Ecce nunc tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis

Voici maintenant le temps favorable, voici les jours de salut. — II Cor. 6.

Tous les instants de notre vie doivent être consacrés à la grande affaire de notre éternité. Tous les temps de l'année sont pour nous des temps favorables à notre sanctification, car tous les jours de l'année doivent être pour nous des jours de salut. Cependant il est certainement des époques que nous devons considérer plus spécialement comme jours de salut. Pourquoi ? Parce que, dans ces jours privilégiés, nous avons une obligation plus spéciale de travailler à cette grande affaire, et parce que nous pouvons le faire d'une manière plus aisée et plus efficace.

Tel est le temps du Carême dans lequel nous vivons. Pendant ce temps vraiment privilégié, vraiment propitiatoire, les prières de l'Église sont plus fréquentes et plus empreintes du cachet de la douleur et de la pénitence ; les grâces sont plus abondantes ; Dieu se montre plus disposé à user de bonté et de miséricorde envers des enfants coupables. Ainsi le salut est pour nous plus facile.

Temps précieux ; temps inappréciable ! et dont nous profiterons avec cette sagesse et cette prudence qui doivent caractériser une âme chrétienne désintéressée des biens les plus chers. Un saint père de l'Église adressait ce reproche aux fidèles de son temps : Les jours de salut passent et personne n'y pense. Dies salutis transeunt, et nemo cogitat. Loin de mériter un pareil reproche, nous allons redoubler de zèle et de ferveur en correspondant aux vues de Dieu sur chacun de nous. Nous disposerons au fond d'un cœur bienveillant les avis que nous recevrons soit en chaire, soit au tribunal de la pénitence. Nous allons nous enrichir de trésors pour le ciel. C'est pour vous aider à mettre à profit les saints jours que je me propose de vous entretenir un instant des sentiments que m'inspire l'Église et qui doivent se communiquer à ses enfants.

Qu'est-ce que le Carême ? Reportez vos souvenirs jusqu'au sein de cette sainte Quarantaine, et la cérémonie lugubre de ce jour vous donnera une réponse satisfaisante. L'Église a béni des cendres, et les a imposées sur la tête des fidèles en disant à chacun : Souviens-toi que tu es poussière.

Quel est son dessein dans cette pieuse cérémonie ? C'est de nous rappeler l'arrêt de mort que Dieu a prononcé contre tous les hommes ; d'exciter en nous l'esprit d'humilité et de componction, d'affermir le juste dans la vertu ; d'obtenir pour le pécheur le don d'une sincère conversion, et de nous préparer tous à recevoir avec de saintes dispositions les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie.

Qu'est-ce que le Carême ? C'est un temps de prière et de pénitence. Tout vous l'annonce. Considérons la conduite de l'Église dans ce saint temps. Elle se dépouille de ses ornements de joie pour se couvrir de ses habits de deuil. Elle suspend la plupart de ses cantiques de joie : ses chants d'allégresse sont remplacés par des accents lugubres et plaintifs ; des soupirs, des supplications, par les élans de la douleur et les signes non équivoques du repentir. Ses ministres prêchent la pénitence, développent les motifs, les moyens de conversion, et préparent tous les cœurs à la grande solennité pascale.

Le Carême est pour la résurrection du Sauveur ce que l'Avent est à sa naissance. Dans l'une des circonstances, l'Église purifie le cœur de ses enfants afin que le Messie daigne y prendre une nouvelle naissance ; dans l'autre elle le dispose à recevoir Jésus-Christ, l'Agneau pascal. Dans les deux circonstances l'Église nous offre le même esprit, les mêmes sentiments. En Carême comme en Avent, les prières sont plus fréquentes et plus prolongées ; les saints autels sont dépouillés de leurs fleurs et de leurs riches ornements ; les plaisirs et les spectacles sont plus rigoureusement interdits ; les fidèles sont même invités à retrancher quelque chose de leurs amusements honnêtes et innocents pour vaquer à la prière et aux bonnes œuvres ; les mariages ne peuvent être célébrés sans dispense.

Depuis le berceau de l'Église jusqu'à ce jour, le jeûne et l'abstinence ont été de rigueur. Depuis le jour des Cendres jusqu'au samedi saint inclusivement, l'Église nous interdit l'usage de la viande et de tout aliment gras ; en outre, elle ordonne à ceux qui ont atteint l'âge de vingt et un ans accomplis de jeûner tous les jours de ce saint temps, excepté les six dimanches. Voilà la Loi. Loi sainte, loi formelle, loi qui ne souffre d'exception qu'en faveur de ceux qui en seraient dispensés par quelque raison légitime fondée sur une véritable nécessité. Ici, voyons nos juges devant Dieu. Pesons nos raisons dans la balance de la justice divine !

