Renovamini Spiritu mentis vestrae

Discours sur la tiédeur

Renovamini Spiritu mentis vestrae.
(Renouvelez-vous dans l'esprit de votre vocation.)
(Saint Paul ad Ephesios, chap. 4, v. 23.)

Il y a trois états dans le christianisme : le premier est celui des chrétiens fervents et zélés, dont le cœur embrasé du feu de l'amour de Dieu, et dégagé de toutes les affections terrestres, ne soupire qu'après la rupture de ses liens et après la réunion à son céleste époux. La prière, la communion, les croix, le renoncement à sa propre volonté pour suivre celle de son Dieu ; voilà ses pratiques chéries ; et voilà aussi l'état qui doit être l'objet continuel de nos désirs et de nos efforts.

Le second est l'état des pécheurs qui, aveuglés par leurs passions et entraînés par la triple concupiscence dont nous parle l'apôtre Saint Jean, s'attachent à la terre, triste lieu de leur exil, et semblent oublier le ciel pour lequel ils sont créés. État déplorable que nous devons éviter avec beaucoup de soin.

Mais il en est un troisième, qui, quoique moins apparent, n'en est pas moins dangereux ni moins funeste dans ses conséquences. C'est un amour excessif de nous-mêmes et de nos aises : c'est l'état d'une âme en balance entre Dieu et la créature : c'est un épanchement de notre âme aux objets extérieurs ; c'est une négligence habituelle des petites choses : voilà les indices de la tiédeur et les traits qui la caractérisent. Chacune de ces marques prises en particulier, ne doit point jeter l'alarme dans notre conscience ; mais si toutes ces marques sont réunies dans notre âme, nous avons sujet de craindre pour notre salut. Car du sombre nuage où Dieu se dérobe aux yeux de l'âme tiède, j'entends sortir cet oracle ou plutôt ce terrible anathème : Utinam frigidus esses ! et n'est-il pas tremblant qu'on médite ces redoutables paroles. Mais c'est l'Esprit Saint qui les a prononcées pour notre instruction. C'est Dieu qui parle à l'âme tiède. Utinam frigidus esses ! Il eût mieux valu pour toi que tu fusses tombé dans un état de froideur ; mais parce que tu es tiède, je commence par te rejeter loin de moi, par le soulèvement que tu ordonnes à mon cœur. Incipiam te vomere ex ore meo. Pour nous tirer de cet ennui, Mes frères, que l'effroi de cette sentence de l'Esprit Saint vienne tout dire, après m'être dit à moi-même avec plus de raison encore, ce que Saint Paul croyait devoir aux premiers chrétiens : Renovamini etc., renouvelons-nous dans l'esprit de notre vocation.

La tiédeur, dit le docteur angélique, est une langueur habituelle dans le service de Dieu ; c'est un relâchement dans les pratiques de piété ; c'est l'assoupissement d'une âme qui s'endort dans sa négligence. Mais pour ne point porter le trouble et l'agitation dans les âmes, il faut remarquer que lorsqu'on parle de la tiédeur, on n'entend point parler d'un court espace de temps, d'un état passager, mais d'un état habituel d'une âme qui a du dégoût pour les choses de Dieu. On n'entend point parler d'un moment de sécheresse où l'on peut se trouver, et où se sont trouvés les plus grands saints, après bien des années passées dans les pénitences les plus austères. Car la sécheresse est souvent un état d'épreuve où Dieu met quelquefois l'âme pour la sanctifier, et la tiédeur est un état d'infidélité, où l'âme tombe par sa faute. La sécheresse est souvent un effet de la miséricorde de Dieu pour nous tenir dans l'humilité : la tiédeur, au contraire, est un effet de sa justice. Et ce qu'il y a de plus alarmant, c'est qu'on tombe dans cet état sans s'en apercevoir.

Extérieurement rien n'est changé : comparez le chrétien fervent avec le chrétien tiède et négligent. C'est pour l'un et pour l'autre même fidélité aux mêmes exercices de piété, mais avec la différence que l'un s'y traîne par habitude et l'autre s'y porte avec zèle, avec un empressement, avec une ardeur toute nouvelle, et avec une joie qui croît de jour en jour. Ce sont les mêmes occupations et le même genre de vie ; les mêmes lectures et le même nombre de prières, à la même heure et, si vous le voulez, même aux pieds des autels. Même assiduité à écouter la parole de Dieu, à visiter le Saint Sacrement, à assister à la messe ; même exactitude à fréquenter les tribunaux de la pénitence, à participer aux saints mystères. Mais scrutons les cœurs de ces deux sortes de chrétiens ; quelle étrange différence entre les uns et les autres ! L'un est vide de Dieu, et l'autre en est rempli ; l'un est vide des créatures, et l'autre n'a d'attraits que pour elles ; l'un est un sépulcre blanchi, l'autre est un vase d'élection, orné de vertus et de bonnes œuvres !

