Sur la Grâce

Gratia Domini nostri Jésus-Christ et caritas Dei et communicatio Sancti Spiritus sit cum omnibus vobis.
Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ et la charité de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous. II ad Cor. 13, 13.

C'est en ces termes que l'Apôtre Saint Paul faisait aux habitants de Corinthe le plus précieux de tous les souhaits, qui renferme en même temps le plus précieux de tous les dons. Don surnaturel dans son principe, qui est Dieu ; dans sa nature, qui est divine ; dans son motif, qui sont les mérites de Jésus-Christ ; dans son effet, qui est de nous faire pratiquer des actes méritoires. Don qui fait les justes et leur procure la persévérance ; qui ramène les pécheurs et les retire de leurs voies criminelles ; qui repousse les tentations, qui réprime les passions et réforme les habitudes. La grâce est la source abondante de cette eau salutaire qui éteint les feux de notre concupiscence, qui étanche notre soif de biens futurs, et qui jaillit pour nous jusque dans la vie éternelle : fons aquae salientis in vitam aeternam.

Le péché de notre premier père a causé dans notre âme deux ravages principaux : il a obscurci notre intelligence et corrompu notre volonté. Dans un état aussi triste, comment verrons-nous, comment opérerons-nous ce qui est utile à notre salut ? Montrez-moi vos voies, ô mon Dieu, et daignez m'y diriger. Vias tuas, Domine, demonstra mihi. Les vœux du prophète ont été exaucés. Les ruines du genre humain sont réparées, et Jésus-Christ en construit l'édifice, celui de sa cité sainte, de la Jérusalem spirituelle. La grâce qu'il nous a acquise au prix de son sang est l'instrument qu'il emploie à ce grand ouvrage. Le Verbe de Dieu est plein de cette grâce, et c'est de cette plénitude que nous puisons ; car c'est par Jésus-Christ que la grâce est donnée, c'est par Jésus-Christ qu'elle est répandue sur tous les hommes, et c'est par Jésus-Christ qu'il en fait encore de si salutaires effusions pour la sanctification de nos âmes. Don infiniment précieux par les propriétés qui le caractérisent.

La première qualité que nous devons considérer dans la grâce est la nécessité. Nécessité absolue, nécessité générale, qui n'est pas bornée à quelques hommes mais qui les comprend tous ; qui n'est pas restreinte à certaines circonstances mais qui s'étend à tous les actes de la vie chrétienne. En vain présenterons-nous aux regards du monde des vertus éclatantes, des actes distingués de probité, de générosité et de bienfaisance ; si ces actes ne sont point marqués du sceau de la grâce, ce sont des vertus inutiles pour le ciel, des œuvres mortes pour l'éternité. Sans la rosée salutaire de la grâce, l'homme est, dans le champ du Seigneur, un arbre stérile qui ne porte aucun fruit de salut ; l'âme est une terre desséchée qui ne peut rien produire de bon. Anima mea sicut terra sine aqua tibi. En vain, dit le Prophète-Roi, travaillerons-nous à élever l'édifice de notre sanctification si Dieu lui-même ne le construit ; en vain veillerons-nous pour le défendre si Dieu ne daigne en être le gardien : nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam. J'aime à reconnaître que la vie de l'homme n'est pas en son pouvoir, et qu'il ne lui appartient pas de diriger ses pas : scio, Domine, quia non est hominis via ejus. Personne, dit Jésus-Christ, ne peut venir à moi s'il n'est attiré par le Père céleste : nemo potest venire ad me nisi Pater traxerit eum.

L'Écriture nous présente un emblème bien frappant de cette nécessité du secours d'en haut. Samson, celui de tous les hommes que Dieu ait revêtu de la plus grande force, ne pouvait rien que par l'assistance divine. S'il détruit seul un grand nombre de Philistins, c'est parce que l'Esprit du Seigneur s'est saisi de lui ; et quand, par son imprudente indiscrétion, il se livra au pouvoir de ses ennemis, c'est parce qu'il ignorait que le Seigneur s'était retiré de lui : nesciebat quod recessisset ab eo Dominus. Reconnaissons donc, Mes frères, reconnaissons cette faiblesse qui ne nous permet aucun bien dans l'ordre spirituel, qui nous empêche de repousser de nous aucun mal. Reconnaissons ce besoin indispensable que nous avons de la grâce dans tout ce qui a rapport au salut. Reconnaissons-en la nécessité pour toutes nos actions ; reconnaissons-en la nécessité pour nos prières. Rien de plus aisé, à ce qu'il semble, que de prononcer le doux nom de Jésus ; et l'Apôtre nous enseigne que nous ne le pouvons que par le Saint-Esprit : nemo potest dicere Dominus Jesus nisi in Spiritu Sancto. Reconnaissons-en la nécessité pour les actes les plus sublimes de notre âme. Jusque dans nos moindres pensées, nous sommes impuissants à les former de nous-mêmes, de sorte que nous pouvons dire avec le disciple bien-aimé : oui, mon Dieu, sans votre grâce nous ne pouvons rien : sine me nihil potestis facere.