Le Carême est donc un temps de prière et de pénitence. Pourquoi, Mes frères ? Avez-vous jamais vu une proposition plus puissante, et plus propre à mouvoir des cœurs sensibles et vertueux ?

Moi ! Le jour anniversaire des princes de la terre est précédé de tant de préparatifs, de tant de pompes, de tant de magnificence, et le jour anniversaire de la résurrection d'un Dieu qui sortit du tombeau glorieux et triomphant ne trouverait point d'écho dans des cœurs chrétiens ! Moïse et Josué, et après eux David et Salomon se préparaient aux solennités par des jeûnes, des purifications, des précautions infinies, et les chrétiens négligeraient de préparer leurs corps, leur esprit et leur cœur pour tenir le sanctuaire et le trône de Jésus ressuscité. Pourraient-ils se dispenser de consacrer quelques semaines aux préparatifs d'une solennité aussi belle, aussi sublime ? Est-ce trop de quarante jours pour réparer les fautes de trois cent soixante-cinq ?

Vous me demanderez peut-être : que faire pour passer dignement le saint temps du Carême ? Le voici : c'est saint Paul qui va vous répondre. Mes frères, hora est jam nos de somno surgere : Il est temps de sortir de votre sommeil : la nuit est passée, le jour brille dans tout son éclat. Il est temps de vous réveiller : votre salut, votre rédemption approche : Nox recessit, dies appropinquavit. Entendez-vous, pécheurs ? Il est temps de sortir de votre sommeil. Entendez-vous ? Tous les crimes que vous avez commis subsistent devant Dieu. Il est temps de les expier par les larmes d'une sincère pénitence. Vos péchés sont autant de témoins qui déposeront contre vous au grand Jour du Jugement. Il est temps de fléchir la rigueur de votre juge. Dites-moi si ce que vous avez gagné en transgressant la loi de votre Dieu, en obéissant à vos passions, en vous livrant aux plaisirs défendus, en désertant la table eucharistique.

Vous vous êtes préparé un avenir malheureux ; un avenir épouvantable d'horreur. Voulez-vous le prévenir ? Voici un temps propitiatoire. Vous me direz : dans trois cent soixante et quelques jours l'Église ouvrira un Carême nouveau. C'est vrai, Mes frères. Mais le verrez-vous ? Je n'en sais rien. Tout ce que je puis vous assurer c'est que l'homme ne moissonnera que ce qu'il aura semé. Et si vous continuez de semer la corruption, vous ne pourrez moissonner que la mort, et malheureusement une mort éternelle.

Jeunes gens, je viens vous parler de mort au sujet du Carême, et je vous dis que peut-être l'année prochaine, pour le second dimanche du Carême, vous ne serez plus au pied de cette chaire, écoutant une voix qui peut-être sera aussi elle-même muette. Si le salut de votre âme vous intéresse, si votre conscience vous dit que la main d'un Dieu a creusé un enfer pour les transgresseurs de sa loi — téméraires, arrêtez-vous aujourd'hui. N'allez pas vous jeter tête baissée dans cet abîme sans fond. Réformez vos mœurs pendant cette sainte Quarantaine et cherchez dans une conduite chrétienne, dans une conduite sage et réglée, une sauvegarde contre le malheur qui vous menace.

Enfin l'Église met le comble à sa sollicitude pour nous dans ces jours de bénédiction par le cachet divin de ses offices. Aujourd'hui elle nous montre le nombre et la grandeur de nos iniquités : Multum quidem peccavimus. Demain, la bonté et la miséricorde infinie de Dieu : Sed parce confitentibus. À l'approche de la solennité, elle nous met en main la croix de Jésus-Christ et l'approche de nos lèvres : O Crux Ave, spes unica.

Tantôt elle nous fait asseoir sur les bords du Jourdain pour entendre les Lamentations de Jérémie. Avez-vous pu entendre, sans verser des larmes, ce chant triste et lugubre dans l'office de la semaine sainte ? Tantôt elle nous met sous les yeux la Passion et la mort douloureuse de Jésus-Christ. Mes frères, je voudrais avoir le temps et la force pour vous analyser toutes les prières de l'Église pendant le Carême. Mais je ne puis finir sans vous citer celle que nous récitons tous les jours à None : Inter vestibulum etc. Mon Dieu ! Quelle obligation ! Ô Prêtre, quels devoirs sont les tiens. Tu es obligé de pleurer les péchés du monde !

Soixante siècles de générations seraient groupés au pied de cet autel, le front dans la poussière, sur la tête la couronne d'épines, dans la main le roseau de la Passion, sur les épaules la pourpre dérisoire du roi des rois, la somme de leurs larmes ne saurait égaler celle de nos péchés. C'est ce que votre Prophète nous dit tous les jours : Le Prêtre versera des larmes entre le vestibule et l'autel. Et du fond de son âme de Prêtre sortiront ces paroles : Pardon, mon Dieu. Pardon pour votre peuple.