Dieu attache ses grâces aux moindres actions pourvu qu'elles sortent d'une intention pure et droite : un verre d'eau froide donné au pauvre pour l'amour de moi, dit le Sauveur du monde, ne restera pas sans récompense. Mais aurions-nous distribué tout notre bien aux pauvres, aurions-nous livré notre corps aux flammes, si ces actions ne sont point animées par la charité et la pureté d'intention, nous ne sommes que des vases d'airain, des cymbales retentissantes : factus sum velut aes sonans aut cymbalum tinniens. Or, n'est-ce pas là la disposition ordinaire de l'âme tiède ? S'agit-il de sanctifier une année, une semaine, une journée en offrant à Dieu nos actions, nos peines, nos désirs, nos vœux, et les principaux mouvements de notre cœur ? L'âme tiède remplira mal un devoir si essentiel, d'où dépend sa perfection et même son salut. S'agit-il de faire une lecture de piété, pratique bien salutaire, et si recommandée par les Pères de la vie spirituelle ? On lira sans réflexion, sans rien digérer et sans se rendre propres les vérités dont on s'occupe. Faut-il, aux pieds des autels ou de son oratoire, offrir à Dieu l'hommage de sa prière ? L'âme fervente s'y porte avec une pleine confiance, d'une joie toute divine : dans la tiédeur au contraire, le corps est seul aux pieds des saints autels, tandis que l'esprit est ailleurs ; au lieu qu'il vaudrait mieux que le corps fût ailleurs et que le cœur fût dans le temple, uni à son Dieu, parlant à son Dieu et lui exposant ses misères et ses besoins.

Car que goûtons-nous dans la prière ? Rien, Mes frères, rien. Mais que ne goûtons-nous pas par une prière humble, fervente et persévérante ? Saint Vincent de Paul a tout répondu : donnez-moi, dit-il, un homme d'oraison, et il sera capable de tout. Il pourra dire avec l'apôtre : je puis tout en celui qui me fortifie : omnia possum in eo qui me confortat. Qu'elle est donc malheureuse, l'âme tiède qui ne désire rien et qui n'obtient rien ! et qui, entraînée par l'habitude à ces pieuses pratiques, les remplit sans goût, sans dévotion, avec fatigue et l'ennui d'exhaler sur la terre le ministère des Anges dans le ciel. On entend la parole de Dieu, mais sans conséquences, sans aucun retour sur soi-même. On a écouté la parole de l'homme et on a fermé l'oreille à la parole de Dieu. Une espèce de routine conduit encore quelquefois l'âme tiède au temple du Seigneur pour faire au Saint Sacrement quelques visites infructueuses et dépourvues de la pureté d'intention. Elle assiste à la messe ; mais quelle impression fait sur elle la vue du prêtre montant à l'autel pour s'arroser du sang de Jésus-Christ ? Habituée à voir ce spectacle se renouveler sous ses yeux tous les jours et même plusieurs fois le jour, elle a fini par y être insensible.

On s'approche du tribunal de la pénitence ; mais comment ? Trop souvent sans avoir conçu aucun regret de ses fautes et sans nul désir de s'en corriger. Comment se prépare-t-elle à ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré ? Est-ce avec cette charité ardente qui animait le prophète lorsque, dans l'excès du transport de son amour, il s'écriait : quam dilecta tabernacula tua ! Mon Dieu, que vos tabernacles sont chers à mon cœur, mon âme s'épanouit dans le parvis du Seigneur : mon cœur et ma chair ont tressailli de joie aux approches du banquet du Seigneur ! Hélas ! qu'il est à craindre au contraire que cette âme infortunée ne soit glacée et insensible ! Et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'elle ne sent pas son propre malheur, afin de faire quelques démarches pour en sortir. Elle demeurera dans cet état de tiédeur sans remords, sans penser à en sortir. On se compare à ceux qui négligent les devoirs de la piété : et après avoir examiné toute leur conduite, on se rassure, parce qu'on remplit avec exactitude, quoique négligemment, les devoirs annexés à sa vocation au christianisme.