N'entrons point là-dessus dans de longues discussions, mais soumettons-nous aux lumières de la foi. Il ne faut point d'autre preuve que la parole expresse de Jésus-Christ, point d'autre que le témoignage de son Apôtre, point d'autre que les décisions des conciles et la croyance commune de l'Église. Il est donc certain que, de notre fonds, et à l'égard de ce salut qui nous est promis comme la récompense de nos œuvres, nous ne pouvons rien sans le secours de Dieu et de sa grâce. Et pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à écouter Jésus-Christ : vous ne pouvez rien faire sans moi. Et d'ailleurs le Saint-Esprit nous dit par l'organe du grand Apôtre : toute notre capacité vient de Dieu ; de nous-mêmes nous ne sommes pas capables d'avoir une bonne pensée : non sufficientia nostra ex Deo est. Parcourons les décisions des conciles et les sentiments des Pères, nous y trouverons la même vérité. Nous sommes donc dans l'obligation de nous adresser souvent à Dieu, de le conjurer d'amollir la dureté de notre cœur, de plier fortement nos volontés rebelles, afin que nous puissions lui dire avec le prophète : mon cœur est préparé, ô Dieu, à ce qui vous plaît : paratum cor meum, Deus. Et n'en devons-nous pas tirer la même conséquence pour toute la conduite de notre vie ?

C'est de reconnaître l'extrême dépendance où nous sommes de la grâce de Dieu et de son infinie miséricorde ; c'est de nous humilier dans cette vue et de trembler sous la main toute-puissante de Dieu ; c'est de ne nous glorifier que dans la croix de Jésus-Christ : mihi absit gloriari nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi ; de ne nous glorifier qu'en Dieu qui fait vouloir et exécuter : qui operatur in nobis et velle et perficere ; et de reconnaître qu'en couronnant nos vertus, il couronne ses dons beaucoup plus que nos mérites : coronando merita, coronas dona tua.

C'est vers Jésus-Christ que sans cesse nous devons lever les yeux au ciel pour attirer sur nous l'abondance des grâces divines. Car Dieu veut que nous les demandions ; il veut que, sentant notre besoin et notre misère, nous ayons recours à lui, et que nous allions nous jeter dans ses bras en le priant de dissiper nos ténèbres par ses lumières : faciem tuam illumina super servum tuum ; de former en nous un cœur pur : cor mundum crea in me, Deus. Et c'est aussi sur la nécessité de la grâce qu'est fondée la nécessité de la prière. Dans l'impuissance où nous réduit notre faiblesse, il ne nous reste qu'à nous écrier presque à chaque moment : Ah, Seigneur, sauvez-nous, autrement nous allons périr. Domine, salva nos, perimus.

Il est encore une autre conséquence, qui est de bénir la bonté de Dieu, qui ne nous a point laissés manquer de grâce. Tant de fois il nous a prévenus, tant de fois il nous a éclairés : voilà le sujet de notre reconnaissance, et voilà peut-être en même temps le sujet de notre confusion et de notre condamnation. Dieu nous a souvent appelés, mais avons-nous prêté l'oreille à sa voix ? Il nous a inspirés, mais avons-nous répondu à ses inspirations ? Au contraire, combien de combats n'avons-nous pas livrés pour nous défendre de sa grâce et pour en arrêter les mouvements ! Combien de temps l'avons-nous laissé frapper à la porte de notre cœur, et maintenant il y frappe peut-être encore, et nous négligeons de lui ouvrir. C'est le reproche qu'il faisait à Jérusalem : combien de fois, disait-il, ai-je voulu te recueillir dans mon sein et entre mes bras ! Quoties volui ! Mais tu ne l'as point voulu, et noluisti ; et ma grâce mille fois redoublée n'a servi qu'à doubler tes révoltes et à te rendre plus criminelle. Reproche suivi des plus terribles effets, car c'est pour cela que ce malheureux peuple a été abandonné, et que sa grâce, qui lui était si nécessaire, s'est retirée loin de lui.

