retranchés. Nous les regretterons à l'heure de la mort, mais nos regrets ne sauraient les rappeler. Lorsque nous paraîtrons au tribunal de Dieu, il nous fera lire les heures perdues, mais il n'en sera plus temps : tempus non erit amplius.

Une fois passé, le temps est irréparable. Nous pouvons réparer par la pénitence les péchés commis, mais nous ne saurions faire qu'ils n'aient été commis. Marie Madeleine restera éternellement celle qui fut pécheresse. David, malgré ses larmes et sa pénitence admirable, criant peccatum meum contra me est semper et rugissant de douleur rugiebam quasi a cutibus leonis, ne peut empêcher qu'il ne soit éternellement vrai qu'il fut homicide. Le péché a été pour le temps, mais l'avoir commis est pour l'éternité : fuisse in aeternum manet.

À l'inverse, les âmes ferventes s'élèvent de vertu en vertu : ibunt de virtute in virtutem. Elles amassent des trésors : thesaurisate vobis thesauros in caelo. Leurs années sont pleines devant Dieu : dies pleni invenientur in iis. Mais pour nous, quel fonds avons-nous amassé ? Si nos années futures sont aussi stériles que les passées, qu'aurons-nous dans les mains pour paraître devant notre juge ? Nous comprendrons alors la grandeur de cette perte, mais le verdict tombera : tempus non erit amplius.

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Quatrième partie : Agir pendant qu'il est jour

Nous avons un temps réglé pour tout, excepté pour l'éternité. Pour le sommeil, le travail, l'étude, nous trouvons des heures ; pour la prière et l'oraison, à peine un instant. Vous dites que vous avez trop d'occupations ? Quoi ! Vous avez du temps pour devenir bon marchand et vous n'en avez pas pour devenir bon chrétien ? Si nous produisions notre livre de vie, nous verrions peut-être que depuis notre naissance, nous n'avons pas consacré huit jours à notre salut.

Recogitabo omnes annos meos in amaritudine animae meae. Repassons dans l'amertume de notre cœur ces heures perdues. Dieu, dans sa miséricorde, nous permet de regagner par notre ferveur les années prostituées au démon : reddam vobis annos quos comedit locusta. Les jours de douleur et d'infirmité ne sont pas les "mauvais jours" ; au contraire, ce sont des jours de salut : dies salutis. Les vrais mauvais jours sont ceux d'une vie lante, oisive et sans réflexion.

La porte de la miséricorde est encore ouverte aujourd'hui, mais demain est incertain. Réveillons-nous : hora est jam nos de somno surgere. Ne dites plus « nous n'avons rien à faire ». N'avez-vous pas un Dieu à apaiser, un enfer à éviter, un ciel à gagner ? Si cette nuit, comme un nouveau Balthasar, vous voyiez la main de Dieu tracer votre sentence, que répondriez-vous ? Le temps est plus court que nous ne pensons : tempus breve est.

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Conclusion

Il me semble entendre sonner le réveil. Je vois notre juge tenant en main la balance, pesant d'un côté nos bonnes œuvres et de l'autre nos crimes. De quel côté penchera-t-elle ? Je n'en sais rien, mes frères. Mais il dépend de nous de prévenir les regrets déchirants du bord du tombeau. Soyez prêts, car le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous y penserez le moins : estote parati quia qua hora non putatis filius hominis veniet.

Dieu est miséricordieux, mais il ne nous sauvera pas sans notre coopération : Qui creavit te sine te, non salvabit te sine te. Hâtons-nous de voir notre tombe s'ouvrir avec la consolation d'avoir consacré notre vie à Dieu. Consultons notre crucifix pour connaître le prix du temps ; ses plaies nous crient qu'il est le prix du sang d'un Dieu. Profitons de la lumière avant que ne vienne la nuit éternelle : Venit nox in qua nemo potest operari. Si nous réparons nos égarements par nos larmes, Dieu lui-même les essuiera et sera notre récompense dans la bienheureuse éternité.

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