et sur les moyens de se soutenir au service de Dieu pendant cet âge
1835
Si dans tous les temps de la vie l'homme doit être à Dieu, et si Dieu a toujours droit sur son cœur puisqu'il l'a formé pour lui seul, c'est surtout au printemps de ses années, avant que l'air du monde l'entame et que les passions le corrompent, qu'il le sollicite plus particulièrement. Grâces abondantes, menaces, promesses, tout est employé de la part de ce Dieu bon pour attirer à lui une jeunesse sans expérience qui ne peut trouver ailleurs que des précipices et des abîmes. Balancer même entre lui et le monde lui fait un outrage et une injure mortelle, et il promet de récompenser magnifiquement la générosité de celui qui voudra bien lui sacrifier les premiers mouvements de son cœur.
Ne nous rendrons-nous pas, Mes frères, aux tendres invitations de notre Dieu ? Attendrons-nous pour nous donner à lui à n'avoir à lui offrir que les restes d'une vie mourante et le rebut du monde ? Voilà cependant la maxime de notre siècle ; à voir la jeunesse même la plus vertueuse selon le monde, on dirait qu'elle végète sur la terre sans aucune intention pour le ciel. Le corps absorbe toutes ses pensées ; éblouie de la figure de ce monde qui passe, elle s'extasie sur mille objets de néant. Parlez-lui des vertus les plus communes, ce sont pour elle des fruits sauvages qui la dégoûtent. Les ris, les jeux, les plaisirs, l'oisiveté, la mollesse forment le tissu de ses jours, occupant et flétrissant le printemps de sa vie.
Aussi, au bout de 20, 30 années commence-t-elle l'apprentissage de l'homme, et bien plus tard celui de chrétien. Il faut, dit-on, que la jeunesse se passe, et à la faveur de cette damnable maxime que de crimes ne commet-on pas ? À quels excès, à quelles débauches ne se porte-t-on pas ? C'est ce préjugé que je vais attaquer dans ce discours en vous montrant : premièrement, la nécessité de servir Dieu pendant la jeunesse ; secondement, les moyens de se soutenir au service de Dieu pendant la jeunesse. Voilà mon objet, qui peut être utile à tous, en fournissant à ceux qui sont jeunes un motif de ferveur, et à ceux qui ne le sont plus un motif de pénitence.
Elles ont donc pu s'introduire dans le monde ces maximes scandaleuses, qu'il est un temps pour le monde et tous ses plaisirs comme il est un temps pour Dieu et pour le salut : que maître de son cœur, l'homme doit voler aux plaisirs qui l'appellent, profiter des beaux jours, et se plonger dans les délices, que la vieillesse importune viendra assez tôt nous appeler malgré nous à des occupations plus sérieuses, et qu'il sera assez temps de penser à l'éternité quand nous serons sur le bord du tombeau. Car je le répète, voilà la maxime que notre siècle n'a pas rougi de substituer à l'Évangile, et dont l'Enfer, attentif à désoler l'héritage de Jésus-Christ, se hâte d'infecter les derniers jours du monde. Morale diabolique et insensée dans ses principes, et souverainement funeste dans ses effets. Pourquoi ? Parce que cette résolution de donner sa jeunesse au libertinage fait à Dieu un mortel outrage, nous expose à des malheurs affreux, nous cause des pertes irréparables.
Lætare juvenis in adolescentia tua, ambula in viis cordis tui. Allez, dit l'Esprit Saint, allez, jeune voluptueux, insensible à l'attrait de ma grâce, et trop sensible à l'attrait des plaisirs qui vous appellent, allez sacrifier vos plus beaux jours à l'idole de la honteuse volupté ; allez, que nul remords ne trouble vos jours profanes. Lætare juvenis, allez, suivez la corruption de votre cœur ; ambula in viis cordis tui. Mais ne croyez pas, témoin de vos désordres, que je les approuve : mes yeux, ouverts sur tous vos égarements, comptent tous les pas que vous ferez dans les voies de l'impiété ; ma main en tracera l'histoire dans ce livre redoutable d'où dépend le sort des humains au jour des vengeances, et scito quod pro his omnibus adducet te Deus in judicium.
