D'où vient, pensez-vous, le déluge de péchés qui désole et inonde la surface de la terre ? Ignore-t-on qu'il faut mourir, et qu'après la mort il y aura un Jugement, un Paradis, un Enfer, une Éternité ? Non, non. Les chaires du christianisme retentissent sans cesse de ces grandes vérités : les pères et les mères les enseignent de bonne heure à leurs enfants ; on en parle encore quelquefois dans les conversations, et, à chaque instant, la mort enlève un père, une mère, un frère, une sœur, un ami, un parent cher à notre cœur, et nous offre par là l'image frappante de leur Jugement et de leurs destinées éternelles. Pourquoi donc le péché est-il si commun parmi nous ? Pourquoi l'enfer se remplit-il tous les jours d'un nombre considérable de chrétiens ? En voici la raison : on n'y pense plus assez. Quoniam diminutae sunt veritates a filiis hominum. On se contente de croire les fins dernières d'une foi vague et superficielle, tandis qu'il faudrait les croire d'une foi vive et animée ; il faudrait les méditer la nuit et le jour, il faudrait les graver au fond de son cœur en caractères ineffaçables, et s'en pénétrer profondément, oui trop quia nullus est qui recogitet corde. On entend quelquefois ces grands points de notre Religion, on en est frappé d'épouvante, mais, pour l'ordinaire, ce ne sont que des impressions passagères qui disparaissent avec le jour qui les voit naître, et qui n'influent en rien sur notre conduite. Tandis, Mes frères, qu'il faudrait se rappeler souvent ses fins dernières ; les avoir toujours présentes à l'esprit pour en faire la règle de sa vie, tandis qu'il faudrait y penser dans toutes ses actions suivant le conseil de l'Esprit Saint. Memorare etc. Pratique infiniment salutaire à laquelle je vous exhorte.
Mourir, être jugé, récompensé dans le ciel ou puni dans l'enfer pendant l'éternité ; c'est ce qu'on appelle les fins dernières de l'homme : parce que ce seront les dernières choses qui nous arriveront, parce que c'est à ce terme fatal que tout viendra aboutir, que tout viendra se briser.
Vérités saintes, vérités fondamentales, articles principaux de notre foi, que Jésus-Christ nous a révélés dans les termes les plus clairs, à chaque page de son Évangile. Vérités que la raison même démontre, et dont nous verrons tous un jour la parfaite réalité. En vain l'impie cherche à s'étourdir ; en vain l'impie raisonne ; en vain propose-t-il des doutes, s'efforce-t-il de se débarrasser de la croyance de ces vérités importunes et gênantes : il ne peut sa conscience au fond de laquelle brille encore un faible reflet de la divinité, sa conscience le dément, sa conscience le condamne. Et d'ailleurs dès qu'il se refuse à la parole de Dieu, il est déjà jugé — qui vero non crediderit, jam judicatus est.
Pour nous Mes frères, que croyons ces vérités éternelles et qui soupirons après leur parfait accomplissement, contentons-nous d'en faire le sujet de nos plus profondes réflexions, gravons-les dans notre esprit et dans notre cœur suivant l'avis du sage : Memorare novissima tua et in eternum non peccabis.
Croyez-vous, dit S. Bernard, que ceux qui se réjouissent dans leurs crimes, et qui mettent leur plaisir dans les jouissances illicites de la vie, croient fermement ou du moins aient dans l'esprit que le Seigneur viendra les juger ? Non. Car il est impossible de se livrer au péché et d'y rester après y être tombé quand on pense sérieusement à la mort, au Jugement et aux supplices dont Dieu punit dans l'autre vie les prévaricateurs. Oui, il est impossible. Et pour vous en convaincre, suivez-moi. Voyons comme ça raisonne avec un pécheur, et comme le pécheur devrait raisonner avec lui-même, s'il réfléchissait mûrement sur ses fins dernières : haec fides tua, haec vita tua. Voilà votre foi ; voilà votre vie. D'un côté, je lui montre le miroir de sa foi ; de l'autre, celui de la vie.