On tient à l'écorce, à l'extérieur des choses, sans se mettre en peine d'entrer dans l'esprit qui doit les vivifier. On se ferait un grand scrupule de manquer à la messe le dimanche, à une communion pascale, et même à des prières et à des communions de férie ; mais on sera tranquille sur l'esprit et l'intention avec lesquels on les fait. Une chute grave donnerait des inquiétudes et même des lumières, mais les pratiques extérieures de religion derrière lesquelles nous nous retranchons nous servent de rempart contre les remords et contre les retours salutaires que nous pourrions faire sur nous-mêmes. On continue de porter l'arche sainte, mais ce n'est plus comme les lévites, en chantant des cantiques d'allégresse, mais comme ces animaux mystérieux dont parle le prophète, qui traînaient le monument des miséricordes du Seigneur vers la terre d'Israël, et serpentaient et mugissaient. On s'applaudit peut-être, de ne pas être comme le reste des hommes, voleurs, injustes, adultères ; on se complaît même avec une sorte de satisfaction humaine dans un petit retour sur ses bonnes œuvres et ses pratiques de piété.

On jeûne deux fois la semaine ; on assiste tous les jours à la messe ; on participe au banquet eucharistique, on fait l'aumône au pauvre ; à tels titres on se confie dans sa propre justice. On ressemble au Pharisien dont il est parlé dans l'Évangile, et on insulte au Publicain qui doit à son humilité de sortir du temple justifié devant Dieu. On n'est point ouvertement partisan du monde, mais on n'est point non plus véritable disciple de Jésus-Christ. On ne porte point avec ostentation les livrées du monde, on ne jette point des regards de complaisance sur Sodome comme la femme de Loth ; on ne partage point les plaisirs criminels du monde, on n'a pas bu dans la coupe d'or de Babylone ; mais la foi languit, l'espérance diminue, la charité s'éteint et meurt.

Cependant on vit sans remords, mais aussi sans consolation, balancé entre Dieu et je ne sais quoi. La piété se montre dans d'autres objets, dans des pratiques extérieures, mais elle n'est pas dans notre cœur. Et qu'est-elle alors, sinon ce que Saint Bernard disait de lui-même : chimera saeculi. Nous sommes près de Dieu par la sublimité de notre vocation, loin de Dieu par les dispositions rampantes de notre cœur : chrétiens dans notre extérieur, profanes dans nos désirs et nos inclinations ; nous sommes un composé monstrueux de deux choses qui sont incompatibles. Chimera saeculi.

Apprenez de là, âmes ferventes, vous qui ne commettez que des péchés d'infirmité, vous qui veillez continuellement sur votre cœur, apprenez à vous humilier de vos fautes et à bénir le Seigneur de vous avoir fait la grâce de l'aimer et de le servir dans la pureté de votre cœur. Mais vous, âmes tièdes, qui ne faites aucun effort pour éviter les fautes délibérées où vous tombez si souvent chaque jour, vous qui courez avec une licence effrénée dans toute l'étendue du péché véniel, je ne sais si, vous promenant ainsi avec confiance sur le bord de l'abîme, vous ne courez risque de vous ensevelir dans les ombres d'une mort éternelle. C'est l'Esprit Saint qui vous en avertit par la bouche du Sage : qui spernit modica paulatim decidit. Celui qui méprise les petites choses tombera peu à peu. Parole bien remarquable : les petites fautes vénielles commises de propos délibéré éloignent étrangement la grâce. C'est la pensée de Saint Augustin, qui prétend qu'un grand nombre de péchés véniels forme une lèpre qui rend l'âme indigne des regards du céleste époux. Osez, chrétiens, douter d'un cœur tiède, d'un cœur partagé qui se laisse aller facilement et souvent à de légères transgressions.

Car la grandeur de la transgression doit se mesurer sur l'autorité de Dieu, qui commande au-dessus des petites choses comme des grandes. Serait-il rien de plus léger que de cueillir le fruit d'un arbre, comme Adam ? D'amasser un peu de bois le jour du Seigneur, comme cet Israélite lapidé ? Trouverions-nous rien de grave à jeter un regard curieux sur la ville embrasée, comme la femme de Loth ? à murmurer d'un travail excessif, comme les Hébreux ? à regarder l'arche comme les Bethsamites, et à la toucher comme Oza ? Non, Mes frères, toutes ces fautes sont peu de chose à nos yeux ; mais désobéir à son Dieu, transgresser les ordres de son Dieu, ne saurait être une chose légère. Aussi ces fautes, si petites à nos yeux, ont été suivies de grandes peines.

Car, Mes frères, ne nous faisons point illusion par rapport à nos fautes. Ne comptent-elles pour rien à vos yeux ? Cependant de petites méfiances souvent répétées finiront par éteindre dans votre cœur le feu de la charité fraternelle. Vos prières, vos communions faites avec négligence, avec des distractions volontaires, deviennent infructueuses devant Dieu, et finiront par vous conduire au point de ne pouvoir rendre à votre Dieu un de ses devoirs les plus essentiels, qui est celui de l'aimer. Quoi ! Mes frères, vous pourriez bien prier, bien communier, et votre cœur resterait encore tiède ! Vous pourriez vous entretenir avec votre Dieu et ne brûler point d'amour pour lui ? Moïse, lors d'un entretien avec son Dieu, avait le visage tout rayonnant et tout enflammé ; les disciples d'Emmaüs, pour un entretien avec Jésus-Christ qu'ils ne connaissaient pas, ont le cœur embrasé d'amour. Et nous, après tant de conversations avec notre Dieu, nous restons dans la tiédeur.

