Discours sur l'Excellence et l'Établissement du Christianisme

In quo vivimus, movemur et sumus.
« C’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être. »

Autour des peuples qui cheminaient dans les ténèbres de l’iniquité, et qui a fait luire le plus beau jour aux yeux des hommes ensevelis dans l’obscure région de la mort, s’élève ce christianisme divin. Il a fait connaître Dieu, a arraché aux passions les plus ignominieuses les hommes les plus entichés de leur licence, et s’est établi dans le monde d’une manière toute miraculeuse en entant sur la nature. Il est à la fois la lumière du présent et l’espérance de l’avenir : ce sont les merveilles dont nous allons nous entretenir.

Dieu donne au genre humain des leçons convenables à ses différents âges. Dans les siècles voisins de la création, il révéla à son peuple un culte simple, une morale dont il avait gravé les principes au fond des cœurs. Il le remplit de la lumière de l’intelligence, lui donna la science de l’esprit, lui montra le bien et le mal : et mala et bona ostendit illis. Il fit luire son œil sur leur cœur, afin qu’ils vissent la magnificence et la grandeur de ses œuvres : posuit oculum suum super corda illorum.

Il lui prescrivit des règles de conduite, lui ordonna de fuir toute iniquité et de veiller sur son prochain : mandavit unicuique de proximo suo. Cette morale émanée de la bouche du créateur et qui devait passer du père aux enfants ne tarda pas à se corrompre. L’homme se fit autant de divinités qu’il y a d’êtres dans la nature, et il y eut autant de religions que de peuplades. Alors Dieu se choisit un peuple. La croyance de Moïse et des hébreux était la même que celle d’Adam et de Noé. Le Décalogue est le code de morale de la nature.

Les hébreux s’en écartèrent, tombèrent dans l’idolâtrie, contractèrent des vices et des erreurs. Dieu voyant la péché et l’idolâtrie régner dans le monde, frappa de grands coups sur la nature, pour faire sentir aux hommes qu’il en était le maître. Il envoya ses Prophètes pour essayer de faire entrer dans les voies du salut ; mais leurs efforts furent inutiles. Cette grande œuvre était réservée à Jésus-Christ et au christianisme.

L’importance et l’utilité du christianisme, qui ne furent jamais sérieusement contestées, ont été de tout temps hautement proclamées. Aussi dès qu’il parut dans le monde, il ravit l’admiration de tous les spectateurs équitables et judicieux. Ce prodige ne nous étonnera point si nous considérons l’excellence de sa morale. Rappelons-nous la vie toute céleste des premiers disciples de Jésus-Christ, leur détachement des biens de la terre et cette charité généreuse qui rendait leurs richesses communes.

Dans la morale du christianisme, tout conduit à la perfection, au bonheur de l’homme, à la sûreté du bon ordre et des rapports dans les sociétés. Nous pouvons dire que celui qui hait le christianisme se hait lui-même, hait la concorde et n’aime pas sincèrement la vertu. Les lois humaines se bornent à défendre les vices grossiers, le christianisme va plus loin, il est plus parfait. Pour le chrétien, le regard est un crime ; nous aimons tous les hommes comme nous-mêmes, sans en excepter nos plus cruels ennemis.

Faisons ce parallèle et observons comment les sages les plus vantés se déshonoraient par mille endroits. La vie et la mort de Socrate sont déshonorées par le lâche respect humain. Ce fameux philosophe s’abandonne aux dernières infamies. Tels étaient les coryphées des sectes les plus fières de leurs vertus. Aussi Dieu les abandonnait aux désirs corrompus de leur cœur : terrible mais juste punition de leurs dérèglements : tradidit illos in desideria cordis eorum.

Qu’on rapproche de ce tableau la multitude indistincte des disciples du Christ. Malgré nos persécuteurs, disait Tertullien, notre conduite et notre fidélité ne vous sont point suspectes. Levant au ciel des mains innocentes, nous offrons des vœux ardents pour tout l’univers. S’il y a des coupables dans vos prisons, tout leur crime c’est d’être chrétiens. Cette régularité de mœurs embrasse aussi la charité, qui fut si vive qu’elle excita l’émulation et la jalousie des idolâtres.

Même un des plus fameux coryphées de l’incrédulité l'avoue : l’Évangile est divin. Jamais la vertu n’a parlé un si doux langage ; jamais la plus profonde sagesse ne s’est exprimée avec tant d’énergie et de simplicité. Voyez les livres des philosophes avec toute leur pompe, qu'ils sont petits auprès de celui-là. Se peut-il qu’un livre à la fois si sublime et si sage soit l’ouvrage des hommes ? Se peut-il que celui dont il fait l’histoire ne soit qu’un homme lui-même ?

Si du christianisme nous passons aux objets spirituels, nous rougirons des fables du paganisme qui substitue le hasard à la divinité. Un enfant parmi nous, un pécheur de Galilée, parlent plus dignement des attributs divins que le Portique et le Lycée. Si la philosophie ancienne et moderne reste sans solution face aux mystères de la nature, le christianisme seul nous montre au doigt la cause de ces merveilles dans la volonté de Dieu.

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L’Établissement Miraculeux

Rappelons-nous quels furent les premiers acteurs de cette grande entreprise : douze pauvres pécheurs, sans naissance, sans fortune, sans lettres. Voilà les hommes qui entreprennent de convertir l’univers. Imaginez Pierre et Paul aux approches de Rome, au milieu des chars de triomphe et des proconsuls. Leur projet aurait paru un délire si le succès ne l’eût justifié. Partout on reçoit l’Évangile, partout on tombe aux pieds de Jésus-Christ.

Jusque dans le palais des Césars, Jupiter est banni du Capitole. La croix est élevée en triomphe sur le faîte des palais. Dès le premier jour, trois mille personnes sont converties. À la fin du second siècle, Tertullien pouvait dire : « Nous ne sommes que d’hier et déjà nous remplissons tout votre empire ; si nous le quittions, vous seriez épouvantés de votre solitude ». Le christianisme a eu le même succès dans les siècles suivants, porté par de nouveaux Xavier jusque dans l'Orient.

Le comble du prodige est que cette conversion s’est opérée au sein des tourments. Un Néron, un Dioclétien veulent l'anéantir, mais le christianisme marche tête levée au milieu des échafauds. Le sang des martyrs était une semence féconde de nouveaux chrétiens : sanguis martyrum semen christianorum. Les ministres de la tyrannie changeaient eux-mêmes, le fer tombait de la main des bourreaux, et ils devenaient martyrs à leur tour.

Quand la race des persécuteurs fut éteinte, des âmes fortes comme Antoine, Jérôme ou Pacôme proposèrent un nouveau genre de martyre dans les déserts de l’Égypte, déclarant une guerre sans relâche à la cupidité et à la volupté. Ainsi apprit-on à mourir pour Jésus-Christ et à recueillir une moisson de vertus.

Au milieu des cris de l’incrédulité, la voix de l’Église rappelle qu’en son sein seul réside la lumière. Semblable à l’arche de Noé, elle surnage au milieu du naufrage. L’homme peut rejeter le christianisme comme un malade furieux repousse la nourriture, mais quand il sent que sa force va lui manquer, il se hâte de venir se réchauffer dans le sein qui avait nourri sa vigueur, espérant partager un jour la gloire céleste des saints.