En mettant sous les yeux de ce pécheur le parallèle de sa croyance avec sa conduite, ou plutôt l'opposition horrible de l'une et de l'autre Jésus-Christ dit : Quelle est votre croyance ? Vous croyez que vous mourrez (tout le monde se répond -) Vous croyez que de votre mort dépend votre bonheur ou votre malheur Et.... Vous croyez que cette mort peut vous arriver subitement comme à tant d'autres - Que vous êtes perdu sans ressource si elle vous surprend dans l'inimitié de votre Dieu ; que quand même elle ne vous surprendrait pas, vous auriez tort de compter sur une conversion renvoyée à une dernière maladie : Voilà votre croyance : haec fides tua.
Comment donc osez-vous vous livrer au péché mortel ? Vous ne voudriez pas y mourir. Comment donc osez-vous y vivre ? Comment surtout pouvez-vous y croupir plusieurs mois, l'année, peut-être toute votre vie ? La mort peut vous surprendre, vous le croyez : Que ne quittez-vous donc au plutôt cette occasion de péché, cette personne, cette maison, cette condition, cette liaison criminelle ? Que ne confessez-vous promptement ce péché que vous avez déguisé depuis si longtemps, et qui n'a peut-être fait de toute votre vie qu'une chaîne affreuse de sacrilèges ? Que n'éclaircissez-vous au plutôt ces doutes inquiétants, ces incertitudes pleines de danger, sur les intérêts de votre conscience. Vous êtes si prévoyant sur tout ce qui regarde votre fortune ! Vous ne prêteriez pas une somme considérable sans exiger une assurance, parce que, dites-vous, on ne sait pas ce qui peut arriver. Et malheureux, vous restez en état de péché mortel au hasard d'y mourir ! haec vita tua ! Voilà votre vie. Quelle contradiction avec votre foi ! quelle contradiction avec vous-même !
Quelle est votre croyance ? Vous croyez qu'à l'heure de votre mort, vous vous trouverez seul avec Dieu seul, qui vous fera rendre le compte le plus rigoureux de toutes les pensées, de toutes les paroles, de tous les regards, de toutes les actions, de toutes les omissions dont vous vous serez rendu coupable, depuis le premier instant de votre naissance jusqu'au dernier instant de votre vie. Une parole oiseuse n'y sera pas omise. Voilà votre foi : haec fides tua.
Vous croyez qu'au grand jour du Jugement général, si vous êtes mort pécheur Dieu manifestera vos péchés même les plus honteux aux yeux de tout l'univers, et prononcera ensuite contre vous cette sentence effrayante de malédiction, qui a fait frémir tous les Saints : allez, maudits, au feu éternel. Voilà encore ce que vous croyez.
Cependant vous accumulez péché sur péché, comme si vous ne deviez jamais en rendre compte. Les calomnies, les médisances, les pensées, les libertés mauvaises ne vous coûtent rien. Commettre 10, 20 péchés par mois, peut-être même par semaine, cela ne vous effraie pas plus que de n'en commettre qu'un seul. Vous ne craignez même pas de les déguiser, de les nier à vos confesseurs, comme si Dieu avait des yeux de chair qui ne voient pas plus loin que ceux des hommes. Voilà votre vie : haec vita tua.
Comment la faites-vous accorder avec votre foi ? Quoi ! Ce sont pour vous des embarras insurmontables lorsqu'il faut examiner votre conscience, la dévoiler à un confesseur, surtout lorsqu'il s'agit d'une confession de plusieurs années. Vous êtes effrayé de la multitude de vos péchés, et vous en craignez la discussion avec un homme ? Ne vous craignez pas la discussion infiniment plus rigoureuse qu'il vous en faudra faire un jour avec Dieu, non pour en recevoir le pardon, il n'en sera plus temps, mais pour en recevoir le terrible châtiment. Vous n'osez découvrir les plaies secrètes de votre âme à un confesseur, à un homme comme vous, à un médecin charitable qui les guérirait, et vous n'appréhendez pas de voir manifester vos péchés les plus honteux, aux yeux des anges, des saints et de tous les hommes ? Quelle inconséquence ! en fut-il jamais de plus extravagante ? haec vita tua.
