Le roi prophète fait une demande dans le Psaume trente-troisième, laquelle vous jugerez avec moi qu’il est aisé de répondre : Quis est homo qui vult vitam, diligit dies videre bonos.
À cette demande toute la nature animée répondrait d’une même voix, que toutes les créatures voudraient être heureuses. Mais surtout les natures intelligentes n’ont de volonté et de désir que pour leur félicité.
Si je vous demande aujourd’hui si vous voulez être heureux, quoique vos bouches se taisent j’entendrai le cri secret de vos cœurs qui me diront d’un commun accord que sans doute vous le voulez, et ne désirez rien autre chose.
Cependant à en juger par les œuvres, je dirais à l’avance que nous ne saurions pas tous être heureux parce que vous ne cherchez pas le bonheur où il est, ou parce que vous vous trompez dans le choix des moyens de parvenir à ce bonheur.
Celui-ci poursuit le bonheur sous le nom de plaisir ; celui-là sous le nom d’abondance et de richesses ; un troisième sous le nom de repos, de liberté, de gloire ; enfin le barbare, et le grec, et le scythe, et le maure, et les nations sauvages et les nations polies et civilisées, et celui qui se repose dans sa maison et celui qui travaille à la campagne, et celui qui traverse les mers, et celui qui demeure sur la terre, tous recherchent la félicité et la paix.
Les sages de Rome et d’Athènes avaient conçu que toutes leurs études devaient tendre à rendre les hommes heureux. Les infortunés !!! ils s’égaraient dans leurs recherches, ils s’épuisaient en spéculations et toujours le bonheur échappait à leur poursuite.
Peut-être ressemblons-nous à ces sages de Rome et d’Athènes, peut-être avons-nous jusqu’à ce jour recherché le bonheur sans pouvoir le trouver ?
Voulez-vous savoir où se trouve la félicité, la véritable vie ? Dans la terre des vivants, dans le sein de votre Dieu. Mais peut-être ignorez-vous la route unique qui y conduit, c’est la fidélité à la loi de Dieu, votre créateur.
Voilà une vérité ignorée de plusieurs chrétiens de nos jours ; vérité dont la négligence ne fait que des malheureux. Désirez-vous donc entrer dans cette route ? hâtez-vous de remédier aux désordres d’une conscience gangrenée.
Il y a déjà trop longtemps que la plaie de vos plaies est sans ligature, et que vos blessures invétérées n’ont été frottées d’aucun baume. Cherchez un médecin qui vous guérisse, cherchez un confesseur dont les salutaires conseils vous ramènent dans la voie du bonheur, et qui, par la grâce des sacrements, répande sur vos plaies un baume salutaire.
Ou si vous y êtes déjà, jetez-y l’ancre de l’espérance. Ici bas vous n’aurez que des jours de misère, des jours de sueurs, de travaux, de gémissements, de pénitence.
Mais, ô enfants de Dieu, pensez au lieu de votre origine, pensez au beau paradis dont le sang de Jésus-Christ vous a ouvert le passage. C’est là que vous verrez des jours heureux, des jours de paix et de bonheur.
Pour lui plus de pleurs, plus de chagrins, plus de deuil, plus d’angoisse. Il habite la terre des vivants ; son soleil toujours en plein midi n’aura plus d’éclipse, plus de couchant, la lune ne paraîtra plus. Ô félicité de la vie future que vous êtes désirable !
Mes frères, dussions-nous partager un jour sa félicité, rappelons-nous que nous sommes voyageurs et pèlerins sur cette terre d’exil. Agissons donc, marchons et marchons sans relâche, car ici bas point de repos pour nous.
Jetez les yeux de tous côtés, le déluge a inondé toute la terre, les maux en couvrent toute la surface ; à peine trouveriez-vous même où mettre le pied. Du couchant à l’aurore, du midi au septentrion, du berceau à la tombe ce n’est qu’un cri de douleur, un cri de détresse.