Loin d'imiter ce peuple infidèle, prenons garde, Mes frères, qu'aucun de nous ne manque à la grâce de Dieu, qui nous est d'une nécessité si absolue : ne quis desit gratiae Dei. Pénétrés de ces vérités, anéantis sous la main puissante de Dieu, faisons-lui souvent cette prière : aspirando praeveni et adjuvando prosequere. Mon Dieu, prévenez-moi par vos inspirations, donnez-moi la force de les accomplir ; donnez-moi la grâce de bien penser, de bien vouloir et de bien faire, car sans vous je ne puis rien, mais je puis tout avec le secours de votre grâce : omnia possum in eo qui me confortat.

Oui, Mes frères, avec le secours de la grâce de Dieu, tout nous est possible : possible jusqu'à devenir même doux et agréable, possible malgré les difficultés qui s'y rencontrent d'ailleurs. La grâce est cette sagesse suprême qui dispose avec douceur de ses moyens : disponit omnia suaviter. Elle demande, il est vrai, des sacrifices, elle réprime des passions qui nous sont chères, elle nous fait pratiquer des vertus pénibles ; mais c'est sa douceur qui fait sa force. En nous proposant des efforts, elle nous y soutient et nous y encourage. Elle nous soutient en nous montrant la nécessité, en nous faisant connaître la vanité des choses humaines dont elle nous détache, la difformité du vice qu'elle nous fait abandonner, la beauté de la vertu qu'elle nous propose. Elle nous encourage par les immenses dédommagements qu'elle nous étale, par les magnifiques récompenses qu'elle nous promet. Elle nous aide par le charme qu'elle attache à la pratique de la vertu. Non contente de nous montrer les sentiers de la justice, elle nous engage à les suivre, elle nous les aplanit et en fait des chemins doux et faciles, que nous parcourons avec agrément et satisfaction. C'est le prodige que les siècles passés ont admiré dans les martyrs : des hommes livrés aux tourments les plus cruels, et cependant remplis de joie, se sentant heureux, goûtant les plus pures délices et les plus sensibles consolations. Voilà ce que l'on a vu, et où l'on a reconnu le doigt de Dieu ; or le doigt de Dieu n'est autre chose que l'Esprit de Dieu, qui verse dans nos cœurs l'onction de sa grâce. Car tel est le caractère de la grâce, d'unir ensemble l'onction et la force, de conduire les desseins de Dieu avec autant de douceur que d'efficace. Attingit a fine usque ad finem fortiter, et disponit omnia suaviter.

Oui, Mes frères, la grâce est forte : considérons ce qu'elle a produit dans le monde, et ce qu'elle produit tous les jours en nous. C'est la grâce qui, dans un court espace de temps, a conquis l'univers à Jésus-Christ, réprimant des passions autorisées et en quelque sorte consacrées par des exemples fameux, soumettant les esprits à des dogmes incompréhensibles et les cœurs les plus corrompus à une morale austère. C'est encore la force de la grâce qui couronne nos efforts : sans elle nous ne sommes que faiblesse, et sans elle il n'est point de mal que nous puissions défaire. Mais qu'elle vienne à notre secours, il n'est plus de passions que nous ne puissions dompter, plus de tentations que nous ne puissions repousser. Ce que disait le grand Apôtre, je puis tout en celui qui me fortifie : omnia possum in eo qui me confortat, tout chrétien a droit de le dire après lui, tout chrétien, quelque faible, quelque fragile qu'il soit d'ailleurs. Car si Dieu est pour nous, qui pourra nous résister ? Si Deus pro nobis, quis contra nos ?

La grâce triomphe de tous les obstacles, de toutes les difficultés. Saul, ce vase d'élection, en est un exemple bien marqué. Assailli de la tentation, il prie Dieu de l'en délivrer, et Dieu se contente de lui répondre : ma grâce te suffit. Sufficit tibi gratia mea. Mais, Seigneur, l'attaque est violente, d'un ange de Satan qui me poursuit sans relâche : datus est mihi stimulus carnis meae, angelus Satanae qui me colaphizet. Quand tout l'enfer serait déchaîné contre toi, répond le Seigneur, ma grâce te suffit : sufficit tibi gratia mea. Mais que suis-je, Seigneur, et que n'ai-je point à craindre de ma fragilité ? Non, ne crains point, ma grâce te suffit, et c'est dans l'infirmité même qu'elle éclate davantage et qu'elle paraît plus puissante : virtus in infirmitate perficitur. Qui pourrait en effet compter les miracles que la grâce a faits dans tous les temps ? Miracles de conversion, miracles de sanctification. Combien d'endurcis n'a-t-elle pas touchés, combien d'opiniâtres n'a-t-elle pas soumis, combien d'obstacles n'a-t-elle point surmontés, combien de justes n'a-t-elle point conduits au ciel ? Demandez-le à une Madeleine, à cette femme pécheresse que tant de liens attachaient au monde, et qui, par un effort de la grâce, brisa tous ses liens, renonça à tous les plaisirs et à toutes les pompes humaines pour se dévouer sans réserve à Jésus-Christ. Demandez-le à un Saint Augustin, en qui la grâce, par un double triomphe, surmonta et l'obstination de l'hérésie et la corruption du vice. Grâce de mon Dieu, que vous êtes puissante ! Protégez-nous à l'ombre de vos ailes, et rendez-nous des vases d'élection dignes de vos effets, ô vous l'auteur de tous les dons : sub umbra alarum tuarum protege me.

