On vient de conduire à sa dernière demeure la dépouille mortelle de Yves-Marie Salaün, mort subitement dans l'allée de M. de Champagny, maire de Pleumeur-Bodou, mardi matin. Une foule nombreuse assistait à ses obsèques.
Kroaz-ar-Vretoned perd en lui un excellent collaborateur ; il écrivait très bien le breton. C'est avec plaisir qu'on lisait toujours les articles signés tantôt Koz Labourer, tantôt Y. M. S. — on était sûr d'être intéressé par sa prose.
Son travail consistait surtout à traduire, soit des fables de La Fontaine, soit des chansons populaires, voire même des hymnes latines — la langue de Virgile ne lui était pas étrangère. Il maniait adroitement la plume pour tout mettre en celtique ; sa langue maternelle était l'objet de sa prédilection.
Son cantique à saint Yves est à remarquer : il avait un culte spécial pour notre grand thaumaturge dont il portait le prénom. Sous une apparence tout à fait modeste, Yves-Marie Salaün cachait quasi un savant.
Puisse son saint patron avoir plaidé sa cause près de notre grand Maître, en témoignage de l'affection et de la vénération qu'il sut lui garder ici-bas.
Brélévenez, le 29 décembre 1906.
Monsieur le Recteur, je vous envoie cette traduction en vers bretons du Dies Iræ ; elle est faite en vers libres, ce n'est pas un mot à mot. Les vers ont huit pieds. J'en ai eu d'autant plus de peine à la faire que j'ai dû, pour cela, relire le texte latin. Je vous envoie par la même occasion mes plus sincères souhaits de bonne année.
Votre dévoué paroissien,
Yves-Marie Salaün.
Monsieur le Recteur, j'ai lu avec grand intérêt, dans le dernier Kroaz ar Vretoned, votre projet d'établir, pour Brélévenez, un petit bulletin paroissial. J'y applaudis de tout cœur ; nos gens (tud a louar) y trouveront de quoi s'instruire et se réjouir, en attendant la messe, sur la place du clocher (plasen ar chaloni).
Bien des choses méritent d'être dites et rappelées à la paroisse, et je pense qu'un tel feuillet, distribué chaque mois, ferait plus de bien que bien des sermons, car on le lit et le relit au coin du feu, ce qu'on ne peut faire d'une prédication.
Je vous offre, pour ma part, telle traduction ou tel cantique qu'il vous plaira d'y insérer, n'ayant d'autre ambition que de voir fleurir notre langue et notre foi ensemble.
Votre dévoué paroissien,
Y. M. Salaün, dit Koz Labourer.
L'écriture de Salaün est celle d'un homme manifestement formé à une bonne école de village, plus qu'on ne l'attendrait d'un simple laboureur : cursive anglaise soutenue, penchée et régulière, aux pleins et déliés encore marqués — trace d'un apprentissage à la plume d'oie ou au porte-plume selon les modèles de calligraphie alors enseignés dans les écoles congréganistes bretonnes. Le tracé reste assuré d'un bout à l'autre des deux pages, sans grand tremblement ni ratures nombreuses, ce qui suggère soit une lettre recopiée au propre après un brouillon, soit une grande aisance de la plume chez un homme habitué à écrire. Les jambages sont amples, les boucles hautes bien formées, et la ligne, bien que non réglée, se tient droite sur toute la hauteur de la page — signe d'ordre et de maîtrise. On note quelques mots surchargés ou corrigés en interligne (ainsi « dévoué » au-dessus de la ligne dans le premier feuillet), et une ponctuation assez libre, plus proche de l'usage oral que de la norme grammaticale, avec des majuscules parfois apposées par respect (Église, Bulletin, Monsieur l'Abbé) plutôt que par règle syntaxique. L'ensemble compose le portrait d'un paysan lettré, fier de sa plume, habitué à la correspondance pieuse et paroissiale, et soucieux de présenter à son destinataire — un ecclésiastique — une page à la fois soignée et respectueuse.
Sans qu'il y ait lieu ici d'en vérifier l'exactitude, on peut résumer les souvenirs et traditions locales que Salaün livre à son destinataire pour nourrir le futur bulletin paroissial. Il évoque d'abord la Trinité, qu'il dit l'un des plus anciens édifices des environs, portant la date de 1382 et ayant occupé l'emplacement actuel de la croix de mission, sur la place dite Plasenn ar Chaloni. Il rapporte ensuite qu'un culte à saint Mathurin était autrefois rendu à Brélévenez par des épileptiques et des personnes atteintes de maladies nerveuses venues en pèlerinage, auxquelles on passait au cou une chaîne du saint pour obtenir leur guérison ; saint Mathurin, selon lui, est aussi l'un des patrons de l'église, ce que beaucoup ignoreraient de son temps. Il précise, d'après le chanoine Le France, que ce sont les Trinitaires — et non les Carmes — qui donnèrent leur nom aux Mathurins, et qui auraient bâti l'église de Brélévenez ; les Carmes ne leur auraient succédé que plus tard dans l'administration de la paroisse ou du district. Le nom même de Plasenn ar Chaloni viendrait, selon lui, du chanoine Hervé Cucheval, ecclésiastique de Brélévenez qui fut l'un des témoins cités et entendus lors du procès de canonisation de saint Yves. Salaün situe enfin la restauration et l'agrandissement de l'église en 1639 — date que porterait l'un des piliers du midi, avec l'inscription « Y. RIO. R. 1639 » (pour Rio, recteur) —, et rattache à la même époque l'érection du clocher, l'allongement de l'édifice se laissant selon lui deviner à l'observation des deux colonnes de bois, qui ne seraient pas de la même pierre. Il indique tenir ces derniers renseignements de M. Sageot, architecte, prédécesseur de celui alors en exercice, environ trente ans plus tôt, tout en prenant soin de préciser qu'il ne les donne pas comme indiscutables.