Peut-être le monde vous pardonnera-t-il ces désordres, il les excusera, il les justifiera ; mais je ne prends pas pour juge le caprice d'un vain peuple, qui décide au gré de sa passion. Je suis et je veux être le Dieu de votre jeunesse ainsi que de votre vieillesse. Vous me rendrez un compte terrible de l'emploi que vous en aurez fait : et scito quod etc. Et pourquoi les crimes de la jeunesse ne seraient-ils pas des crimes ? Lorsque Jésus-Christ ordonnait de marcher dans la voie étroite, de se faire violence, de renoncer à soi-même, de porter sa croix, de le suivre, de l'imiter, ne parlait-il pas à tous, sans distinction d'âge, d'état et de condition ? Ne parlait-il pas aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, aux jeunes et aux vieux ? Dicebat ad omnes.
Pourquoi si peu de gens ont-ils des privilèges particuliers qui les exceptent de la loi commune, pourquoi Saint Paul écrivait-il ces paroles à son disciple Timothée : Juvenes similiter exhortare ut sint sobrii : exhortez les jeunes gens à vivre avec sobriété et retenue. Dites-leur que notre Dieu est le Dieu de tous les âges : à ses yeux la jeunesse n'excuse ni les débauches d'impureté, ni la fureur des blasphèmes, ni l'emportement des haines et des vengeances, ni les excès de l'intempérance. Juvenes similiter etc. Ô insensé ! Dieu n'est-il pas le Dieu de tous les temps, n'est-il pas le dispensateur de tous les temps ? Et si tout vient de lui, pourquoi tout ne retournerait-il pas à lui ? De quel droit osez-vous donc attenter à son autorité suprême, et fixer le temps où commencera son empire ?
De quel droit osez-vous, dans cette vie que vous devez toute à Dieu, prendre 20, 30 années pour en faire le partage du vice et du démon ? Et lorsque sur les fonts sacrés du baptême vous lui jurâtes une fidélité inviolable, ne lui aviez-vous donc engagé que votre vieillesse ? Comme ingrat et perfide, votre vie tout entière est-elle trop pour un Dieu si grand, de qui vous la tenez tout entière, pour un Dieu à qui vous l'aviez promise tout entière ? Montrez-moi ce que vous avez reçu de Dieu, et je vous montrerai ce que vous osez lui refuser ; dites-moi quand il a commencé à vous aimer, et je vous dirai jusqu'à quel âge il est permis de l'offenser. Il vous aimait lors même que vous n'existiez pas encore, et vous ne l'aimerez pas, lui qui vous a donné l'existence ? Obstupescite caeli super hoc. Cieux, soyez saisis d'étonnement et d'épouvante ! Mon peuple ne se contente pas de me confondre avec une vaine et impuissante idole ; il offre encore à la volupté l'encens le plus pur et les plus belles victimes. Obstupescite caeli super hoc.
S'arrêter librement à cette détermination d'abandonner Dieu dans sa jeunesse, et de revenir à lui pendant la vieillesse, peut-on pousser plus loin le mépris et l'outrage ? Que signifie cette maxime que l'on entend tous les jours, que les gens du monde excusent et tâchent de justifier : il faut que la jeunesse se passe ? Voici ce qu'elle signifie : j'aime le monde et les plaisirs du monde, j'aime le péché et les plaisirs criminels du péché ; je ne quitterai les plaisirs que lorsque les plaisirs m'auront quitté ; je ne quitterai le péché que lorsque le péché n'aura plus d'attraits pour moi ; je ne l'éviterai que quand il n'aura que l'enfer à me présenter. Elle veut dire : je ne chercherai Dieu que lorsque tout le reste me fuira ; je destine Dieu à remplir le vide que la perte du monde et de ses plaisirs laissera dans mon cœur. Je veux bien qu'il console les ennuis de ma vieillesse, mais je ne veux pas qu'il trouble les plaisirs de ma jeunesse.