Oui, Mes frères, tout ce que nous faisons dans l'ordre du salut, c'est la grâce qui l'opère en nous : omnia operatus est in nobis. Ô vous, justes, qui, dans des vases fragiles, conservez avec soin le précieux trésor de votre innocence, votre perfection et votre sainteté ne viennent pas de vous-mêmes mais de la bonté divine. Lorsque vous sentez le bonheur de reconnaître la beauté de la vertu, ce fut la lumière de la grâce qui vous la découvrit. Lorsque vous avez la constance de la pratiquer, c'est la force de sa grâce qui vous en donne l'exercice. Et lorsque vous avez senti au-dedans de vous cette loi de la chair qui combattait la loi de votre esprit et qui vous entraînait vers le péché, qu'est-ce qui vous a délivrés de cette mort spirituelle ? L'Apôtre vous l'apprend : c'est encore la grâce de Dieu, par Notre Seigneur Jésus-Christ : gratia Dei per Jesum Christum. C'est à la grâce de Dieu que je dois ce que je suis de vertu, de justice, de sainteté ; j'en ai le témoignage d'une bonne conscience : gratia Dei sum id quod sum. Et les malheureux qui gémissent sous le joug du péché, il n'y a que la grâce de Dieu qui puisse les en ôter. Vous, pécheurs, seuls vous vous égarez ; Dieu seul peut vous ramener. Les chaînes dont vous êtes chargés, il faut sa force pour les briser. Elle peut vous changer en d'autres hommes : mutaberis in virum alterum. Elle vous donnera un cœur tout neuf, et mettra en vous un nouvel esprit ; elle ôtera ce cœur de pierre que vous avez endurci, et elle y placera un cœur de chair. Dabo eis cor novum, et ponam in vobis spiritum novum. Elle vous fera marcher dans ses voies et observer ses commandements : ut in praeceptis meis ambulent, et judicia mea custodiant.

Le grand Apôtre, connaissant la nécessité et la puissance suprême de la grâce, nous exhorte à ne point laisser éteindre en nous l'Esprit de Dieu : Spiritum nolite extinguere, à ne point écouter nos défiances et nos craintes naturelles quand il est question de travailler à notre salut et à notre perfection, à ne point juger par nos propres forces, mais par la force de la grâce, à nous affermir par ce généreux sentiment : je puis tout en celui qui me fortifie : omnia possum in eo qui me confortat. Courage donc, Mes frères, vous qui ne vous sentez pas la force de vous soustraire aux illusions d'un monde corrompu : ce sera Dieu qui vous arrachera à cette tentation : non te deseret in tentatione. Courage, vous tous qui craignez d'entrer en combat avec l'ennemi de votre salut : vous ne combattrez pas seuls, Dieu est avec vous : Dominus mecum est quasi bellator fortis. Mais il veut le tribut de nos prières : petite, et accipietis. Adressez-vous donc, justes, avec une sainte confiance, à ce trône de la grâce, vous y trouverez les secours nécessaires à votre persévérance : adeamus cum fiducia ad thronum gratiae. Pécheurs, demandons avec David, au Dieu de notre salut, la grâce de notre conversion : converte nos, Deus salutaris noster. Demandons-la avec sincérité, et alors nous dirons avec un véritable pénitent : je me suis arraché aux enchantements du monde, et, au lieu du trouble et de l'ennui que je craignais, j'ai trouvé le calme et la joie. Que ne puis-je vous ouvrir mon cœur, et vous faire connaître ce qu'il ressent d'avoir quitté le péché, de n'y plus dormir, et de jouir d'une sainte liberté ! Audite, et narrabo.

Une résolution aussi généreuse de notre part nous répond du même succès. Ainsi se renouvellera en nous le miracle opéré dans la personne des Apôtres, et, désormais aussi heureux qu'on peut l'être dans cette vallée de larmes, nous attendrons en paix le bonheur qui nous est réservé dans l'éternité, où Dieu daigne nous conduire.