Ce sont ici les jours de misères, les jours de sueurs et de travaux, les jours de gémissement et de pénitence.
Cependant le désir du bonheur et du repos surgit et il se fait sentir dans le cœur de tous les chrétiens. Celui qui agit dans sa maison, celui qui travaille à la campagne, celui qui navigue sur les mers, et celui qui négocie sur la terre, celui qui sert dans les armées, et celui qui s’intrigue et s’empresse dans les cours, tous cherchent la félicité. Mais où est-elle ? Dans la cité éternelle.
Quels seront ceux qui en jouiront ? Ce seront ceux qui auront jeté l’ancre de leur espérance dans la céleste Sion. Celui qui imitera le voyageur dont je vous ai parlé, qui ne se donne ni repos ni relâche jusqu’au moment où il sera parvenu dans la bienheureuse patrie se rappelant qu’il est voyageur et exilé sur la terre, d’après ce beau mot de saint Augustin : celui qui ne gémit pas comme voyageur, ne se réjouira pas comme citoyen. Qui non gemit peregrinus non gaudebit civis.
Il ne sera jamais habitant du ciel, parce qu’il se trouve trop volontiers sur la terre : il s’arrête quand il faut marcher, et n’arrêtera jamais où il faut parvenir.
Nous ne sommes pas encore parvenus mais consolons-nous ; nous sommes sur la voie. Jésus-Christ est la voie, la vérité et la vie. Ego sum via etc. C’est à lui qu’il faut tendre, et c’est par lui qu’il faut avancer.
Mais, mes frères, cette voie voit des hommes qui marchent, c’est-à-dire des hommes qui ne se reposent jamais, qui ne cessent jamais d’avancer, des hommes généreux et infatigables. Elle ne peut souffrir trois sortes d’hommes : ceux qui s’égarent, ceux qui retournent, ceux qui s’arrêtent !
Je n’entreprends pas ici de vous indiquer tous les égarements et tous les détours ; mais je veux seulement vous donner une marque pour reconnaître la voie, la marque de l’Évangile, celle que le Sauveur nous a enseignée.
Marchez-vous dans une voie large, dans une voie spacieuse ? Y marche-t-on à son aise ? Y marche-t-on avec la troupe, avec la multitude, avec le grand monde ? – Prenez-y garde, ce n’est pas la voie de votre patrie. La voie de votre patrie est un sentier étroit et serré.
Le train et l’équipage embarrassent dans cette voie c’est-à-dire l’abondance, les commodités, les plaisirs du monde. Ses vastes désirs que le monde nourrit dans ton cœur, ne trouvent pas de quoi s’étendre dans ce chemin. Les épines dont il est bordé de tous côtés se prennent à nos habits et nous arrêtent malgré nous, attendus les superfluités dont nous sommes environnés.
Tous les jours dans un chemin aussi difficile, il nous en coûte quelque chose, tantôt un désir tantôt un autre, tantôt une pensée tantôt une autre : tous les jours dans un sentier si serré, il faut laisser quelque partie de notre suite, c’est-à-dire quelqu’un de nos vices, quelqu’une de nos passions, tant qu’enfin nous demeurions seuls, nus et dépouillés, non seulement de nos biens mais encore de nous-mêmes.
C’est Jésus-Christ, c’est l’Évangile qui nous le disent. Pourrions-nous refuser de les croire ???
Ils sont sur la voie ceux qui retournent en arrière, mais ils reculent plutôt que d’avancer. Pénétrons cette vérité... vous avez choisi pour mère l’Église catholique, apostolique et romaine ; vous avez embrassé le christianisme, vous vous êtes consacré à Dieu d’une façon toute particulière par la réception du sacrement de Baptême ; vous avez renoncé au monde, au démon, à ses pompes et à ses œuvres.