Mais, insensé, que deviendrez-vous si Dieu ne veut pas être le Dieu de votre vieillesse, comme vous ne voulez pas qu'il soit le Dieu de votre jeunesse, que deviendrez-vous si vous mourez dans l'inimitié de votre Dieu, dans l'impénitence ? Aurez-vous sujet de vous plaindre ? L'intérêt de sa gloire ne semble-t-il pas exiger qu'après avoir été méprisé il méprise à son tour ? Non, direz-vous, je ne crains point qu'il rejette mes pleurs, n'est-il pas le Dieu des miséricordes, un Dieu facile à apaiser ? Vous savez qu'il est un Dieu facile à apaiser, et vous avez la barbarie de l'offenser ? Depuis quand la tendresse du père est-elle devenue pour le fils un motif d'outrage ? Ô mon Dieu, si vous étiez moins bon, on vous aimerait davantage ; ce qui enhardit à vous offenser, c'est l'espérance que l'on a que vous recevrez facilement le repentir.
Mais, outre que cette conduite outrage cruellement Dieu, elle expose encore à des malheurs affreux. En effet, lorsque la jeunesse s'abandonne à la licence, elle ne se détermine pas toujours à se précipiter dans l'enfer ; on compte réparer, dans un âge plus avancé, le dérèglement des premières années : mais connaissez-vous bien le nombre des années que vous avez à passer sur la terre ? Quoi, savez-vous si vous n'êtes pas condamné à mourir presque en naissant, et si Dieu n'a pas marqué la fin de votre vie près de son commencement ! Combien n'avez-vous pas vu de jeunes gens frappés à la fleur de l'âge, par une main invisible, partis tout à coup, rappelant en vain par leurs larmes la jeunesse, la santé, la vie, qui, sourdes à leurs cris, s'enfuyaient précipitées ? Vous les avez entendus dire avec ce roi de Juda : In dimidio dierum meorum vadam ad portas inferi. La force m'abandonne, mes yeux à peine ouverts à la lumière s'appesantissent sous les ombres de la mort. Je n'ai encore vécu que quelques jours, et je descends dans la nuit du tombeau. In dimidio dierum etc.
Ce qui est certain, du moins, Mes frères, c'est que la Parole de l'Esprit Saint est expresse ; selon les oracles contenus dans les livres saints, il n'est que trop ordinaire à l'impie de ne pas atteindre la moitié de sa carrière : non dimidiabunt dies suos ; que l'arbre stérile qui occupe inutilement la terre sera arraché ; que le maître n'attendra pas qu'il tombe de lui-même. Ut quid etiam terram occupat. Que l'homme pécheur, semblable aux cèdres du Liban, a beau élever sa tête orgueilleuse jusque dans les nues, un instant le fera disparaître, transivi et jam non erat. Dieu ne doit-il pas quelquefois, à sa miséricorde outragée, à son Église méprisée, et aux fidèles que pourrait gâter la contagion de l'exemple, arrêter l'impie au milieu de sa course et finir les scandales de sa vie ?
Et quel sera votre sort, infortuné jeune homme, si, tel que Balthasar, vous voyez tout à coup, au milieu de vos joies profanes et licencieuses, une main redoutable tracer l'arrêt de votre mort ? Quel sera votre sort si, du sein de la molle volupté, vous êtes tout à coup porté entre les bras du Dieu vengeur, tout couvert de crimes et enivré de vos plaisirs impurs ? Vous comptez sur ces années éloignées que vous destinez à votre conversion ! Ah ! combien y en a-t-il que cette folle espérance a perdus ! Si l'enfer s'ouvrait à vos yeux, qu'il y en aurait qui vous diraient : nous étions jeunes comme vous, pleins de force et de santé ; comme vous, nous avions erré au gré de nos désirs ; hélas, nos premières années ont été nos dernières ! Nous donnâmes à la débauche le temps que nous avions, et nous n'en eûmes pas pour la piété.