Mes frères, il est dit dans l'Évangile qu'on croyait que Lazare n'était qu'endormi, et qu'il était cependant mort : et bientôt on entendit dire qu'il y avait quatre jours qu'il était dans le tombeau : quatriduanus est. Lazare est ici la figure d'une autre maladie, d'une autre mort, occasionnée par la tiédeur. Grande leçon pour les chrétiens qui négligent les petites choses et aux yeux desquels les fautes vénielles ne sont rien. Mais un grain de sable n'est aussi rien, et cependant une multitude de ces grains ramassés fait faire aux vaisseaux de funestes naufrages. Une étincelle de feu n'est rien, et néanmoins c'est d'elle que se forment les embrasements les plus tragiques. Faut-il négliger une maladie par la raison qu'elle n'est pas mortelle ? Faut-il, pour guérir une plaie, attendre qu'elle soit gangrenée ? Un insecte ne pourrait pas, d'une seule morsure, faire mourir un homme, mais ses morsures pourraient être tellement multipliées qu'elles lui feraient perdre la vie. Il me semble voir le malheureux Absalon suspendu à l'arbre par ses cheveux, et percé de trois lances mortelles par l'impitoyable Joab ; il me semble voir ses cheveux, chose si mince et si légère, donner lieu, par leur multitude, à la mort funeste de ce prince. Ainsi le chrétien tiède et languissant, chargé d'une foule de fautes vénielles, est arrêté, découvert, exposé à tous les traits de l'implacable ennemi de notre salut.

Oh ! qu'il est donc utile, qu'il est nécessaire de ne pas négliger les petites choses, si nous voulons éviter la funeste contagion de la tiédeur. Nous terminerons, Mes frères, par un passage des saintes Écritures qui doit jeter dans notre âme une lumière bien vive. Maledictus qui facit opus Dei negligenter. Malédiction, anathème : à qui, Mes frères ? C'est sans doute aux Amalécites, aux Philistins, au monde, à ses scandales ? Non. Mais du moins c'est à l'impudique, à l'avare, à l'orgueilleux, au détenteur du bien d'autrui ? Non, non, Mes frères, non. Mais sur qui doit donc tomber cet anathème ? Serait-ce sur celui qui n'aimerait point Notre Seigneur Jésus-Christ ? Vous avez raison : celui qui n'aimera pas Notre Seigneur Jésus-Christ sera soumis à l'anathème. Mais l'anathème dont il est ici question n'est pas lancé contre lui. Voulez-vous donc savoir à qui il s'adresse ? Il s'adresse à tous ceux qui font l'œuvre de Dieu, mais qui la font négligemment. Maledictus qui facit opus Dei negligenter. Anathème par conséquent à tant de chrétiens qui tombent tous les jours dans mille et mille fautes volontaires et réfléchies, chancelant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, flottant dans un indigne partage de cœur et de sentiments, passant leur vie dans une espèce d'assoupissement léthargique qui rend l'âme incapable d'aimer.

Anathème à ces chrétiens dont toutes les bonnes œuvres sont gâtées par des motifs humains, motifs d'ambition, d'intérêt, de vanité. Aurais-je la consolation de les réveiller de leur sommeil léthargique en leur citant ces cinquante mille Bethsamites mis à mort pendant qu'ils jetaient un regard indiscret sur l'arche ? Leur ferais-je voir les rues de Jérusalem encombrées de cadavres ; leur ferais-je entendre les gémissements de ses habitants traînés en captivité, et cela pour un peu de vaine gloire de la part de David ? Vaine gloire qui n'était après tout qu'un péché véniel. Nous vous laissons à vos réflexions sur un sujet si important, et nous laissons à votre sagesse et à votre piété le soin de faire l'application de ces principes. Sont-ce des années de ferveur ou de tiédeur que la mort a gagnées sur nous ? Vous le savez, mon Dieu, vous qui sondez les profondes misères de mon pauvre cœur ; et vous, Anges protecteurs de ce sanctuaire, vous avez souvent été témoins de mon ingratitude pour Jésus-Christ dans le sacrement de nos autels ! Allez aujourd'hui porter au divin cœur de Jésus mes regrets, ma douleur, mon repentir ; obtenez-leur, non plus cette langueur, mais cette ferveur qui a sanctifié les saints, afin que nous méritions de partager leur bonheur.