Mais nous laisserez-vous seuls ? Non : vous viendrez mêler vos larmes aux nôtres ; et si nos larmes ainsi mêlées ne suffisent pas pour apaiser la justice de notre Dieu, nous irons sur les places publiques tendre la main à tous les passants, nous les prierons de venir avec vous dans ce saint temple, aux pieds de ce sanctuaire, nous aider à pleurer nos myriades d'iniquités. Ainsi nous attirerons sur ce Carême les bénédictions de Dieu.

C'est aujourd'hui le saint dimanche du Carême. Bien des personnes converties dans ce temps de salut sont au ciel à pareil jour. Ah ! Que n'avons-nous le courage de les imiter, de renoncer aux œuvres de ténèbres, d'éviter tout ce qui peut blesser la sobriété, la tempérance, la charité, la pureté chrétienne ; et de retrancher de notre cœur tout esprit d'inimitié et de contention : non in impudicitiis, non in contentione et aemulatione.

Oui, le Carême de 1845 laisserait des souvenirs bien doux, bien consolants, bien agréables dans le fond de nos âmes, si dès aujourd'hui nous mettons la main à l'œuvre, en les purifiant de la souillure du péché, en les ornant de toutes les vertus. Oui, encore une fois, renonçons pour jamais aux œuvres de ténèbres et revêtons-nous des armes de la lumière, qui sont : la sincérité, la candeur, la piété et l'attention à seconder en tout le bon plaisir de Dieu. Que votre charité, votre douceur, votre modestie soient connues et admirées de tout le monde. N'ayez tous que le même esprit, les mêmes sentiments. Nourrissez votre piété dans la lecture des bons livres, dans la prière, la méditation, la fréquentation des sacrements. Soulagez-vous les uns les autres dans les affections d'une dilection mutuelle. En un mot, revêtez-vous de Jésus-Christ. Induimini Dominum Nostrum Jesum Christum.

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Brouillon — Fragment sur l'Avent

Enfin l'Église met le comble à sa sollicitude maternelle jour par jour par le cachet divin de ses offices et de ses prières. Aujourd'hui elle nous invite à dire avec Moïse : Ne vous en courroucez, Seigneur, exaucez la messe, exaucez le désir des nations. Demain elle nous engage à répéter : Ô cieux, faites pleuvoir le juste, et vous terre, ouvrez votre sein, et donnez le Sauveur. Rorate caeli desuper et nubes pluant justum. Un autre jour, elle nous met sur les lèvres cette prière touchante de Jérémie : Ô vous, l'attente d'Israël, ô vous Dieu Rédempteur, nous sommes dans l'affliction, venez nous soulager. Expectatio Israël, ne derelinquas nos. Oh, oui, dit le Prophète. Ô Jérusalem, réjouissez-vous, vous aurez un sauveur. Jerusalem, gaude, quia venit tibi salvator.

Mais c'est surtout pendant les huit jours qui précèdent la naissance de Jésus-Christ que l'Église nous presse de multiplier nos aspirations, nos vœux, vers les collines éternelles. Que ne m'est-il donné de vous exprimer les sentiments de bonheur et de foi dont nos offices sont remplis. Que ne puis-je offrir à vos regards et à vos cœurs ce tableau ravissant de ces distiques antiques qui renferment tout ce que les Patriarches, les Justes, les Prophètes ont exprimé de plus beau, de plus admirable, de plus touchant, de plus saisissant.

Ô Sagesse incarnée, venez nous enseigner les voies de la prudence. O Sapientia, Veni ad docendum nos viam prudentiae. Ô Chef de la maison d'Israël qui avez donné votre loi sur le mont Sinaï, venez nous racheter. O Adonai, Veni ad redimendum nos in brachio extento. Ô chef de David, ô sceptre de la maison d'Israël, nous sommes dans l'esclavage, nous sommes tristement assis dans l'ombre de la mort. Venez nous délivrer, venez nous éclairer. Illumina sedentes in tenebris et umbra mortis. Ô Emmanuel, notre roi, notre législateur. Ô Roi des nations, ô le Désiré des nations, venez sauver l'homme que vous avez créé. Veni, et salva nos.

Est-ce assez, Mes frères, pour ranimer votre foi, élever vos esprits, toucher vos cœurs, vivifier vos bons sentiments ? Gardez-en un long et précieux souvenir : car là vous répondrez à l'attente de l'Église, aux desseins de votre Dieu.

Depuis le berceau de l'Église jusqu'à saint Bernard au douzième siècle, la discipline de l'Église était sévère pour l'Avent. Aujourd'hui elle est indulgente, mais dans son indulgence elle demande du moins un surcroît de sacrifice.