Quelle folie de négliger ce qui dépend de nous, et de fonder l'espoir de notre éternité sur ce qui n'en dépend pas ! C'est peut-être aujourd'hui que l'on périt, et ce n'est que demain que l'on pensera à prévenir sa perte. Cependant, qu'à travers les hasards et les dangers la jeunesse arrive à un âge plus mûr, la fin de la jeunesse sera-t-elle le commencement d'une vie chrétienne ? Ah ! on imitera l'infidèle Israélite qui souhaitait toujours pour l'avenir, jamais pour le présent : Expecta, reexpecta : attendez, ne vous lassez pas d'attendre ; la jeunesse n'est plus, les bouillons du sang sont apaisés ; mais ce n'est pas encore la dernière vieillesse ; expecta. On s'était livré aux plaisirs, on se livre maintenant à la fortune. Reexpecta.
À mesure que l'on avance, on recule les bornes que l'on avait posées ; on se croit assez jeune pour attendre encore quelques années, le temps passé ne semble qu'un instant fugitif ; on trouve que l'on a si peu vécu. Reexpecta. Il vient un moment où l'on se persuade que 70, 80 ans ne sont pas l'âge du tombeau ; on se persuade que l'on est jeune encore, on ne se lasse point d'attendre et, par conséquent, de différer. Reexpecta. Pauvre jeune homme ! s'écrie Saint Jean Chrysostome, que je vous plains ; vous vous endormez aux pieds de l'idole qui vous charme, elle ne vous éveillera qu'après vous avoir enlevé toutes vos forces. Vous cédez aux désirs de l'enfer parce qu'il vous demande peu en apparence, mais ce peu est tout : hoc parium, non est parium, immo est totum.
En effet, comment pourrez-vous revenir à Dieu lorsque le péché aura infecté toutes vos inclinations jusque dans leur source ; qu'à l'aide des années et de la multitude des prévarications il aura pénétré jusqu'à la moelle des os : ossa eorum replebuntur vitiis adolescentiae ejus. En quel état serez-vous pour vous défendre contre le démon au combat ? Hélas ! tout ce qui est en vous, auteur de votre intelligence avec lui, vous trahira ! Votre imagination, pleine de fantômes impurs, sera sans cesse occupée à vous retracer le souvenir de vos voluptés passées, à fournir un nouvel aliment au feu qui vous dévore et à ranimer la passion mourante. Les sens, auxquels l'habitude a rendu les plaisirs comme nécessaires, parleront avec empire. Esclave dans les fers que votre main aura forgés, vous voudrez et vous ne voudrez pas, ou plutôt vous souhaiterez vouloir et vous ne voudrez jamais.
Mais, direz-vous, on en voit qui deviennent chrétiens à mesure qu'ils deviennent hommes, et dont les désirs expirent avec la jeunesse. On en voit ! Et combien n'en voit-on pas auxquels l'âge ne fait qu'apporter de nouveaux vices sans détruire les anciens, qui sont sensuels, voluptueux, mondains, ambitieux, vindicatifs sous les glaces de la vieillesse ? On en voit soit qui sont véritablement devenus chrétiens ! Et à Dieu ne plaise que j'insulte à leurs cendres et que j'entreprenne de sonder l'abîme impénétrable du cœur humain ! Puissent leurs âmes reposer dans le sommeil de la paix ! Mais l'enfer n'est-il pas peuplé de faux pénitents, qui, par les apparences saintes d'une douleur hypocrite et simulée, ont su tromper le monde et se tromper eux-mêmes ? Mais l'Esprit Saint a prononcé cet oracle foudroyant : adolescens juxta viam suam etiam cum senuerit non recedet ab ea. Un jeune homme qui entre dans les voies de la perdition continuera d'y marcher même dans sa vieillesse.
Mais, outre qu'on hasarde beaucoup pour l'avenir en suivant l'attrait du péché, on fait encore dès le présent des pertes irréparables. Perte de cette innocence précieuse que nous reçûmes au baptême. Ô vous qui la possédez encore, que vous êtes heureux si vous connaissiez votre bonheur ; aimez votre état, hélas ! on est une fois déchu, on n'y revient jamais. Pour vous qui avez eu le malheur de perdre cette innocence, et qui peut-être gémissez encore sous le poids de vos iniquités, que vous dirai-je ? Par le péché vous avez perdu la grâce sanctifiante, votre âme, votre Dieu. Avez-vous bien réfléchi sur la perte que vous avez faite ? Perte d'un temps infiniment précieux et de tant de mérites que vous pourriez acquérir ; pensez-vous que Dieu ne vous avait accordé ces belles années que pour couler comme un insensé de débauche en débauche, que pour les perdre dans l'ivresse de l'intempérance, dans les charmes empoisonnés des discours licencieux, des chansons ennemies de la pudeur ?
