Discours sur la présence de Dieu
Quand un riche laboureur voit la belle moisson qui couvre ses nombreux champs parvenue à l'état de parfaite maturité, il fait avec la plus vive sollicitude les préparatifs nécessaires pour la recueillir dans ses larges et immenses greniers. Le matin est à peine venu, et je le vois déjà courant çà et là pour chercher de nombreux moissonneurs. Il ne se donne pas un instant de repos : son œil scrutateur veut découvrir partout les ouvriers dont il a besoin. Et quand il les a trouvés, il veille sur eux, et à la fin du jour il les récompense selon l'ardeur et le zèle qu'ils ont montrés au travail.
Mes chers frères, voilà l'image de Dieu, veillant sur chacun des mortels, après les avoir appelés à la connaissance de son Évangile. Il a toujours les yeux sur eux, scrutant leurs sentiments, leurs pensées, leurs désirs et leurs actions, jusqu'au grand jour de la récompense.
Abraham, ce premier père des croyants, aspirait au précieux avantage de plaire à son Créateur. Sachez tous les moyens que Dieu lui donna pour parvenir à ce but. Le voici : Ambula coram me, et esto etc. Marche en ma divine présence, et tu seras parfait. C'est cet heureux souvenir de la sollicitude de Dieu pour nous, cette pensée salutaire de sa divine présence à nos pensées, à nos désirs et à nos actions que je veux vous rappeler aujourd'hui.
Au rapport du prophète, la désolation de la terre est venue de ce que l'homme n'a plus écrit au plus profond de son cœur la pensée de la présence de Dieu. En échange, tout ce qui nous environne, l'orgueil, la curiosité, la recherche du créateur, l'embarras des choses de la terre, les peines, les chagrins de la vie absorbent toutes nos pensées, dissipent notre esprit, détournent toutes les puissances de notre âme, et il ne reste plus rien pour Dieu. Et de là les chutes de l'homme et sa perte éternelle.
Pour vous soustraire à ces dangers, je vous entretiendrai un instant sur le dogme de la présence de Dieu, et sur les moyens de vous la rappeler sans cesse.
Dieu est présent partout. L'être de Dieu est inhérent à celui de son existence. Il est tout à la fois au ciel, où sa magnificence fait le bonheur des élus ; dans les enfers, où sa justice réclame ses droits en punissant les pécheurs ; sur la terre, où son œil constant veille à tout et visite tout. Ascendero te : son immensité est infiniment belle partout. Établissement infaillible.
L'homme ne peut voir que dans l'horizon borné où se portent ses faibles regards, parce que l'homme est un être fini. Dieu a pour horizon tout l'univers ; il en voit toutes les parties jusque dans les plus petits détails, et rien ne peut échapper à son regard infini. Il n'est point de lieu secret, de coin si caché, soit dans l'abîme des eaux, soit dans l'épaisseur des forêts, soit dans les déserts les plus sauvages, où il ne se trouve. Où irai-je, disait David, pour me soustraire à l'immense étendue de votre vue infinie ? Si je monte au ciel, vous y êtes ; si je descends dans les enfers, vous y êtes encore ; si, dès l'aube du jour, je prends des ailes pour m'envoler aux extrémités les plus reculées de la terre et des mers, je vous rencontre encore, parce que c'est votre main puissante qui m'y conduit. Comme les oiseaux qui volent toujours dans l'air et le trouvent partout où ils agitent leurs ailes, comme le poisson qui nage dans la mer et en est sans cesse environné de toutes parts, ainsi nous, partout où nous serons, nous rencontrerons notre Dieu.
Dieu n'est pas loin de nous, s'écrie l'apôtre, nous vivons en lui, nous nous mouvons en lui, c'est en lui que nous sommes. Vous ne l'aviez peut-être jamais comprise, cette divine présence ; vous aviez devant vous un Dieu que vous ne connaissiez pas.
L'homme ne voit que par ses yeux, à la clarté du soleil, des astres ou de la lumière : dans les ténèbres, il ne voit pas. S'élève-t-il un mur, une montagne, un objet quelconque devant sa vue, il ne voit plus ; sa vue s'arrête là ; elle ne peut percer à travers les corps non transparents. Quant à Dieu, dit le livre des Proverbes, il voit parfaitement en tout lieu tout ce qui se passe. Ses yeux contemplent les bons et les méchants. L'homme pense-t-il se dérober à mes yeux, dit le Seigneur ? Quand il se couvrirait de ténèbres, quand il se retirerait dans les cachots les plus obscurs, ne sais-je pas que je remplis le ciel et la terre, et que ma présence ne fait défaut nulle part ?
Je me suis dit, s'écrie le psalmiste, peut-être pourrais-je me cacher dans les ténèbres ; et voilà que devant Dieu, les ténèbres ne me cachent plus. La nuit pour lui est aussi claire que le jour, et les ténèbres aussi brillantes que la lumière. Ses yeux ont vu mes vertus, ils ont vu mes imperfections : sa main divine les a écrites en caractères ineffaçables.
Sortez-vous de votre demeure ? Dieu vous voit. Y entrez-vous ? Il vous aperçoit. Votre lampe est-elle allumée ? Il vous voit. Est-elle éteinte ? Il vous voit encore. Entrez-vous dans votre couche ? Vous êtes sous ses yeux. Seriez-vous retiré au plus profond de votre cœur ? Dieu vous y voit. Et comment ne vous y verrait-il pas ? Il est tout-voyant. Il est tout œil, parce qu'il voit tout. Tout oreille, parce qu'il entend tout. Tout esprit, parce qu'il connaît tout. Nul homme ne pourrait dire avec vérité qu'il connaît tout ce qui se fait au secret de ses semblables. La terre est couverte de plusieurs millions d'hommes. Et Dieu voit tout, Dieu entend tout, Dieu connaît tout.