Vous croyez ? Quoi encore ? que vous êtes créé pour le ciel pour y voir, y aimer, y posséder Dieu, et avec lui tous les biens pendant l'éternité ! Vous croyez que ce bonheur est au-dessus de tout ce que vous pouvez imaginer ! Vous croyez que les Saints l'ont obtenu pour nous en achetant par une vie de croix, de souffrances, et même par le martyre ! Et que vous-même vous êtes assez heureux si par tant de ... l'acquérir par la voie des peines et des sacrifices. Voilà votre foi : haec fides tua.
Cependant vous nourrissez au fond de votre cœur le germe de ces vices capitaux énumérés dans une de ses lettres par l'Apôtre Saint Paul. Et il finit sa longue énumération par ces terribles paroles : Quid talia agunt regnum Dei non consequantur. Les pécheurs de cette espèce n'auront point de part au royaume des Cieux. Vous fuyez la mortification, l'humilité, les mépris qui sont la voie qui y conduise ; vous négligez les devoirs de votre état de père, de mère, d'épouse ; vous négligez les devoirs de la Religion et de la charité. Vous négligez vos offices, vos sacrements, la prière, l'aumône, les bonnes œuvres, en un mot, qui seules peuvent vous mériter ce bonheur. Voilà votre vie. haec vita tua ?
Comment la concilier, vous en aviez une foi, avec votre croyance ? De vains soucis pour l'acquérir, et pour les posséder quelques années seulement — au moindre tort le moindre dommage qu'on vous cause vous contrarie, vous impatiente, vous irrite... Et les richesses infinies, les richesses éternelles du Ciel vous les négligez, vous les abandonnez, vous les oubliez. Malheureux !!! Vous êtes insensible à la perte que vous faites du Ciel par le péché : vous le perdez même pour un gain sordide, pour le plaisir de vous venger, ou de satisfaire une passion honteuse ; vous aimez tant vos commodités, vous courez avec tant d'ardeur après les plaisirs de ce monde, les plus périssables, les plus illicites ont même tant d'empire sur votre cœur, que rien ne saurait vous en arracher. Et pour ces mêmes plaisirs, déjà si cruellement punis dès ce monde par les remords cuisants, et les dégoûts insipides qui les suivent, pour ces plaisirs, vous vendez vos droits aux délices pures et ineffables du Ciel. haec vita tua !
Enfin, Vous croyez à un Enfer, où brûlent déjà une infinité de pécheurs moins coupables que vous ; qui, comme vous, ne voulaient pas se damner, mais aussi qui, comme vous, ne faisaient presque rien pour se sauver. Vous croyez à cet enfer, à ce ver rongeur, à ces brasiers dont la seule pensée fait frémir. Vous y croyez — Et cependant vous en tenez le chemin ; vous y courez à grands pas en chargeant journellement votre conscience de péchés. haec vita tua. Mais croyez-vous... le croyez-vous ? Quoi ! Vous ne voudriez pas faire toute chose au monde, brûler une demi-heure à petit feu, la seule idée de ce supplice qu'on fait endurer à certains malfaiteurs vous fait frissonner - Et pour un léger intérêt, pour un plaisir d'un moment, vous vous exposez à brûler éternellement ! toujours ! toujours ! Dans une fournaise dont les plus grands embrasements de ce monde, sont à peine une image ! Où est donc votre foi ? Ubi est fides vestra ? Une éternité brûle, une éternité pleure, une éternité se maudira. Est-ce donc un mal qu'on puisse risquer de sang-froid ? C'est cependant ce que vous faites, c'est ce que vous avez fait toutes les fois que vous avez péché mortellement. haec vita tua.
Ô homme où est ta raison ? Ô chrétiens où est ta foi ? Ô éternité du Ciel que tu es...