Ô ciel ! Voilà ce qu'à la honte de notre siècle on appelle profiter des beaux jours. À l'heure de la mort, à ce moment redoutable, où la figure de ce monde aura disparu, la seule nuit étalera à vos yeux la durée immense de ses espaces infinis et attirera tous vos regards ; quel vif regret de se trouver plein de péchés et vide de bonnes œuvres ! Ô mon Dieu ! beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, j'ai commencé trop tard à vous aimer. Serò te amavi, pulchritudo semper antiqua et nova. Mais je commence aujourd'hui et je répéterai continuellement : serò te amavi. Mes larmes et mes soupirs diront sans cesse : serò te amavi : je ne vous ai aimé que trop tard et je voudrais vous avoir aimé trop tôt ! Quand je refusais de vous aimer, n'étiez-vous pas aussi aimable que vous l'êtes ? N'étiez-vous pas, mon Dieu, mon créateur, mon Père, le sauveur de mon âme ? Votre sang n'avait-il pas coulé pour moi ? Ingrat, j'ai résisté à tant de charmes ; ô que ne pourraient-ils être effacés du nombre de mes jours, les jours que j'ai passés sans vous aimer ! Serò te amavi : je les pleurerai toujours, je ne m'en consolerai jamais. Serò te amavi.
Nécessité de servir Dieu dans la jeunesse, je viens de vous le faire voir ; moyens de servir Dieu pendant la jeunesse, c'est le sujet de ma seconde partie.
Commençons d'abord par une sage défiance de nous-mêmes, et que le sentiment de notre faiblesse nous inspire une vigilance continuelle. Ne nous flattant plus d'une force et d'une rigueur pour faire le bien que nous avons perdues par la lâcheté de nos premiers parents. Souvenons-nous que nous portons le trésor de la grâce dans des vases bien fragiles ; que chaque homme trouve dans son propre fonds des périls qu'il doit vaincre, mais qu'il ne doit fuir. Souvenons-nous qu'outre les périls communs, la jeunesse a des dangers qui lui sont propres ; qu'au dehors tout conspire à la séduire, à la corrompre, à la perdre ; qu'au dedans les passions, irritées par le feu de l'âge, par les bouillons du sang et par la force de l'imagination, parlent avec empire.
Souvenons-nous que, quelque faibles que nous soyons, notre faiblesse est moins à redouter que notre présomption. À cet écueil funeste vient se briser chaque jour la vertu la plus pure : on ne peut rien, ou presque rien, on croit pouvoir tout ; on veut être de tout, entrer dans tout, se trouver à tout, voir tout, entendre tout, tout dire ; on entretient des liaisons dangereuses, on écoute des discours, on prend des libertés dont la licence pervertirait les Saints ; on fréquente les compagnies des jeunes libertins, et au milieu de tout cela on se promet de sauver sa vertu. Malheureuse présomption ! Combien n'as-tu pas égaré de vierges chrétiennes, de ministres élevés à l'ombre du sanctuaire, d'hommes nourris dans la pratique de la piété ! Un regard indiscret, une liaison suspecte, une démarche inconsidérée, voilà souvent la cause et la première source de leur perte.
L'innocence est une fleur tendre et délicate. Voulez-vous la conserver ? Efforcez-vous de la tenir à l'abri des tempêtes du monde et des passions ; il ne faut qu'un souffle pour la ternir. Ô jeunesse imprudente, que vous avez de suites à éviter ! Si vous ouvrez une fois la carrière à vos passions, n'espérez plus pouvoir les retenir. Un désir produit un autre désir, un plaisir invite à un autre plaisir ; le feu, une fois allumé, croît, s'augmente, embrase et consume tout. Le démon est plein de ruses et d'artifices ; il ne vous propose pas d'abord l'extrême licence, vous auriez horreur du crime ; il vous y amènera peu à peu et comme par degrés ; il vous fera tomber ensuite dans le plus profond abîme.