... et exerce les droits de sa justice éternelle. Adam eut deux fils, Caïn et Abel. Abel fut pasteur : Caïn s'appliqua à l'agriculture. Caïn offrit au Seigneur des fruits de la terre : Abel offrit aussi les premiers-nés de son troupeau. Le Seigneur regarda favorablement Abel et ses présents, mais il ne regarda point Caïn, ni ce qu'il avait offert. Caïn entra dans une grande colère, plein de jalousie contre son frère. Il résolut de le tuer. Pour s'échapper aux regards, il l'entraîna au loin dans la campagne, et lui ôta la vie. Infortuné ! il croit son crime sans témoin. Mais à peine l'a-t-il consommé, qu'il entend la voix du Seigneur : Où est Abel, votre frère ? Qu'avez-vous fait ? La voix du sang de votre frère crie de la terre jusqu'à moi. Vous serez donc maintenant maudit : vous serez fugitif et vagabond sur la terre. Et quand vous l'aurez cultivée, elle vous refusera son fruit. Anathème terrible ! Dieu a vu le meurtre d'Abel, et il le punit dans Caïn et sa postérité.
Du haut de son trône éternel, Dieu entend tout ce qui se dit, Dieu voit tout ce qui se passe sur la terre. Voici ce que nous lisons dans les Actes des Apôtres. Un homme, nommé Ananie, et Saphira sa femme, vendirent ensemble un fonds de terre. Cet homme, de concert avec sa femme, ayant retenu une partie du prix auquel il l'avait vendu, apporta le reste et le déposa aux pieds des apôtres, ajoutant qu'il déposait dans leurs mains le prix de son champ. Pierre lui dit : pourquoi mentir au Saint-Esprit ? Pourquoi détourner une partie du prix de cette terre ? Elle vous appartenait ; et après l'avoir vendue, le prix vous appartenait encore. Pourquoi donc ce dessein dans votre cœur ? Ce n'est pas aux hommes que vous avez menti, mais c'est à Dieu. Non es mentitus hominibus, sed Deo.
À ces paroles de Saint Pierre, Ananie tombe et rend l'esprit. Et l'épouvante saisit les assistants. Quelques moments après, arriva sa femme, qui ignorait ce qui venait de se passer. Pierre lui dit : femme, est-ce là tout le prix de votre terre ? Oui, répondit-elle. Comment ! vous vous êtes donc entendus pour tenter Dieu ? Voilà ceux qui viennent d'ensevelir votre mari. À l'instant, elle tombe à ses pieds, et meurt, et expiravit. Cet événement épouvantable répandit une grande frayeur dans toute l'Église et parmi tous ceux qui en entendirent parler. Et factus est timor magnus in universa ecclesia.
L'homme mortel ne peut voir que des objets matériels ; son œil ne peut percer dans le cœur de son frère ; son œil ne peut y lire ni ce qu'il médite, ni ce qu'il pense, ni ce qu'il connaît, ni ce qu'il désire. Mais Dieu, qui est tout esprit, scrute jusque dans les plus intimes pensées de l'homme, lit jusque dans le sanctuaire de ses sentiments, de ses affections. Oui, j'ai beau vouloir étouffer au-dedans de moi-même, j'ai beau concentrer et dérober à mes semblables ce que j'éprouve intérieurement, mes sentiments, mes affections les plus secrètes, Dieu voit les plis, les replis de mon cœur ; Dieu voit les pensées qui y pénètrent, qui s'y succèdent avec la rapidité de l'éclair ; il voit les désirs qui viennent soit le caresser, soit le briser et l'opprimer dans les différentes circonstances de ma vie. Oui, il connaît parfaitement tout ce que mon cœur produit, soit de bon, soit de mauvais.
Judas avait résolu dans son cœur de livrer son bon maître. Il se trouva dans l'assemblée des autres disciples, mangeant avec eux l'agneau pascal, et cachant sous les dehors mensongers de l'amitié la plus expansive la plus noire, la plus détestable des perfidies. Jésus-Christ, connaissant ce qui se passait dans son esprit et le projet cruel que méditait la perversité de son cœur, leur adressa ces lugubres paroles : un de vous doit me trahir, unus ex vobis tradet me. Vous n'êtes pas tous purs : vos mundi estis, sed non omnes. Et tous de demander : est-ce moi, Seigneur ? Judas fait la même question. Jésus-Christ, à qui toutes les pensées étaient connues, lui répond : vous l'avez dit : tu dixisti.
L'homme ne peut voir que ce qui est présent : il peut prévoir quelquefois, mais ses prévisions sont souvent fausses ; sa mémoire lui fait défaut lorsqu'il veut se rappeler quelques événements, quelques circonstances de sa vie. Mais devant Dieu se présentent à la fois le passé, le présent, l'avenir.
Mes chers frères, voulez-vous un moyen de plaire à Dieu, de vous sanctifier, de devenir parfaits ? Je ne saurais vous donner un moyen plus efficace que celui indiqué par le Seigneur lui-même à Abraham, le père des croyants. Ambula coram me etc.
D'ailleurs, je parle devant des personnes qui s'honorent d'offrir tous les jours à Dieu le culte d'une prière faite avec foi et dévotion, d'assister avec édification au Saint Sacrifice de la messe, sinon toute la semaine, du moins les jours consacrés au Seigneur, qui s'honorent de désirer la perfection. Pouvais-je mieux choisir les circonstances de temps, de lieu et de personnes pour recommander la pratique de la présence de Dieu ?