Vous avez recherché les véritables ornements d’une personne véritablement chrétienne, c’est-à-dire la modestie, l’humilité, la charité, la patience, la soumission à la volonté de Dieu. La prière, la méditation, l’audition de la Parole de Dieu, la Messe, la Communion, les saintes lectures ont fait votre exercice le plus ordinaire.
Vous vous lassez dans cette vie, cependant vous ne sortez point de la voie, vous ne vous précipitez point aux péchés damnables mais vous faites néanmoins un pas en arrière. Vous prêtez de nouveau l’oreille aux dangereuses flatteries du monde ; vous rentrez dans ses sociétés, dans ses jeux, dans son commerce ; vous prodiguez un temps que vous aviez coutume de ménager, vous dérobez à la piété les heures les plus précieuses.
Si vous ne quittez point votre modestie ordinaire, vous voulez du moins qu’elle s’efface et vous désirez corriger quelque chose dans cette simplicité qui vous paraît trop sauvage. Cette voix intérieure du Saint Esprit, qui dirigeait vos pensées, vos désirs, vos actions, vous la laissez étouffer par le bruit du monde, par son tumulte, par ses embarras. Au lieu d’avancer dans le chemin de la vertu vous reculez.
C’est pour cela vous n’êtes pas propres au royaume des cieux, car celui-là n’y est pas propre dit le fils de Dieu, qui ayant mis la main à la charrue regarde derrière lui. Voyez la femme de Loth, voyez le châtiment terrible que Dieu exerça sur elle pour avoir seulement retourné les yeux du côté de la corruption qu’elle avait quittée.
Mais il y en a encore d’autres : la voie qui conduit à la terre des vivants est souillée par même ceux qui s’arrêtent et qui disent : j’en ai assez fait ; je n’ai qu’à m’en tenir dans ma manière de vie : je ne veux pas aspirer à une plus haute perfection, je la laisse aux religieux et aux personnes consacrées à Dieu : Pour moi je me contente de ce qui est absolument nécessaire pour obtenir le salut éternel.
Point d’illusion, nouvelle espèce de fuite, nouvelle espèce de retraite. Car pour arriver à cette montagne de Sion, à cette Jérusalem céleste, la pente nous entraîne et notre propre poids nous précipite, si nous ne faisons de continuels efforts pour monter toujours.
Et dans cette voie du salut, si l’on ne court, on retombe, si on languit, on meurt bientôt ; si l’on ne fait tout on ne fait rien ; marcher lentement c’est rendre la chute infaillible.
Ne menez donc pas une vie moitié sainte, moitié profane, moitié christianisme, et moitié mondaine, ou plutôt tout mondaine et toute profane, parce qu’elle n’est qu’à demi chrétienne, à demi sainte.
Que vois-je dans ce monde de cet air mêlé ? On fait profession de piété, et on aime encore le monde, le démon dans ses pompes et dans ses œuvres de ténèbres et d’iniquité. Où sont les œuvres de charité, et le cœur est ouvert à toutes les suggestions pernicieuses du démon. La loi est déchirée : lex lacerata est.
La loi est déchirée, l’Évangile, le christianisme ne paraît qu’à demi dans nos mœurs. Nous cousons à cette pourpre royale un vieux lambeau de mondanité, nous condamnons le monde dans une partie de sa cause, tandis que nous cherchons à le condamner absolument et sans restriction aucune.
Écoutons l’Évangile : contendite intrare per angustam portam ; efforcez-vous d’entrer par la porte étroite. S’il faut des efforts pour parvenir à la perfection combien plus pour sortir du crime ? Marchons par la voie des Saints : ils ne sont pas tous au même degré, mais tous ont pratiqué le même Évangile.
Il y a plusieurs demeures dans la maison éternelle, mais il n’y a qu’une même voie pour y parvenir et cette voie c’est la voie de la croix, la voie de la pénitence, la voie des sacrifices.
Oui, mes frères, la vie du chrétien est une vie de sacrifice et de croix. Oui, nous trouverons des obstacles dans la voie du ciel. Mais au milieu des orages et des tempêtes qui...