David conçut-il d'abord le projet de baigner la terre du sang de l'infortuné Urie ? Salomon, dans ses premières complaisances, érigea-t-il des autels aux dieux des nations ? Et vous, malheureux esclaves du vice, quel emportement de la débauche a mené de crime en crime, jusqu'aux derniers excès du libertinage, comptiez-vous d'abord passer sans retour les bornes de la pudeur ? Voulûtes-vous tout à coup être ce que vous êtes aujourd'hui ? Non, sans doute ; vous manquâtes d'abord en accordant quelque chose à la passion, et vous avez fini par lui céder tout ! De là le désordre de toute votre vie.
Mais ce serait peu de vous défier de votre faiblesse, si cette connaissance ne vous engageait à prendre de sages précautions. L'homme est faible, mais Dieu est puissant. S'il est votre défenseur, qu'avez-vous à craindre des ennemis de votre salut ? Si Deus pro nobis quis contra nos ! Non, il ne rejettera point les vœux d'une jeune personne qui, guidée par le désir du salut, vient lui dire avec les apôtres : Salva nos, perimus : Seigneur, prenez vous-même la conduite du fragile vaisseau qui s'engage sur la mer orageuse du monde : sans vous, Seigneur, ma vertu, agitée par mille passions différentes, fera bientôt un triste naufrage.
Le monde, l'enfer, le plaisir, la prospérité, l'adversité, tout me nuit, tout conspire à me perdre. Délivrez-moi de tant de périls, ô mon Dieu, délivrez-moi de moi-même ; séparé de vous, je sais quelle affreuse corruption doit envahir mon cœur ; si votre grâce ne me soutient, je ne serai jamais ce que je dois être. Que d'autres vous demandent les richesses, les honneurs, la gloire ; ainsi que le jeune Salomon, je ne vous demande que la sagesse et la piété. Salva nos etc. Des vœux si saints seront exaucés, et Dieu, jaloux d'avoir vos premiers soupirs, ne permettra pas qu'un cœur qui veut être à lui devienne la proie de l'enfer.
Enfin, aimez la solitude, la retraite, le travail ; ne voyez le monde que par la nécessité de votre devoir, de votre état ; fuyez ces assemblées profanes, ces rendez-vous nocturnes ; évitez ces conversations enjouées et trop libres, où l'on apprend ce que l'on devrait toujours ignorer ; fuyez... fuyez ces divertissements que produisent les passions et qui les produisent. On y prend une grande dissipation d'esprit, un éloignement des choses de Dieu, une froideur pour la prière, un amour pour le monde, et un oubli du salut qui gâte la piété la plus solide.
Quelle vie ! me direz-vous, quel ennui ! Pourquoi avancer les chagrins de la vieillesse et perdre ses beaux jours ? Il n'y aura donc plus de plaisir pour nous, et cela pendant tout le long cours de nos années ? Il n'y aura plus de plaisirs pour vous, et cela pendant le long cours de vos années ! Et qui vous a dit que votre vie doit s'étendre si loin ? Encore quelques pas et vous serez peut-être dans le tombeau. Combien, parmi ceux qui m'entendent, et qui ne peuvent se résoudre à quitter les plaisirs et les joies du monde, ne verront point un nouveau printemps, une nouvelle année !
Il n'y aura plus de plaisirs pour vous ? Et de quels plaisirs parlez-vous ? Vous n'avez plus le plaisir d'entendre déchirer la réputation de votre frère par des médisances cruelles, par de meurtrières calomnies ; d'entendre débiter des maximes d'impiété et de libertinage au scandale de la religion ; d'entendre chanter des airs passionnés, qui sont comme les cantiques du démon d'impureté, qui outragent la pudeur et déshonorent le christianisme. Ah ! si ce sont là des plaisirs pour vous, ne vous flattez pas d'avoir l'âme pure et chaste, vous ignorez la plaie de votre cœur, mais il a déjà reçu des atteintes mortelles.