Les neuf pièces rassemblées dans ce recueil dessinent, en creux, la figure d'un poète de paroisse comme le Trégor catholique en a connu plusieurs à la charnière des XIXe et XXe siècles : Yves-Marie Salaün, paroissien de Brélévenez, en Lannion, plus connu sous son pseudonyme de Koz Labourer — « le vieux laboureur ». Les documents ici réunis n'apprennent presque rien de son état civil ; aucune pièce ne donne sa date de naissance, et l'on ignore le détail de sa formation. Ce que l'on peut affirmer, en revanche, tient à ce que ses propres écrits, datés de 1906 à 1913, laissent entrevoir : celui d'un homme de condition modeste, mais manifestement instruit, qui écrit en breton et en français et possède une connaissance suffisante du latin liturgique pour traduire le Dies Iræ.
Un collaborateur de la presse bretonnante catholique. La nécrologie qui ouvre ce recueil (Document I) le présente comme un « excellent collaborateur » de Kroaz ar Vretoned, l'hebdomadaire en langue bretonne fondé en 1898 par le linguiste François Vallée à partir d'un supplément de La Croix des Côtes-du-Nord. Le journal, d'inspiration catholique, était diffusé dans ce Trégor encore largement bretonnant — un contexte qui, sans que le dossier ne l'établisse directement, offrait sans doute à un laboureur de village comme Salaün l'un des rares espaces où voir publiées ses traductions et ses compositions. C'est dans ce cadre que Salaün signait tantôt de son nom, tantôt de son pseudonyme, une prose et des vers dont la nécrologie loue la tenue : traductions de fables de La Fontaine, de chansons populaires, voire d'hymnes latines — la mention que « la langue de Virgile ne lui était pas étrangère » suggère une culture religieuse plus étendue que ne le laisserait croire son état de laboureur.
Une œuvre de cantiques et de traductions pieuses. Une grande partie des pièces poétiques conservées ici relève du genre du kantik, ce chant religieux populaire, chanté sur un timbre connu — les indications « war dôn » qui précèdent plusieurs pièces renvoient à des airs déjà en usage, procédé constant dans l'hymnodie bretonne de tradition orale. On y trouve une traduction en vers du Dies Iræ (Document II), deux cantiques consacrés à saint Yves (Documents IV et VI), auquel Salaün portait manifestement une dévotion particulière, ainsi que des pièces plus composites mêlant piété et inquiétude pour l'avenir de la foi (Documents V et VII). La forme est le plus souvent constante : strophes de mètre régulier — huit pieds, comme Salaün le précise lui-même pour le Dies Iræ, une mesure qui semble se retrouver, à l'observation, dans plusieurs des autres pièces —, rédigées dans une orthographe bretonne antérieure aux réformes normatives du XXe siècle, proche des usages du Trégor et de la graphie encore hésitante des catéchismes et cantiques diocésains de l'époque.
Le climat religieux du premier XXe siècle. Plusieurs pièces ne se comprennent pleinement que replacées dans le contexte des lois de laïcisation du début du siècle — loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, fermeture ou laïcisation des écoles congréganistes. Le poème Otro Person (Document VII) y fait directement écho lorsqu'il déplore que l'on veuille « chasser l'Église » et perdre la jeunesse « dans les écoles sans Dieu que dirigent les méchants », avant d'affirmer, dans une image empruntée à l'Évangile, que l'Église reste assise sur le roc quand le monde passe. Ce ton de résistance confiante, mêlé d'amertume devant la persécution, rappelle le registre d'une partie de la littérature bretonne catholique de ces années-là, dont Kroaz ar Vretoned offrait une tribune régulière.
La mort du poète, en 1913. La nécrologie (Document I) rapporte une mort subite, survenue un mardi matin dans l'allée de M. de Champagny, maire de Pleumeur-Bodou, suivie d'obsèques nombreuses. Le maronad composé pour lui — Maro ar Barz Koz, Document IX — est signé « Ar Yeodet — sur la grève, 22 juin 1913 », ce qui situe sa mort au printemps ou au tout début de l'été de cette année-là, non loin du bois de Kerduel qu'évoque la dernière strophe. Le chant funèbre, composé par un autre barde amateur du même milieu paroissial, reprend les motifs mêmes de l'œuvre du défunt — la harpe (telenn) réduite au silence, la Bretagne en deuil, l'image du fils breton né pour combattre et pour chanter — ce qui suggère qu'il était déjà considéré, dans son entourage, comme bien davantage qu'un simple traducteur occasionnel.
Une voix mineure, mais représentative. Rien n'indique que Yves-Marie Salaün ait cherché à dépasser le cadre de sa paroisse ou de la presse diocésaine ; à la différence des grandes figures du renouveau littéraire breton de la même période, il n'appartient à aucun mouvement organisé et ne semble pas avoir publié de recueil séparé. C'est précisément ce qui rend son cas intéressant : il illustre la vitalité d'une pratique poétique bretonne rurale, ancrée dans la liturgie et la presse paroissiale, pratiquée par des hommes de condition modeste pour qui le breton restait la langue naturelle de la prière autant que du travail des champs.
Cette notice constitue un essai de synthèse rédigé à partir des seuls documents transcrits ci-dessus et de quelques éléments de contexte sur Kroaz ar Vretoned ; elle ne prétend pas à l'exhaustivité biographique et gagnerait à être complétée par une recherche en archives (état civil, collection du journal).