Il n'y aura plus de plaisirs pour vous ? Et depuis quand la vie d'un chrétien est-elle une vie de plaisirs ? Jésus-Christ, pauvre, obscur, inconnu, baigné de ses larmes, expire sur une croix. Élevez vos regards et fixez-les sur Jésus mourant ; en même temps prêtez une oreille attentive à la voix de sa grâce. Avec quelle tendresse cet adorable Sauveur vous conjure lui-même de renoncer aux vains plaisirs du monde ! Voyez ces bras qu'il vous tend, prêt à vous recevoir malgré votre ingratitude ; voyez ce côté percé qui vous montre le chemin de son cœur ; voyez toutes ses plaies, elles sont comme autant d'asiles qu'il vous offre pour vous mettre à couvert de la colère de son Père ; voyez couler son sang afin de vous laver de tous vos crimes : voilà ce qu'un Dieu a fait et souffert pour vous, et vous osez l'abandonner pour vous livrer aux folles joies du siècle.
Ô ciel ! quel outrage vous faites à votre Dieu ! Pensez-vous qu'il ne puisse pas vous dédommager par les plaisirs que vous goûterez, à la suite des plaisirs que vous quitterez pour le suivre ? Ô Dieu d'Israël, Dieu des vertus et des grâces ! Plaisirs, qu'il est doux de parcourir la voie de vos commandements ! Quàm bonus Israël his qui recto sunt corde. Il n'est donné qu'à la pratique de votre loi sainte de verser dans mon cœur des plaisirs que rien ne peut satisfaire ; rien n'égale la douceur que je trouve à méditer vos commandements, vos jugements, et à pleurer en votre présence : quàm bonus Israël Deus !
Il n'y aura plus de plaisirs pour vous ! Et quels plaisirs trouverez-vous dans le péché ? Ah, malheureux esclave du démon, dit Saint Jean Chrysostome, de vingt-quatre heures qui composent le jour et la nuit, quelle est celle de votre repos ? Comptez-moi vos inquiétudes, vos chagrins, vos douleurs, vos repentirs, vos désespoirs, vos remords de conscience, et je m'oblige de compter les grains de sable qui couvrent le rivage de la mer ; quel état que d'avoir toujours à craindre, toujours à trembler pour son âme ! Si la mort m'enlève, que deviendrai-je ? Je languirai, je périrai, je brûlerai dans les flammes éternelles. Impii autem quasi mare fervens.
Il n'y aura plus de plaisirs pour vous ! Ah ! vous vous épargneriez plutôt bien des peines en servant Dieu constamment. Non, Mes frères, nous n'en voulons point à vos plaisirs, nous ne cherchons que votre véritable bonheur. Il vous en coûtera plus pour vous damner que pour vous sauver. Voluptueux, vous avez usé votre corps, ruiné votre santé, perdu votre réputation et votre fortune. Du moins êtes-vous satisfait ? Le feu infernal que vous cachez sous la neige de vos cheveux blancs vous brûle encore et vous consume avec autant d'ardeur que jamais. Depuis le temps que vous employez les sollicitations, les promesses, les prières pour corrompre l'objet qui vous a séduit, vous auriez désarmé la colère et les vengeances de Dieu.
Avare, si vous aviez donné à votre salut ces soins, ces fatigues, ce travail que vous avez consacrés à l'idole de l'or et de l'argent, vous auriez gagné le ciel, votre Dieu serait content, et votre passion ne l'est pas. Ne permettez pas, ô mon Dieu, que je m'engage dans cette route funeste où s'est perdue une folle jeunesse. Que le monde cesse de m'étaler ses charmes trompeurs et de me vanter ses délices coupables : je dois vous aimer et je vous aime ; je suis à vous et je veux être à vous : Quid enim mihi est in caelo, a te quid volui super terram ? Est-il possible qu'il y ait des âmes qui vous aiment en attendant qu'elles n'aient plus qu'un jour à vivre ? Bien différent de ces infidèles, je ne veux vivre que pour vous aimer. A te quid volui super terram. Mes premiers soupirs iront vers vous ; mes premières larmes couleront pour vous.